Les Marocains expulsés d’Algérie envisagent d’interpeller l’ONU

Quarante ans après les expulsions des 45 000 familles marocaines d’Algérie, l’affaire n’est pas encore réglée. Le gouvernement algérien refuse de reconnaître les faits.
Reste un dernier recours : porter l’affaire devant l’ONU pour obtenir une résolution recommandant à  l’Algérie la réparation du préjudice.

Il est des causes que les années ne peuvent reléguer aux oubliettes, si tant est que leurs défenseurs ne lâchent pas prise. Celle des Marocains expulsés en masse d’Algérie en décembre 1975 en est une. Ces expulsions avaient touché 45000 familles qui ont trouvé refuge au Maroc avant de s’installer, en partie, en Europe ou ailleurs. Depuis, elles n’ont pas cessé de solliciter l’opinion publique nationale, de sensibiliser le gouvernement marocain, d’interpeller les autorités algériennes, et de toucher les instances internationales, dont récemment les organismes dédiés aux droits de l’homme de l’ONU, pour réclamer justice. Leurs enfants et petits-enfants n’ont pas vécu directement la douleur de leur arrachement d’une patrie, l’Algérie, qu’ils considéraient comme la leur, mais eux aussi en sont marqués. Fatiha Saïdi est l’une d’eux. «Ces faits, reconnaît-elle, m’ont été rapportés par mes grands-parents et par leurs proches qui ont vécu ces moments douloureux».

Sénatrice de communauté et adjointe au maire de Bruxelles, autant dire que c’est une femme politique d’envergure avec un réseau de connaissances qu’elle essaye d’exploiter pour faire avancer la cause. C’est en 2007, à Oujda, qu’elle rallie le combat mené par ces Marocains «indésirables» en Algérie, regroupés en associations. C’est là qu’elle rencontre pour la première fois Mohamed Cherfaoui, président de la section de l’Association de défense des Marocains expulsés d’Algérie (ADMEA), et l’un des déportés en 1975 alors qu’il était étudiant à Alger. Quatre principales revendications constituent la trame de leur action: la reconnaissance officielle des faits par les autorités algériennes ; la restitution de tous les biens des déportés confisqués par l’Etat algérien ; la compensation morale et matérielle pour le préjudice subi ; et l’ouverture des frontières entre le Maroc et l’Algérie pour la libre circulation de la population. Une cinquième revendication est également sur la liste, qui veut restituer une vérité historique et que les autorités algériennes elles-mêmes ne renient pas : c’est l’intégration dans l’histoire algérienne du rôle joué par la communauté des Marocains d’Algérie pour l’indépendance de ce pays.

Une «marche noire» en réponse à la Marche verte organisée par le Maroc

Rencontré à Casablanca fin décembre dernier, Mohamed Cherfaoui, l’un des instigateurs de ce mouvement depuis son lancement, nous fait le point de la situation pour faire avancer la cause de ces Marocains, «dépouillés de leurs biens et expulsés comme des pestiférés vers le Maroc». La preuve, il accouche d’un livre publié en 2014 intitulé La Marche noire*, (allusion à la réponse des autorités algériennes à la Marche verte organisée par le Maroc pour la récupération du Sahara la même année de son expulsion), un témoignage qui restitue l’histoire commune aux 45 000 familles dont les plaies laissées par cette déportation ne sont pas encore cicatrisées. M. Cherfaoui est né à Oran en 1955, et il était un étudiant  de 20 ans à l’Ecole nationale des travaux publics d’Alger quand, le 28 décembre 1975, il s’est vu expulsé manu militari de la terre d’Algérie qui l’a vu naître. «Cette expulsion d’Algérie, écrit-il dans ce livre, est restée gravée en moi comme sur du marbre. Elle m’a traumatisé». Il ira en France terminer ses études d’ingénieur, et s’installer à Compiègne, où il dirige un département d’ingénierie et de développement industriel dans une grande entreprise française. Récemment, une façon de garder un lien affectif et professionnel avec le Maroc, il crée ISyC Network, un réseau de compétences pour le montage et le développement de projets entre le Maroc et la France. Pour lui, il faut prospecter toutes les voies afin de trouver une issue honorable aux revendications des associations représentant ces expulsés. Déjà en 2007, trois d’entre elles, dont l’ADMEA, avaient adressé une lettre au président algérien Abdelaziz Bouteflika pour lui exposer leurs revendications et le solliciter d’agir pour régler leurs problèmes une fois pour toutes. La réponse vient trois ans plus tard, en 2010, mais sous forme d’une décision d’expropriation de manière définitive des biens abandonnés par ces
45 000 familles. Ces dernières étaient en effet dépossédées de tous leurs biens (argent, bijoux, voitures, maisons, magasins, terres…). Le gouvernement algérien refuse, selon les associations des expulsés d’Algérie, de «parler et de reconnaître» les faits. Il aurait même nié, rapporte le livre de M. Cherfaoui, que la décision d’expropriation des biens sus-indiqués, incluse dans une disposition de la Loi de finances d’Algérie en 2010, soit dirigée contre «les travailleurs immigrants marocains expulsés en 1975».

En réalité, la restitution des biens n’est qu’un volet dans cette affaire. Disons qu’en l’espace de dix ans de vie de cette mobilisation des expulsés marocains, le résultat côté algérien est plutôt négatif. Tout le problème «est politique et il est à mille facettes entre les deux pays, le Maroc et l’Algérie, et les expulsés de 1975 n’en sont qu’un résidu. Il trouvera sûrement une solution une fois les relations entre les deux pays auront connu un dégel», commente cet observateur des relations internationales. Entre-temps, les familles des expulsés ne dorment pas sur leurs lauriers. Leur mouvement continue, mais cette fois-ci à l’échelle des instances internationales, dont l’ONU. Suite à leur mobilisation, le Conseil des droits de l’homme onusien, et son comité pour la protection des travailleurs immigrants et leur famille, ont consacré un débat à cette affaire. Ce fut à Genève, lors de sa session du 29 avril 2009 du comité des droits de l’homme, une demande a été envoyée à Alger pour répondre aux revendications des familles ayant subi cette injustice. Le comité lui recommande de «prendre toutes les mesures nécessaires pour restituer les biens légitimes aux Marocains immigrants expulsés en 1975 et pour leur fournir une compensation juste et adéquate conformément à l’article 15 de la convention de Genève». Le même comité de l’ONU demande à l’Etat algérien de «prendre les mesures appropriées pour faciliter la réunification des familles algéro-marocaines avec leurs membres restés en Algérie». Car, faut-il le noter, certaines familles d’expulsés ont vécu un déchirement plus que d’autres, du fait des mariages mixtes entre Algériennes et Marocains et vice versa. Les enfants suivaient toujours le père. S’il est Marocain, il était expulsé avec ses enfants considérés comme marocains, et leur mère algérienne restait en Algérie. Lorsque c’était la mère qui était marocaine, elle était expulsée sans ses enfants qui étaient restés en Algérie, car elle seule était considérée étrangère.

Les ONG frappent à d’autres portes européennes. Née à Oran en 1961, Fatiha Saidi, petite-fille d’expulsés, n’a pas vécu l’épisode douloureux de 1975, puisqu’elle a émigré en 1966 avec ses parents en Belgique, mais ce sont ses grands-parents qui en ont été victimes (voir entretien). Le 18 janvier 2012, elle et quatre de ses confrères au Sénat ont déposé une proposition de résolution aux sénateurs leur demandant d’intervenir auprès des autorités algériennes pour répondre aux questions soulevées par les victimes. A noter que «cette résolution implique le gouvernement belge qui est appelé à apporter son soutien moral aux victimes», rapporte M. Cherfaoui dans la postface de son livre. Cette proposition de résolution reprend en gros les trois revendications principales des ONG représentant ces victimes (la facilitation du regroupement familial, la restitution des biens des victimes, et une enquête sur ces expulsions de 1975), et recommande au gouvernement algérien une réponse à leur sujet. La même résolution recommande au gouvernement marocain d’apporter un soutien à l’action que mènent les associations des victimes de ces expulsions. Le 16 novembre 2012, une  réponse arrive du gouvernement marocain par la voix de Youssef Amrani, alors ministre chargé des Marocains résidant à l’étranger. Ce dernier a fait une allocution devant le Parlement dans laquelle il affirmait «que le Royaume du Maroc n’abandonnerait jamais les Marocains expulsés d’Algérie». Quarante-huit heures après, la réponse vient, cinglante, de Mourad Medelci, porte-parole de la diplomatie algérienne : «Les Marocains expulsés d’Algérie n’étaient pas tous propriétaires de leurs biens». Les victimes voient en cette déclaration une reconnaissance, pour la première fois par l’Algérie, de l’existence de l’affaire des Marocains expulsés d’Algérie.

Pour les victimes de cette «marche noire», il reste maintenant un seul recours : frapper aux portes de l’ONU pour solliciter une résolution demandant officiellement au gouvernement algérien de réparer le préjudice moral et matériel causé à ces 45 000 familles. Le conseil vient de Robert Tissot, directeur en 1975 de la section de la Croix-Rouge qui avait visité les camps des Marocains expulsés d’Algérie, que M. Cherfaoui a rencontré à Bruxelles en 2013. Cette action a-t-elle une chance d’aboutir ? Mme Saidi en doute fort. D’abord pour faire la demande à l’ONU, il faudra qu’elle passe par un Etat membre, en l’occurrence le Maroc, dans cette affaire. Et il faut ensuite que les associations représentant les victimes parlent d’une seule voix, ce qui est loin d’être le cas.