Les Marocains de plus en plus accros à  la messagerie instantanée

Dix ans après l’apparition du Messenger de Microsoft, le «chat» continue de séduire les jeunes, au Maroc et dans le monde.
Sur 1,15 milliard d’internautes à  travers le monde, près de la moitié avait utilisé une messagerie instantanée.
L’abus de telles applications n’est pas sans danger.

Dix ans après l’apparition du fameux Messenger de Microsoft, le plébiscite de la messagerie instantanée, appelée communément «chat», loin d’avoir été un effet de mode, fait encore -et de plus en plus- fureur parmi les jeunes Marocains. La messagerie instantanée ? Ce dialogue échangé simultanément entre deux ou plusieurs personnes, dans une langue qui répugne aux puristes de la syntaxe, de la grammaire et de la conjugaison, une sauce faite de darija, de français, d’arabe et d’anglais. On y drague, on y propose une relation amoureuse, on y invite au mariage, on y débat des nouvelles qui défraient la chronique (récemment l’affaire Mali concernant ces jeunes qui voulaient rompre le jeûne en public en plein jour de Ramadan), on y papote, on y  bavarde tout simplement pour passer le temps. Ça peut durer des heures et bien souvent, pour les plus jeunes, au détriment des devoirs à faire. La propension prise par l’usage de nouveaux services liés au téléphone portable, tels que les  SMS, n’a d’ailleurs pas délogé ce dialogue instantané via internet qui sert même à fixer des rendez-vous à la place du GSM (le SMS malgré sa popularité reste encore cher). Exemple, parmi des milliards d’autres : deux interlocuteurs se branchent par un simple clic sur le clavier et le dialogue s’enclenche. «tla3» (es-tu là ?) écrit l’un. «chuila» (je suis là), répond l’autre. «khroj daba ntla9aw BM5» (tu sors, on se rencontre au boulevard Mohammed V ?) «m3a 4h» (à 4 heures) «ok». «att je fai 1 truc lwalid wana 3andk» (attends, je fais un truc que m’a demandé mon père et je suis à toi). «4h10 dc ?» (4h10 d’accord). «dc». «la rentrée c jeudi yak» (la rentrée c’est jeudi, n’est-ce pas ?). «exact». «é kes ta fé de bo le jour d l3id» (qu’est-ce que tu as fait de beau le jour de l’aïd?», «rien», répond l’autre. «tu révise, noubli pas t’est science mat» (tu dois réviser, n’oublie pas que tu es en sciences math). «pas encore», répond l’autre. «mdr» (mort de rire).
Ce genre de dialogue sur la toile est quotidien chez les ados : pour fixer un rendez-vous, parler de la pluie et du beau temps, mais ça sert aussi à tisser des amitiés fortes, chercher une âme sœur, et ça peut aller jusqu’à fixer un rendez-vous, pour parler de vive voix d’un projet. Les deux internautes peuvent se trouver dans deux continents différents, n’empêche, le «chat» est là pour les rapprocher. On notera que nos jeunes ont marocanisé le «chat» à leur manière en trouvant le moyen d’exprimer des sons muets ou gutturaux par le biais de chiffres : ainsi le 7 désigne le ha, le 9 est utilisé pour la lettre Qaf, ou encore le chiffre 3 pour dire Âa.

Des décisions importantes peuvent se prendre par le biais du chat, comme celle de se marier
Mais le «chat» peut également servir de catalyseur à des prises de décision très sérieuses. Exemple d’Ibtissam et Abdou. Elle est une Marocaine de 24 ans, tailleur de métier, qui habite à Casablanca. Lui est un Pakistanais de nationalité anglaise âgé de 50 ans, qui réside à Londres.  Le hic est que les deux internautes ne parlent que très peu la même langue : l’anglais. Il fallait l’entremise d’une cousine à Ibtissam pour servir d’interprète. Le «chat» dura plusieurs mois, le temps pour que les deux amis se racontent des tranches de leur vie, échangent leurs photos, et fixent les modalités d’une rencontre. Elle a eu lieu à Casablanca, où l’Anglo-pakistanais débarque en 2005. Les deux «chatteurs» réitèrent de vive voix l’accord conclu sur la toile, et convolent en justes noces. Ibtissam laisse tomber tout et part vivre à Londres avec son mari.
Un tour auprès des cybercafés à Casablanca nous confirme que la messagerie instantanée (le chat) est de loin l’application la plus utilisée sur internet. Les jeunes, eux, se lâchent sans retenue devant leur clavier, et les plus réservés d’entre eux y trouvent un moyen pour vaincre leur timidité. Des forums et des réseaux d’amitié se créent, des relations amoureuses se nouent par le biais du «chat», mais ce dernier reste, selon une étude réalisée au milieu des années 2000 (Implantation d’internet au Maroc, enjeu et perspectives), «plus un moyen de distraction que d’information. La majorité de la clientèle abuse du bavardage IRC (soit internet relay chat) au détriment des autres applications». Combien sont-ils au Maroc à utiliser le «chat» ? Pas d’étude à ce niveau-là, mais d’après les spécialistes d’internet, la messagerie instantanée, dix ans après le lancement du Messenger, le logiciel de Microsoft, n’est pas près de perdre de son aura, malgré l’apparition de nouveaux services plus attractifs, notamment les réseaux sociaux . C’est dire que la messagerie instantanée n’est pas un phénomène ponctuel, mais bel et bien une tendance de fond ; plus qu’une révolution technologique, c’est un véritable phénomène sociétal et comportemental, analysent les sociologues. Son avantage par rapport aux autres supports de communication, tels que la messagerie classique, le téléphone, le fax ou le SMS ? L’échange instantané de messages envoyés sous forme de textes courts entre plusieurs ordinateurs de personnes connectées en même temps et au même réseau informatique. Comme fenêtre de communication, cet échange se distingue du courrier électronique par la rapidité : les messages s’affichent en temps quasi-réel et permettent un dialogue interactif.
Sur 1,15 milliard d’internautes à travers le monde- chiffre du mois de juillet dernier-près de la moitié avait utilisé une messagerie électronique (dont 321,7 millions rien que pour le Microsoft Messenger). Et les ados en sont les plus friands. Pour ces derniers, le courriel est un «truc d’adultes», et l’e-mail, pour les Français par exemple, rapporte un article paru dans le journal Le Monde du 15 septembre 2009 (qui coïncide jour pour jour avec le lancement de MSN en 1999), «leur sert uniquement pour communiquer avec les professeurs ou pour envoyer des textes ou des photos un peu trop lourdes. Ils préfèrent partager continuellement et en temps réel des messages courts plutôt que de communiquer en décalé.» Le constat est quasiment le même au Maroc, il n’y a qu’à voir l’historique des ordinateurs des cybercafés et le nombre de foyers pourvus d’une connexion pour s’en convaincre. Selon les estimations de l’Agence nationale de réglementation des télécommunications (ANRT), à fin juin 2009, le nombre d’abonnés internet au Maroc frôle le million, soit une progression de plus de la moitié par rapport à la même période de 2007.

La démocratisation de la messagerie instantanée : nombre de webs l’intègrent pour attirer plus d’audience
«La messagerie s’est démocratisée, pour le bonheur d’un public mondial apte à communiquer et interagir instantanément», juge Rachid Jankari, directeur général de MITmédia et spécialiste de l’internet. Elle s’est démocratisée dans le sens où elle n’est plus l’apanage du seul Windows Live Messenger (ex-MSN), mais elle est actuellement intégrée dans plusieurs autres moteurs de recherche comme Google, Yahoo et autres réseaux sociaux comme Facebook, MySpace ou Twitter. Les messageries instantanées deviennent un service à part qui sert pour les géants du web à gagner plus d’audience. Concurrence oblige, ces géants savent qu’en intégrant la messagerie, ils gagneraient plus d’utilisateurs et donc cela leur permettrait de vendre plus de publicité. Et l’avantage dans les MI, selon ce spécialiste, est que l’on connaît le profil de leurs utilisateurs, il s’agit souvent d’une clientèle relativement consommatrice d’articles de mode, «et donc les annonceurs sont prêts à payer plus cher». La diversité de l’offre en matière de messagerie «est donc là, et cela profite au grand public, mais il faut des filtres et un accompagnement des parents puisque le risque de pédophilie et de détournement de mineurs est sérieux. Il faut donc toujours un accompagnement pour prévenir quelques dérapages», avertit M. Jankari. Car, comme le soutient Mohsine Benzakour, psychosociologue, dans la messagerie, ou dans tout autre application sur internet, la toile fait apprendre aux jeunes de mauvaises habitudes.
«Un enfant asservi à l’ordinateur vit dans le virtuel, il méconnaîtra les valeurs de la patience, du travail, de la persévérance et de l’expérience de la rue. Jouer au ballon avec ses copains dans la rue est aussi éducateur», estime M. Benzakour. D’ailleurs, pour justement éviter autant que faire se peut ce revers de la médaille, un guide a été réalisé début 2009 par le bureau de l’UNESCO au Maroc, Microsoft Maroc et l’Observatoire national des droits de l’enfant (ONDE).
«Le nouvel environnement cybernétique de l’enfance, lit-on dans ce guide, s’accompagne effectivement de nouveaux défis, mais ne change pas fondamentalement le rôle des parents. Les technologies peuvent même encourager le dialogue entre parents et enfants, renforcer le bon sens, et même servir d’argument». Le «chat», comme application sur internet, est à consommer avec modération, le danger principal à être dépendant d’internet est la solitude. «C’est plutôt l’abus et la dépendance qui posent problème», avertit M. Benzakour. (Voir entretien).