Les enfants des mères célibataires souffrent plus que leurs mamans

Quand les parents se déchirent, les enfants souffrent.. Voici quelques Témoignages.

«Itto la battante»

Elle a eu Malak, sa fille, il y a de cela 20 ans. Elle vivait alors chez son père et sa belle-mère, au quartier Gauthier. Elle avait deux ans quand sa mère est décédée. Un jour, alors qu’elle avait 18 ans, elle sentit son corps se gonfler. Qui a fait ça ? «Je me le demande encore aujourd’hui. Tout était écrit. Mais c’est dur d’accepter et tu te sens très seule», s’entend-elle dire. Avec l’aide de Saâdia, une voisine, Itto accoucha chez l’association «Terre des hommes», et c’est là qu’elle a découvert tout un monde de laissées-pour-compte. «Des pauvres gens comme moi victimes de ce monde cruel. Chacune son histoire». Comme dans une cellule de prison, chacune raconte la sienne, son histoire à elle, elle dit ne pas la connaître. Mais le fait est là, la voilà en tant que mère célibataire avec un bébé dans les bras. C’est dans le local de «Solidarité Féminine» d’Aïn Sebaâ qu’elle échoue un jour, sur intervention d’Aicha Ech Chenna, pour devenir aide-cuisinière et pouvoir louer une chambre à 700 DH. Itto est une battante, elle quitte l’association, après sept ans de tribulations et plusieurs métiers à son actif, elle finit chauffeur de camion à «Sita», la compagnie qui s’occupe du nettoyage, balayage et ramassage des ordures à Casablanca, elle y est toujours. Difficile de se faire accepter dans un domaine réservé aux hommes, elle a dû se battre pour y parvenir. Malak, sa fille, a maintenant 20 ans, elle est inscrite dans une école d’infirmières. Elle témoigne aussi dans cet ouvrage.

Malak, «Ma mère, l’Homme de fer»

Si elle a accepté de témoigner, c’est surtout pour rendre hommage à sa mère qu’elle adorait puisqu’elle a trop souffert. «Quand j’étais petite, je me disais: Mon rêve c’est grandir, travailler, prendre en charge maman». Elle voulait devenir un jour hôtesse de l’air, rêve jamais réalisé à cause de ses modestes moyens. La fille d’Itto n’est en effet pas gênée par ce qui est arrivé à sa mère. Aucune rancune à son égard, bien au contraire, elle est si reconnaissante pour tout ce qu’elle a fait pour elle. Mais à l’égard du père qu’elle n’a jamais connu, elle est si rancunière. Car ce n’est pas facile pour une fille de mère célibataire de vivre tranquillement dans notre société, se dit-elle, on ne cesse de lui poser la question pour savoir qui est le père. Parfois elle leur dit qu’il est mort pour mettre fin à la conversation. «Et pour moi ce n’est pas faux. car même si ce père existe, pour moi il est mort. Et pour moi ce n’est pas faux. Abandonner son enfant, ne pas le reconnaître, c’est mourir aux yeux de son enfant», avoue-t-elle. Ce qu’elle aime le plus dans la vie ? L’équipe de foot du Raja de Casablanca, et malgré les conseils de sa mère, elle osait avec tout un groupe d’amis aller au stade voir des matchs. Bien sûr qu’elle est au courant de l’histoire de sa mère, elle lui a tout raconté, jusqu’aux 48 heures qu’elle a passées en prison sitôt sortie de l’hôpital après l’accouchement puisque on l’a accusée de prostitution. Consciente, mûre, sûre d’elle, Malak appelle à plus de sensibilisation sur ces grossesses illégitimes, souhaite que l’association envoie des éducateurs pour parler aux élèves de l’anatomie du corps humain et de l’appareil génital pour éviter qu’une fille tombe enceinte.

Tarik, la force de l’espérance et la persévérance

Il a 24 ans et il est actuellement étudiant en 2e année à la faculté de droit. Lui, son rêve était toujours de devenir gendarme, mais comme Malak qui voulait devenir hôtesse de l’air, il a vite déchanté, non à cause de moyens, mais bien à cause de son statut de fils de mère célibataire. Après son bac, il a passé avec brio toutes les épreuves pour intégrer le corps de la gendarmerie, il lui restait une seule, l’entretien avec le psychologue. Sur la série de questions que ce dernier lui avait posées, il y avait une sur la profession de son père. Quand Tarik a répondu qu’il n’avait jamais connu son père, l’examinateur a inscrit illico sur la feuille posée devant lui les lettres N.A. (non admis) en rouge. Le jeune a compris. C’est le choc. Il refusait d’y croire. «Comment une société, se demande-t-il, où tu es né, qui t’a donné la nationalité du sol, et dont tu es l’enfant, peut-elle un jour te renier?» Ce jour, Tarik a compris qu’il est moins citoyen que les autres jeunes Marocains et qu’il devrait se battre pour l’être à part entière. Il n’a pas eu plus de chance lors du concours de police qu’il a aussi passé. Sa relation avec sa mère ? Plutôt cordiale, avoue-t-il, sauf depuis ce fameux jour où il a été recalé au concours de gendarme : «Quelque chose s’est brisé entre ma mère et moi», regrette-t-il. La «vraie» histoire de la relation entre sa mère et son père, il ne l’a jamais connue, et il ne tient d’ailleurs pas à connaître ce père. Mais le jeune Tarik n’est jamais désespéré, l’espérance coule dans ses veines, sa chance d’intégrer le corps de la police reste néanmoins encore intacte.

Safia, l’éternelle  étudiante, ou la quête du défi

Elle a 24 ans et elle est licenciée en sociologie, mais elle est encore étudiante à la faculté de Ben M’sik de Casablanca. Elle l’avoue d’emblée : «Accoucher quand tu es fille, c’est sacrément galère». Elle a eu Kenzy, sa fille, alors qu’elle était en plein examen de licence, elle a dû alors quitter la cité universitaire pour loger ailleurs. C’est en séjournant chez sa sœur à Tissa qu’elle connut le papa de sa fille, animateur de musique dans les fêtes, une relation amoureuse naît entre eux. Ils voulaient bien faire un curetage, mais c’était trop tard, ils conviennent alors de ne pas garder l’enfant quand il sera né, et de le confier à quelqu’un. Mais elle changea d’avis après l’accouchement. «J’avais porté cet enfant pendant neuf mois. Je l’avais senti grandir en moi. Je l’avais vu naître, pris dans mes bras. Tant de souffrances pour ensuite l’abandonner, non ce n’était plus envisageable», témoigne-t-elle. Le père n’a pas supporté qu’elle change d’avis. Quand la nouvelle se propagea, elle fuit à Casablanca avec sa fille âgée de quatre mois. Solidarité Féminine lui vient en aide et c’est elle qui l’encouragea à suivre une licence professionnelle après quelques mois de travail dans le hammam de l’association. Boudée par la famille et rejetée comme une pestiférée, une fois à Casablanca, grâce à SF, elle apprit à prendre goût à la vie. «Aujourd’hui, j’en arrive à me dire que ce n’est pas parce que j’ai un enfant hors mariage que je suis une mauvaise fille et que je n’ai pas ma place dans la société. Je pense que je peux être utile dans cette société et que j’ai même des choses à donner», conclut-elle.

Le calvaire de Fatna, violée par son cousin

Fatna fait partie des 9 femmes rurales sur 10 qui n’ont jamais été à l’école ou très peu. Analphabète, elle a été élevée dans l’indigence, privée de toute réussite sociale (…). Fatna grandit avec sa mère chez l’oncle maternel. Sa vie va basculer lorsque sa mère meurt. «Un soir, j’étais couchée. J’ai entendu quelqu’un s’approcher de moi. Je ne voyais pas son visage. Je n’ai pas eu le temps d’allumer la bougie. Il est resté sur moi. Il a mis un coussin sur ma bouche. J’ai eu très mal. C’était le fils de mon oncle». Fatna ne dit rien. La honte l’empêche de parler. Le cousin revient la violer à deux reprises. «J’ai commencé à avoir des nausées. Ma tante m’a dit que je devais aller vivre chez mon père pour être mieux surveillée. Mon père m’a reprise». Viol camouflé, complicité de la mère du coupable. Fatna est un objet entre les mains de sa famille… Quand son ventre devient visible, elle continue à vivre chez son père et sa belle-mère sans que jamais personne n’y fasse allusion.
Un soir, elle est terrassée par des douleurs insupportables. Fatna gémit. Sa belle-mère l’approche dans l’obscurité. Elle lui demande de pousser. Elle pousse. Elle sent une masse glisser entre ses cuisses. Des pas s’éloignent de la chambre. A bout de forces, elle s’endort. Elle ne saura jamais ce qui a glissé entre ses cuisses. Elle ne connaîtra jamais quel sort a été réservé au fruit de ses entrailles. Quelques jours plus tard, la belle-mère lui dit que le père ne veut plus d’elle. Fatna est récupérée par son grand frère (…) Elle vit deux ans chez son frère. Recluse, elle n’a pas le droit de sortir, ni de rencontrer les gens qui rendent visite à son frère et à sa belle sœur.