Les diplômés marocains de l’étranger : une perte des compétences pour le Maroc?

Ils sont 55 000, dont 35 000 en France, à suivre leurs études supérieures à l’étranger. Ils sont de plus en plus nombreux à opter pour une carrière à l’étranger. Pourquoi ne veulent-ils pas rentrer au pays ?

Le retour au bercail n’est plus une priorité pour eux. Ils préfèrent de plus en plus rester dans les pays d’accueil. Les étudiants marocains à l’étranger optent de plus en plus, comparativement aux deux dernières décennies, pour un début de carrière voire pour toute une carrière hors du Maroc. Ce constat est établi par des cabinets de recrutement, des associations d’étudiants et même le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique mais il est cependant à nuancer car tous les profils ne sont pas concernés…

Selon Said Bellal, directeur général du cabinet DIORH, «cette tendance est confirmée pour les lauréats des meilleures et grandes écoles connues, notamment Polytechnique, Centrale, Les Mines, Ponts et Chaussées, Arts et Métiers, HEC, ESSEC, Sup de Co Paris, Lyon ou Lille ainsi que Dauphine en France mais aussi Columbia, Harvard ou encore Stanford aux USA. Ceux-là ne rentrent que très rarement au Maroc. Et quand ils le font, le plus souvent c’est pour des raisons familiales, d’héritage ou autre». Donc nos meilleures compétences restent à l’étranger. Peut-on alors parler d’une fuite de cerveaux ?

Si le patron de Diorh estime que «oui, le Maroc perd des compétences car les diplômés qui restent en Europe ou ailleurs sont les meilleurs avec des QI très élevés. Les entreprises étrangères vont les chercher dans les écoles alors qu’ils n’ont pas encore terminé leur cursus». Lahcen Daoudi n’est pas de cet avis: «Non, ce n’est pas une perte pour le Maroc car, ici ou là-bas, ces compétences serviront le pays». Le ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, pour justifier son point de vue, cite le programme mis en place  par son département en vue d’une collaboration avec ces compétences nationales dans divers secteurs. En contrepartie d’un salaire mensuel de 22 000 dirhams, des diplômés viennent mener des recherches ou participer à des programmes d’enseignement supérieur pour une durée de six mois. Abondant dans le même sens, Hamza Idrissi, du Forum Careers in Morocco, pense que «le Maroc ne souffre pas du phénomène de la fuite de cerveaux. Il entretient de bonnes relations avec ses compétences à l’étranger via des associations et des partenariats institutionnels mais nous pouvons simplement parler d’une mobilité de compétences».

Les parents sont-ils les vrais perdants ?

Pour les parents de Mohamed, ingénieur en aéronautique, il ne s’agit pas d’«une simple mobilité de compétences, ce n’est pas non plus une phase transitoire. Non ! Ils partent faire leur vie là-bas, c’est un choix déterminé. Ils préfèrent vivre dans les pays d’accueil qui offrent plus d’opportunités et plus de possibilités de carrière qu’au Maroc». Les parents de Mohamed ont essayé de le convaincre de rentrer mais en vain. «Il est venu en 2015 pour prospecter au Maroc mais aucune opportunité intéressante dans son domaine. Il est à Toulouse, l’entreprise où il a effectué son stage lui a fait une offre qui ne se refuse pas. Nous sommes contents pour lui car il est excellent et tout son travail a été payant. Mais nous sommes quelque part malheureux…», racontent les parents du jeune ingénieur. Et d’ajouter que «dans ces cas là, les familles sont les vraies perdantes dans toute cette histoire. Il y a des parents qui se retrouvent seuls au Maroc après avoir investi dans l’éducation des enfants en espérant qu’ils seront là pour les accompagner  durant une phase de la vie…».

«Oui, les parents sont perdants car en raison de la défaillance du système éducatif marocain, les familles paient le prix fort pour les études, aussi bien localement qu’à l’étranger, pour le supérieur pour former une élite de très haut niveau qui opte pour une carrière à l’étranger», affirme Said Bellal. Et d’ajouter que le choix est largement justifié «car les salaires proposés sont souvent le double ou même plus que ce qui est octroyé par les entreprises marocaines». Mais, outre la rémunération, il y a aussi parmi les raisons qui les poussent à rester à l’étranger, selon Hamza Idrissi, «le manque de perspectives d’évolution de carrière au Maroc et en particulier dans certains secteurs où il n’y a pas de choix. Et il faut également souligner qu’ils préfèrent rester tout simplement pour le mode de vie et la qualité des systèmes de santé et prévoyance sociale». Et le témoignage de Sara, jeune architecte établie, depuis une année, dans la périphérie de Londres, confirme cela. «Je suis venue à Londres pour une spécialisation. J’ai fini ma formation mais je ne veux plus rentrer malgré une offre intéressante au Maroc. Car ce n’est pas seulement le salaire qui m’importe mais il y a aussi le cadre de vie, même si Londres coûte cher, qui est déterminant pour moi. Je reste donc pour vivre ma vie comme je l’entends et non pas rentrer au pays et mener une vie toute tracée et selon un code auquel je n’adhère pas totalement». Et les parents? «Ils sont les bienvenus, d’ailleurs ils sont venus deux fois me voir. Ils sont contents pour moi et pour mon frère qui s’est aussi installé en France. Ils sont seuls certes mais ils sont au moins tranquilles et ne se font pas de soucis pour nous». Peut-être n’est-ce qu’un choix temporaire ? Sara et les autres jeunes diplômés ne songent-ils pas à rentrer à un moment de leur carrière ?

Ces diplômés de plus en plus courtisés par les banques, l’OCP, l’assurance et des multinationales…

Répondant à cette interrogation, Nada Raissouni de AMGE Caravane, estime que «même si beaucoup de jeunes projettent des carrières dans des grandes entreprises et cabinets étrangers, ils ne sont pas moins nombreux à envisager également à moyen, voire long terme, un retour au pays. Ce retour sera alors synonyme de stabilité personnelle et aussi d’épanouissement professionnel car les étudiants se sentiront utiles dans les emplois qu’ils occuperont grâce à l’ensemble des compétences qu’ils auront acquises». En effet, confirme Hamza Idrissi, «pour plusieurs diplômés, rester à l’étranger est une phase temporaire afin d’acquérir l’expérience, le savoir-faire et la compétence pour pouvoir cibler le poste adéquat et négocier le salaire souhaité surtout que les employeurs au Maroc ont besoin des compétences marocaines avec expériences à l’international». Les entreprises marocaines, contrairement à celles étrangères qui vont chercher les profils les intéressant et investissent dans leur formation, ne s’investissent pas beaucoup dans la recherche des compétences. «Même si, depuis quelques années, des entreprises se déplacent dans des salons pour l’emploi, en particulier en France, la recherche des compétences reste timide. Au Maroc, on recrute presque toujours dans l’urgence, on fait de l’improvisation. Il n’y a pas de continuité dans la politique des ressources humaines et dès qu’il y a un changement de responsable tout change…». Toutefois, des entreprises comme l’OCP, les banques, les assurances et certaines multinationales semblent avoir compris l’enjeu. Elles vont de plus en plus  vers les diplômés marocains à l’étranger qui, aujourd’hui, il faut le dire, lorgnent de plus en plus de nouveaux horizons. Ils n’hésitent pas à quitter l’Europe et l’Amérique du Nord pour des opportunités dans certains pays arabes et en Asie. En effet, des pays comme la Corée, la Chine, Hongkong et la Turquie, indique Hamza Idrissi, ont développé ces dernières années une véritable politique d’attractivité en direction des étudiants internationaux avec notamment un programme de bourses. Quant à Dubaï, poursuit notre source, un grand nombre de programmes en ingénierie des affaires, finance, économie, communication, technologies de l’information et le droit ont été développés pour les étrangers.

Si de plus en plus d’étudiants restent «là-bas», il y a ceux qui rentrent au pays. Il s’agit, selon Careers in Morocco, de «profils qui se dirigent vers des secteurs dans lesquels le Maroc devient très performant et compétitif, notamment les banques, l’industrie et les énergies renouvelables». Sans oublier ceux qui reviennent pour créer leurs propres entreprises. Par ailleurs, on notera aussi que ceux qui ont fait des études de médecine reviennent car il est plus difficile de s’installer dans le pays d’accueil qu’au Maroc. Au ministère de l’enseignement supérieur on ne donnera pas d’indication quant au taux de retour des diplômés marocains dont la population est estimée à 55 000 étudiants. Les statistiques démontrent, par ailleurs, une préférence pour la France où l’on compte 35000 étudiants marocains. Selon Lahcen Daoudi, le choix de rester dans le pays d’accueil n’est pas une problématique en soi. Il est certain que les opportunités sont plus intéressantes pour certains profils, notamment les grosses têtes, très recherchés à l’international. Ce qui est bon pour l’image du Maroc. Toutefois, le ministre de l’enseignement supérieur appelle à l’encouragement de la création et de l’implantation d’écoles supérieures pour permettre aux étudiants de faire leurs études supérieures localement. Ce qui réduirait quelque peu la facture à payer par les parents. Selon Lahcen Daoudi, les coûts sont élevés à l’étranger et les frais d’inscription à eux seuls représentent 1,2 milliard annuellement.