Les Chinois de Derb Omar : entre méfiance et barrières culturelles

Depuis 2000, le flux de Chinois venant exercer
le commerce au Maroc
a augmenté de façon notable.
Par crainte de représailles de la part des commerçants locaux,
ils font profil bas.
Originaires, pour la plupart, du Fujian, province sur la côte sud-est
de la Chine, certains d’entre eux ont pu s’intégrer et fonder
une famille. Reportage.

Pour qui flâne dans le quartier de Derb Omar, à Casablanca, il est de plus en plus fréquent de rencontrer sur son chemin des commerçants, au type asiatique, s’affairant autour de leur étalage ou débattant, au fond de leur magasin, du prix d’un produit avec un client. Des Chinois, il y en a en effet de plus en plus. Ils ont commencé à «déferler» sur la grande métropole économique, investissant notamment Derb Omar, son centre névralgique pour le commerce traditionnel, depuis le début des années 2000. Déferler? Le mot est excessif, selon les Chinois eux-mêmes, dont le nombre se limite, rectifient-ils, à quelques centaines. En septembre 2004, la presse marocaine a recensé tout juste 1200 Chinois à travers tout le Royaume. Tout porte à croire, selon des témoins rencontrés sur place, dont les propriétaires marocains dont les magasins jouxtent ceux des Chinois, que leur effectif va en s’accroissant d’année en année. Hafid, libraire installé depuis vingt ans à Derb Omar, s’en émeut : «Ces chinois envahissent petit à petit ce quartier et gagnent du terrain. Avant 2000, on n’en voyait pas. Maintenant, ils achètent ou louent des magasins, voire des grands dépôts où ils stockent à tour de bras la marchandise, achalandent leurs produits sans crier gare, vendent et gagnent de jour en jour des clients, discrètement mais efficacement. Une qualité les distingue des Marocains : le sérieux. Ils affichent les prix du gros et du détail, sans tricherie aucune».

Young Shun, vingt-huit ans, propose 600 articles à la vente dans son échoppe
A une dizaine de mètres de notre libraire, un marchand d’accessoires de fantaisie, bagues, bracelets, boucles d’oreilles, gourmettes, chaînettes…, ne l’entend pas de cette oreille. Selon lui, les Chinois vendent à des prix plus abordables que ceux du marché, mais leurs produits sont de piètre qualité. «Ils vendent à 40 et 50 % de moins que nos prix. Ils sont en train de nous briser. Et, depuis deux ans, des centaines de nos compatriotes viennent d’autres villes s’enquérir de l’emplacement de la kissaria où les Chinois se sont entassés. Et nous ? Qu’est-ce qu’on deviendra si tout ce beau monde va chez eux ?».
Les grossistes chinois ouvrent effectivement boutique depuis 2004 dans un marché de gros, en plein Derb Omar, sis rue Mohamed Lekrik (ex-rue Auvert). Au-dessus de l’entrée, sur un grand panneau, on peut lire, en arabe et en français : «Vente en gros de marchandises chinoises». Au-dessus, en lettres chinoises, une autre inscription dit probablement la même chose. Une véritable fourmilière. Le marché regorge de magasins, de marchandises, et de Chinois. De Marocains aussi : des clients et des personnes qui assistent les Chinois dans leur commerce. Que vendent-ils? Espadrilles, souliers, chaussettes, vaisselle, parapluies, sacs à main, sacoches, pantoufles, matériel de bureau, miroirs, sandales, jouets électroniques… Le nombre d’articles proposés est incalculable. Young Shun, vingt-huit ans, à Casablanca depuis huit mois, avance le chiffre de 600 articles offerts à la vente dans sa seule échoppe.

Comment et pourquoi Shun et ses compatriotes viennent-ils s’installer à Casablanca ? Comment y vivent-ils ? Comment s’adaptent-ils à un pays aussi éloigné géographiquement et culturellement du leur ? Une chose est sûre : ils sont d’un abord très difficile. A cause de la langue, d’abord : ils ne parlent que chinois, langue inaccessible aux Marocains. Les rares personnes parmi eux qui baragouinent quelques mots en arabe dialectal ou en français présentent un visage hermétique. Il faut déployer des trésors de patience et de diplomatie pour gagner un tant soit peu leur confiance.
C’est Yassine, le jeune Marocain de vingt ans qui aide Shun dans son commerce que nous abordons. Réticent au premier abord, il finit par nous fixer un rendez-vous vers la fin de l’après-midi, après la fermeture du magasin, pour parler à l’abri du regard de son patron, extrêmement méfiant. Les commerçants de Derb Omar se souviennent de ce jour où les magasins des Chinois baissèrent rideau l’un après l’autre à la vue d’une caméra de 2M venue filmer pour un reportage. L’équipe de télévision est repartie bredouille. Elle a pu capter quelques visages de marchands chinois, mais sans leur achalandage. De quoi ont-ils donc peur ?

Rares sont ceux qui font l’effort de s’adapter au mode de vie marocain
En réalité, les Chinois ne sont pas si hermétiques qu’on le laisse entendre. Sinon, ils ne se seraient pas aventurés aussi loin pour vendre leurs produits. On sait par ailleurs que la Chine est un grand pays qui s’ouvre sur le monde, voire sur l’espace. «Les Chinois, nous dit Yassine, n’ont pas peur des autorités. Ils ont peur des Marocains eux-mêmes, ces commerçants qui font la même chose qu’eux. Ils ont peur qu’ils ne viennent un jour saccager, par jalousie et ressentiment, leurs magasins. Ils préfèrent donc faire profil bas». On les comprend : un reportage de télévision sur les grossistes chinois de Derb Omar ferait grincer des dents. C’est pourquoi ces derniers fuient comme la peste tout ce qui ressemble à un journaliste ou une caméra. Les Chinois n’ont que faire du prestige, ils sont là pour faire du commerce, gagner de l’argent.
Les exportations chinoises ne battent-elles pas tous les records ? Ne provoquent-elles pas la jalousie des plus grandes puissances économiques du monde ? Les quelques centaines de Chinois marocains de Derb Omar «ne cherchent que la paix, ils évitent de provoquer leurs concurrents marocains», poursuit Yassine.

Mais, c’est auprès des Chinois eux-mêmes que nous aimerions nous informer sur leur vie au Maroc et sur les inquiétudes que suscite leur arrivée. Aussi nous sommes-nous adressés directement à Young Shun. Il accepte finalement de nous offrir une chaise et de répondre à nos questions avec le peu de français et d’arabe qu’il a appris en huit mois. Nous apprenons que Shun a laissé sa femme et son enfant au Fujian, province côtière au sud-est de la Chine, en face à l’île de Taiwan, d’où sont issus la plupart des grossistes chinois de Derb Omar. Muni d’un visa en bonne et due forme, il a atterri à Casablanca via Paris.
Yassine nous souffle à l’oreille une autre version : Shun, comme des dizaines de ses compatriotes, ne vient pas directement de Chine. Ils font d’abord une escale de quelques mois au Kenya, au Sénégal ou en Mauritanie, avant de jeter l’ancre à Casablanca. Pourquoi Casablanca ? La ville présente plusieurs attraits. Elle est réputée et est le poumon économique du Maroc et le pays est connu pour sa politique libérale en matière de commerce. Ses compatriotes de la province du Fujian qui y ont déjà débarqué lui en ont parlé et l’ont invité à les rejoindre. Pourquoi ne pas tenter l’aventure, comme eux, s’est-il dit ? Shun ne comprend pas que les Marocains n’aiment pas les Chinois. «Pourtant, nous leur vendons des produits à des prix défiant toute concurrence. Malgré cela, les Marocains marchandent longtemps avant d’acheter», se plaint-il.

Ils se sont tous mis d’accord pour payer leurs employés 50 DH/jour
Shun se dit «mouslim». Pourquoi n’épouserai-il pas une Marocaine ? Il réussirait mieux son intégration et son commerce gagnerait en prospérité. «Et ma femme que j’ai laissée à Fujian, je la laisse tomber? Et puis, nous, Chinois, à part le commerce, avons un grand problème de communication avec les Marocains», nous fait-il comprendre. Epouser une marocaine ? Adil a franchi ce pas sans états d’âme. Il n’était pas à Casablanca au moment de ce reportage et nous n’avons donc pu le rencontrer pour écouter son témoignage. Au téléphone, il refuse de parler, et nous en fait part dans un arabe parfait. Huit ans de résidence à Casablanca lui ont permis d’acquérir la langue et le «mode d’emploi» de son pays d’accueil. Pour la location d’un appartement , d’un dépôt, ou le dédouanement d’un conteneur de marchandises, l’entremise de Adil est nécessaire. Les Chinois de Casablanca le connaissent tous et louent ses services.

C’est le cas de Lin Xian, cinquante ans, qui a fait appel à lui pour avoir un magasin dans ce marché de gros, en 2004. Lin Xian est arrivé au Maroc en 2003, en provenance de la même province que Shun, le Fujian, où il était professeur de mathématiques. «Moi, j’ai rejoint ma femme venue ici une année avant moi, confie-t-il. Nos trois enfants ont grandi, notre fille aînée est au Canada, les deux autres sont restées en Chine. Ma femme et moi avons décidé de venir ici faire du commerce». Hicham, le Marocain qui l’assiste dans son magasin, a refusé de nous dévoiler quoi que ce soit sur son patron. «Je ne veux pas avoir d’ennuis, ce Chinois me paye 50 DH par jour, aucun commerçant marocain ne peut m’en donner autant», explique t-il. En effet, les Chinois du marché de gros de Derb Omar se sont tous mis d’accord pour accorder, sans discrimination, le même salaire à leurs employés : 50 DH par jour.