Les «nouveaux pères», phénomène marginal ou révolution des mÅ“urs ?

Ils donnent le biberon, s’occupent de leurs enfants et partagent avec leurs épouses les tâches ménagères.
Société et famille traditionnelles résistent : les «nouveaux
pères» suscitent étonnement,
voire ironie.
Les femmes elles-mêmes ont du mal à partager avec leurs époux
les tâches qui leur sont traditionnellement dévolues.

L’affiche collée à la devanture d’un magasin d’articles pour bébés sur le boulevard Gandhi, à Casablanca, est accrocheuse : un jeune papa, «cool», affectueux, assis sur un tapis jonché de jouets, partage les jeux de son enfant de deux ans. C’est une affiche publicitaire, et ses visées commerciales sont claires : attirer les jeunes papas dans un univers qui était, il n’y a pas très longtemps, l’apanage des femmes. Simple mode ou signe de changements profonds dans les mentalités ? En tout cas, jamais l’expression les «nouveaux pères», ou les «pères modernes», n’a été autant à la mode que depuis quelques années. L’image de ces pères «doux», renvoyée par les spots publicitaires et les pages des magazines dédiés à la famille (où les messages s’adressent de plus en plus aux pères, justement), reflètent une nouvelle réalité sociale : les maris, autant que leurs épouses, s’occupent aujourd’hui de leurs enfants. Donner le biberon, changer les couches, donner le bain, habiller et pouponner bébé, ne sont plus des actes exclusivement féminins. Enfiler le tablier de cuisine pour faire la vaisselle ou la cuisine, non plus.

«Avant même la naissance, les pères s’angoissent de plus en plus et suivent le déroulement de la grossesse de leur compagne, depuis la première échographie jusqu’à l’accouchement. Certains tiennent même à assister à cette ultime étape», observe un gynécologue. Un pédiatre confirme : «Nous recevons les pères autant que les mères lors des consultations d’enfants. Je peux confirmer, d’après mon expérience personnelle, que les premiers ont tendance à paniquer plus souvent et plus facilement que les secondes. Ils s’angoissent à la moindre fièvre et à la moindre diarrhée de leur bambin. Des papas, porte-bébé sur le ventre ou au dos, on en voit de plus en plus dans mon cabinet.»

Mais pas seulement dans les cabinets de médecin. On les rencontre aussi dans les rues et dans les jardins publics, promenant leur progéniture. Dans les parcs de jeux, sur les plages, jouant au ballon avec eux. Bouchaïb Karoumi, pédopsychiatre à Casablanca, fait le même constat. A la question : «Qui accompagne l’enfant en consultation, le père ou la mère ?», la réponse est catégorique : «Les deux, et de plus en plus les papas. Lors des consultations, je demande aux deux parents d’être présents, et, souvent, ils le font. Il est important que l’enfant sache que le problème qu’il vit intéresse aussi bien son père que sa mère. Et ce n’est pas seulement ainsi dans les cabinets des pédiatres et des pédopsychiatres : le père est désormais présent à la maison, dans la rue, à l’école».

Noufissa, vendeuse dans un magasin d’articles pour bébés, s’étonne qu’on lui demande si les pères marocains s’impliquent réellement dans l’achat des vêtements et des jouets de leurs nouveaux-nés. «Non seulement nous recevons certains pères, une liste de naissance à la main, mais ils participent à son établissement au même titre que leurs épouses». Et ce n’est pas Ilham, sa collègue âgée de trente-cinq ans, qui la démentira : «Je me suis mariée à vingt ans à un ingénieur, de cinq ans plus âgé que moi. Nous avons une fille de14 ans et un garçon de 11 ans. Je vous assure qu’ils sont plus copains avec leur père qu’avec moi. Nous avons toujours partagé les tâches domestiques à la maison, et nous avons toujours pris soin de nos enfants en fonction des disponibilités de chacun». Et… vous le faites aussi lorsqu’il y a du monde ? devant les membres de la famille ? ça dépend, répond Ilham. «Devant nos parents, nous évitons de le faire ostensiblement, mais il arrivait à mon mari de pouponner notre bébé ou de chauffer le biberon en leur présence, où est le mal?».

Ces témoignages recueillis au hasard ne signifient pas que ces comportements sont la règle, loin s’en faut. Regardons autour de nous : les pères ont beau arborer une casquette d’homme moderne, défendant avec force les droits de la femme, cela ne les empêche pas de grincer des dents chaque fois que leurs épouses leur demandent un coup de main à la maison, ou de s’occuper des enfants. Ils le perçoivent comme une offense ou une atteinte à leur virilité.

Mais les homme ne sont pas seuls en cause dans la persistance de ce type de comportements. Même parmi les féministes femmes, se désole Rabéa Naciri (voir son interview dans notre précédente édition), présidente de l’Association démocratique des femmes du Maroc (AMDH), «il y en a qui ne mettent pas réellement en pratique les convictions qu’elles affichent. Le partage des tâches domestiques entre les deux sexes, à quelques exceptions près, n’est pas encore ancré dans les mœurs marocaines. Le travail ménager, dans la représentation des Marocains, n’est pas l’affaire de la gent masculine, et la femme elle-même contribue à perpétuer cette représentation. Or, le rôle social de cette dernière a profondément changé. Aujourd’hui, au Maroc, la femme idéale n’est plus la femme au foyer mais celle qui travaille et parvient à concilier le travail à l’extérieur et ses fonctions de femme au foyer, de mère et d’épouse. Le développement de ce modèle est corroboré par une étude menée en 2000 : des femmes cadres et universitaires de haut niveau nous ont déclaré qu’elles s’efforcent de concilier les deux pour ne pas avoir à subir un regard social très critique».

Difficile d’évaluer l’ampleur du changement qui est en train de s’opérer en matière de partage des rôles au sein du couple marocain. Le Rapport du cinquantenaire, qui fait un tour d’horizon des transformations qu’a connues le Maroc depuis l’Indépendance, relève que l’arrivée d’un enfant «n’implique plus – comme ce fut le cas dans les décennies précédentes – l’arrêt de l’exercice professionnel. Ce modèle sera abandonné au profit d’une autre alternative, consistant à conjuguer le travail à l’extérieur et les impératifs de la vie familiale, tout en participant à l’amélioration du niveau de vie familial».

Mais rien ne filtre, dans ce rapport, sur un quelconque changement d’attitude de l’homme dans le sens d’un partage des rôles au sein de la famille, que ce soit avant ou après la naissance d’un enfant. Une chose est sûre : l’image atavique du père, sévère et autoritaire, entretenant des rapports difficiles avec ses enfants et ne met jamais les pieds dans la cuisine, sans s’estomper, tend à céder la place à une image plus «douce» de ce même père.

Les sociologues admettent que quelque chose a changé : l’image du père, incarnation de la virilité et de la puissance, au sein d’une grande famille patriarcale fondée sur une stricte division du travail entre les sexes, est en train d’être contrebalancée par les effets induits de la petite famille nucléaire où, souvent, la femme travaille au même titre que l’homme. Il y aurait même un changement dans le système des valeurs : avec la famille nucléaire moderne, explique Mohamed El Chhab, professeur à la faculté des sciences de l’éducation de l’Université Mohamed V, «la responsabilité familiale est partagée entre les deux époux, y compris celle de s’occuper des enfants. L’image du père dur, qui ne fait jamais montre de ses sentiments devant les enfants, qui ne joue pas avec eux, est révolue. Au contraire : désormais, l’homme qui partage les tâches domestiques avec sa femme, qui donne le biberon au bébé, promène son enfant dans la rue ou l’accompagne à l’école, est un homme qui fait preuve de maturité. Le père réclame une parité et ne considère plus comme dévalorisantes les tâches réservées traditionnellement à la femme.»

Tout dépend du niveau socio-économique et d’instruction du couple
L’image classique du père a changé, mais elle est loin de percer, nuance Mohamed El Chhab. Dans la société marocaine coexistent, selon lui, plusieurs systèmes de valeurs, et tout dépend du niveau d’instruction du couple et de sa situation socio-économique. Une chose est sûre : avec la scolarisation de la femme et son insertion professionnelle, l’homme n’a plus l’avantage économique.

Le sociologue Abdellatif Felk admet aussi qu’il y a bien une mutation de la société, mais cette dernière lui oppose une résistance féroce. Les femmes elles-mêmes acceptent mal de déléguer au mâle des attributions qui leur sont traditionnellement dévolues. C’est un terrain conquis qu’elles ne veulent partager à aucun prix. De plus, les «nouveaux pères» dans la société marocaine, juge-t-il, «sont souvent otages de la contradiction entre leur désir de changer l’image et les rôles, d’être, avec leurs épouses, des partenaires, de partager avec elles les tâches qui ne sont pas traditionnellement celles de l’homme (ranger la maison, faire le ménage, donner le biberon…), et le regard souvent étonné et ironique de la société sur eux» (voir encadré en page précédente).

Quelles que soient les avancées, le Maroc reste encore loin du modèle européen qui a institué le congé de paternité pour permettre aux pères de consacrer davantage de temps à leur épouse fatiguée et de participer aux premiers soins du nouveau-né.

Avis du psy
Fini l’image du père distant et autoritaire !

Bouchaïb Karoumi Pédopsychiatre
La place du père dans l’univers de l’enfant est irremplaçable. Elle est aussi importante que celle de la mère. Il fut un temps où il y avait un strict partage des tâches entre le père et la mère : le premier travaillait à l’extérieur pour subvenir aux besoins de la famille, la deuxième s’occupait des enfants et du travail ménager à la maison. Cette situation n’était pas sans créer des problèmes : des rapports distendus, voire difficiles entre l’enfant et son père. L’enfant voyait en son père le personnage autoritaire, et en sa mère l’être le plus doux. D’où une relation mère-enfant fusionnelle, basée sur l’affection et l’amour et une autre, père-enfant, froide et terne. Plus le papa entretient des rapports quotidiens avec son enfant et s’implique dans son éducation, plus se construit chez ce dernier l’image idéale d’un couple de parents participant sans discrimination à la satisfaction de ses besoins matériels et affectifs. L’enfant a alors toutes les chances de grandir et de s’épanouir dans un état d’équilibre psychique qui lui donne plus d’assurance et de confiance en lui, et, plus tard, les moyens de mieux s’assumer en tant qu’adulte.

De toute façon, la société marocaine connaît,
comme d’autres sociétés, des transformations sociales, économiques et culturelles qui font que le partage des tâches entre la femme et son conjoint n’a plus lieu d’être. La mère travaille et s’absente de la maison au même titre que le père. Une fois de retour, le soir, ils doivent tous les deux s’occuper de leur enfant, jouer avec lui, et participer sur un pied d’égalité à son éducation.

Point de vue du sociologue
Les femmes font de la résistance

Abdellatif FELK Sociologue et écrivain
La famille marocaine est l’objet, certes, d’un changement, et l’aspiration est réelle pour un nouveau modèle de famille. Mais ce changement et cette aspiration sont confrontés à de nombreux blocages. Les rôles qui ont tendance à changer rencontrent souvent une résistance, voire une pression du groupe social, et souvent du groupe familial au sens large du terme. Ceux qu’on appelle les «nouveaux pères», dans la société marocaine, sont souvent otages de la contradiction entre leur désir de changer l’image et les rôles, d’être partenaires à part entière de leurs épouses, de partager avec elles les tâches qui ne sont pas traditionnellement les leurs (ranger la maison, faire le ménage, donner le biberon…), et le regard souvent étonné et ironique de la société.
Dans une société où le statut de la femme n’est pas encore reconnu de manière indiscutable, beaucoup de femmes, celles-là même qui aspirent à ce changement, ont du mal à se voir dépossédées de l’une de leurs fonctions les plus reconnues par la société : celui de la mère qui élève ses enfants et qui s’occupe de son foyer.
C’est ce que les psychosociologues appellent le «conflit de rôles», qui peut être latent ou explicite. Dans une enquête que j’ai faite parmi les jeunes, en 2001, il ressort que beaucoup de jeunes filles résistent à tout changement de rôle, et considèrent la cuisine ou le ménage comme un territoire conquis où l’homme n’a pas sa place. Je crois que les hommes qui passent de l’aspiration à jouer le rôle de «papas modernes» à la mise en pratique sont relativement minoritaires. Et nombreuses sont les femmes qui pensent que cela nuit à l’image de virilité de leur homme, chose amplement facilitée par la présence d’une bonne à la maison, à laquelle la femme délègue toute la responsabilité ménagère.