Les anciens bagnes tardent à  devenir des lieux de préservation de la mémoire

Le processus de transformation des anciens lieux de disparition forcée et de détention arbitraire, entamé par le CCDH et poursuivi par le CNDH, achoppe sur un problème foncier.

Bientôt dix ans après la remise par l’Instance équité et réconciliation (IER) de son rapport final au Roi Mohammed VI, que devient l’une de ses recommandations bien chères, et très importantes aux yeux de tous ceux qui ont passé leur jeunesse dans des centres de disparition forcée? L’idéal, avait préconisé la commission de vérité marocaine, était de transformer ces centres en lieux de préservation de la mémoire collective en hommage à ceux qui y ont succombé et aux rescapés. «Dans le cadre du règlement définitif des effets de la disparition forcée, lit-on dans le rapport final, l’instance s’est attelée à l’élaboration d’une nouvelle approche pour la sauvegarde de la mémoire, qui propose la reconversion des anciens centres illégaux de séquestration ou de détention en projets productifs et qui préservent la mémoire».

D’autres pays à l’expérience similaire à celle du Maroc l’ont fait, comme le Chili, l’Argentine ou l’Afrique du Sud. Dans le premier pays, à titre d’exemple, c’est la Villa Grimaldi qui est devenue un symbole de la mémoire collective des Chiliens : après avoir été l’un des principaux centres de torture et d’extermination pendant la dictature militaire, elle a été transformée en un lieu de lutte pour le respect et la défense des droits de l’Homme et la préservation de la mémoire historique du pays. Elle a même été déclarée Monument historique par le Conseil des monuments nationaux du Chili depuis 2004. L’idée de l’IER était cela, transformer un Tazmamart, un Dar Al Mokri ou un Derb Moulay Cherif, à l’instar de la Villa Grimaldi au Chili, en centre de mémoire collective.

Où en est le Conseil consultatif des droits de l’Homme, chargé du suivi de cette recommandation (comme de toutes les autres), dans sa mise en œuvre ? Il faut dire que c’est le CCDH du temps d’Ahmed Herzenni, le prédécesseur du CNDH, qui a commencé le travail d’exploration et recensé d’abord quelques-uns de ces centres de détention comme méritant un traitement spécial vu leur notoriété au plan national. Dont ceux en particulier de Tazmamart, Agdz et Derb Moulay chérif, connus au plan international comme lieux de violations graves des droits de l’Homme. Des ateliers ont été organisés, des propositions faites, et même des appels à projets ont été lancés à l’intention des associations locales des provinces ciblées pour transformer ces lieux en espaces culturels, musées d’histoire, voire en espaces abritant des activités génératrices de revenus pour la population qui vivait à proximité de ces lieux. Le ministère de la culture était aussi dans le coup : en 2010, il avait signé avec le CCDH une convention qui l’engage  à participer à l’œuvre de la préservation de la mémoire et à la mise à niveau culturelle des régions concernées par le programme de réparation communautaire, dont la réhabilitation des anciens centres de détention en les transformant en complexes culturels en coordination avec les acteurs locaux. Ce processus a été entamé à partir de 2008, qu’en est-il sept ans après ? En ce qui concerne Tazmamart, Agdz et Derb Moulay chérif, pour ne citer que ceux-là, rien de concret sur le terrain. Les trois bâtisses sont abandonnées à leur sort, et les victimes qui y ont été emprisonnées, du moins les survivants, disent qu’ils ne se «font plus d’illusion sur leur avenir radieux de préservation de la mémoire que l’IER leur prédisait».

Tazmamart est le nom du village où le bagne est situé, dans la région d’Errachidia

Négligence préméditée de la part du CNDH, comme certains accusent, ou simple retard dû à des circonstances indépendantes de sa volonté? En tout cas, le CNDH, selon nos sources, semble privilégier le bagne de Tazmamart puisqu’a priori il n’y a pas, dans son cas, de litige foncier avec un quelconque héritier car le site appartient à l’Etat. Pour rappel, Tazmamart est le nom du village où le bagne est situé, dans la région d’Errachidia, au sud-ouest du Maroc. Quelque 58 militaires accusés de participation aux deux coups d’Etat dans le début des années 1970 y ont été incarcérés pendant 18 ans, 30 y mourront après une longue agonie. L’idée de le transformer en centre de mémoire positive collective était partagée par tous les protagonistes. Mais l’on s’inquiète du retard pris dans sa concrétisation «quand même», s’étonne Ahmed Merzouki, l’un des rescapés de ce bagne et auteur du best-seller Tazmamart, cellule numéro 10, celle-là même où l’auteur avait passé 18 ans de sa vie. «Il y a 10 mois, j’étais sur les lieux, raconte-t-il, j’ai constaté qu’au lieu d’aménager le site du bagne on était plutôt en train de le dénaturer, et, c’est toute une partie de cette mémoire collective qui disparaît. On a déjà démoli les cellules en 2006, celles qu’on voulait sauvegarder en leur état, avec sur chaque porte le numéro qu’elle portait naguère. Maintenant on est en train de démolir le mur qui protégeait les tombes du cimetière». Du temps du CCDH, «l’Association des victimes du bagne de Tazmamart» (AVIBAT), qui réunissait les rescapés était consultée sur l’avenir de ce bagne, et ses membres ont fait plusieurs propositions lors d’un atelier tenu en décembre 2008 auquel étaient également conviés des acteurs associatifs et des experts nationaux et internationaux. L’une d’elles qui a eu l’approbation des anciennes victimes de ce bagne est de développer dans la région un tourisme rural qui fera connaître la localité et permettra à la population d’exercer une activité génératrice de revenus. L’idée d’un gîte rural a été lancée et approuvée aussi par l’Association de Tazmamart pour la culture et le développement, une ONG créée dans la foulée pour essayer de mettre fin à l’isolement et à la marginalisation dont ont souffert les habitants de cette localité. Côté CNDH, son secrétaire général Mohamed Essebbar estime que le projet de faire de Tazmamart un centre de préservation de la mémoire est en cours. «Le cimetière va être aménagé, annonce-t-il, et des épitaphes vont être érigées sur la tombe de chacun des disparus dans ce bagne. L’idée du gîte rural est retenue. L’architecte qu’on a engagé pour confectionner le plan est au fait de l’histoire des disparus de Tazmamart pour avoir lu toute la littérature concernant ce bagne, et donc il est très impliqué». Abdelhak Mossaddak, qui suit le dossier au sein du CNDH, ajoute qu’un budget de 6 MDH est mobilisé pour que ce projet voie le jour, sur un site qui s’étend sur 20 ha. C’est le ministère de l’habitat qui a dégagé ce montant en vertu d’un protocole signé avec le CCDH en 2008. Le gîte rural sera construit en dehors du périmètre où se trouvait la prison. «L’idée est que ce gîte, le jardin qui va y être créé, et les locaux qui seront construits dans les trois bâtiments qui existent déjà sur le site, soient gérés par une association locale partenaire. Le but étant de créer des activités génératrices de revenus pour le bien du village et de sa population», estime M. Mossaddak. L’association locale partenaire est celle présidée par Ibrahim Ben Khou, celui-là même qui avait livré son témoignage retentissant sur son village lors des auditions publiques organisées par l’IER à Errachidia en 2005. «Tazmamart n’est pas uniquement l’histoire d’un bagne, avait-il expliqué, mais c’est également le calvaire de tout un village et de ses habitants qui ont été enclavés et assiégés pendant plusieurs décennies». Quant à l’Association des victimes du bagne de Tazmamart, elle sera, selon M. Mossaddak, elle aussi, conviée à suivre de près la gestion de ce centre de mémoire une fois les travaux de transformation terminés. 

Le bagne d’Agdz, une casbah à l’origine, serait réclamé par les héritiers du pacha El Glaoui 

C’est en gros le scénario qu’a esquissé le président du CNDH, Driss El Yazami, dans le discours qu’il a fait lire lors du séminaire sur la mémoire et la justice transitionnelle tenu à Rabat le jeudi 11 juin courant. Le conseil est en train, a-t-il annoncé, de résoudre le problème du foncier pour les anciens centres de disparition forcée et de détention arbitraire, pour les transformer en lieux de préservation de la mémoire et en complexes socioculturels et économiques. Et d’annoncer même une date, soit décembre 2015, pour un seul, celui de Tazmamart. 

Et les autres ? Aucune indication de la part du CNDH les concernant. Pour le bagne d’Agdz, à quelques encablures de Ouarzazate, il ne sera pas concerné par une quelconque transformation tant que le problème foncier ne sera pas résolu. Le bagne était improvisé à partir de 1976 dans une casbah construite, selon les investigations de l’IER, par le pacha El Glaoui dans les années 40 du siècle dernier. Belle façade, belle architecture de l’extérieur, mais à l’intérieur gisaient des êtres humains coupés du monde pour de longues années. Selon des sources du CNDH, la demeure est privée, et les héritiers, malgré l’abandon de la casbah pendant des décennies, continuent d’en réclamer la propriété. Impossible donc d’y entreprendre quoi que ce soit. Abdennacer Banouhachim, l’un des disparus dans ce trou pendant neuf ans dans les années 70, s’étonne de cette version qu’il trouve abracadabrante. «C’est bizarre. Pourquoi cette famille n’a-t-elle pas réclamé la propriété de cette bâtisse quand on y était coffrés ? A supposer même que c’était vrai, l’Etat aurait pu l’exproprier pour utilité publique, préserver la mémoire collective passe avant les intérêts privés, pour tout le bien de la communauté», a-t-il martelé. Ce terrible centre de détention, rappelons-le, a vu passer quelque 400 disparus entre 1976 et 1984. 32 y ont péri soit de froid, de chaleur, de faim, de torture ou de morsures de serpents et de scorpions. (L’IER, dans son rapport, a estimé à 173 le nombre de personnes décédées en cours de détentions arbitraires et de disparitions forcées entre 1956 et 1999.) Le palais du Pacha El Glaoui servait donc de bagne macabre, mais les rescapés y tiennent beaucoup. Pour eux c’est un lieu de mémoire par excellence qu’il faut transformer en un vrai musée. Ils ont d’ailleurs proposé tout un projet dans ce sens lors de l’un des ateliers organisés en 2008. Quant au centre de détention de Derb Moulay Cherif, à Hay Mohammadi, «impossible aussi d’y faire quoi que ce soit tant que les habitants qui squattent l’immeuble n’ont pas été délogés», tranche M. Essebbar. Un tour du côté de ce commissariat de triste mémoire, fermé depuis le début des années 1990, nous révèle un bâtiment de quatre étages, encore occupés, sauf le rez-de-chaussée qui servait naguère de centre de torture. Seules les araignées y tissaient leur toile en toute impunité. La chambre noire qui a servi de titre au livre-témoignage de l’un des rescapés, y est encore, mais repeinte cette fois-ci à la chaux blanche. L’objectif cher à tous ceux qui y avaient séjourné était de l’ériger en musée de l’histoire du temps moderne. Comme la Villa Grimaldi à Santiago au Chili, soit un lieu de lutte pour le respect et la défense des droits de l’Homme et la préservation de la mémoire historique du pays. Un rêve qui semble pour l’instant difficilement réalisable.