L’égalité hommes-femmes : Questions à  Hakima Lebbar, Conceptrice et coordinatrice du livre «Femmes et religions, points de vue de femmes au Maroc»

«Le patriarcat régnant dans la culture musulmane est plus ancien que l’Islam»

La Vie éco : Un mot d’abord sur le contexte et sur le pourquoi de ce livre…

Nous sommes en 2013, le Maroc bouillonne. La société civile a suivi de près le suicide d’Amina Filali en 2012, puis en 2013, l’affaire des agressions sexuelles subies par Jihane et Hiba, et l’affaire du violeur d’enfants, Daniel Galvan… Jusqu’à ce que justice s’en suive, avec notamment l’arrestation et la condamnation de ce dernier, et début 2014, l’abrogation du deuxième paragraphe de l’article 475 du code pénal marocain qui assurait l’impunité au violeur qui épouse sa victime.

Et il ne faut pas oublier la Constitution de 2011, qui a fait aussi naître, à travers son article 19, des espoirs puisqu’il consacre l’égalité des femmes et des hommes. Cette même Constitution dont la préparation, je vous rappelle, a suscité de vifs débats sur la liberté de conscience, au point de figurer dans le projet constitutionnel, puis de disparaître dans sa mouture finale. Pour revenir à la question de l’égalité, nous avons posé la question : Comment concilier entre l’égalité entre hommes et femmes instituée par cet article 19, et l’inégalité «inscrite» dans l’Islam, ne serait-ce que concernant la question de l’héritage ou encore celle de la polygamie ? Pour répondre à cette question et à d’autres encore, j’ai invité des femmes de différentes cultures et de divers domaines de compétences pour s’exprimer.

Pourquoi uniquement des auteurs féminins ? Serait-ce une discrimination à l’égard des hommes ?

J’ai choisi d’interpeller d’abord les femmes pour la réalisation de cet ouvrage collectif car dans l’histoire des religions (surtout monothéistes) les femmes ont toujours été écartées du «penser le religieux», et des ordres religieux d’une manière générale. Ce n’est que ces dernières années qu’on a vu des femmes s’octroyer le droit de relecture et d’interprétation des textes religieux. Cette démarche s’est d’ailleurs engagée dans les trois monothéismes et quelques femmes ont pu enfin devenir prêtres, rabbins ou imams. Ce projet a donné la parole aux femmes, mais les hommes n’en sont pas absents. Plusieurs artistes plasticiens y ont participé en réalisant des travaux sur l’égalité en héritage, leurs œuvres sont présentées à la fin de l’ouvrage. Mais l’essentiel des contributions appartiennent à des femmes, qui ne sont pas qu’écrivaines, essayistes et philosophes, mais aussi plasticiennes, poétesses, sociologues, historiennes, juristes, médecins, ingénieurs, journalistes, psychanalystes…Elles sont marocaines, certaines vivent au Maroc, d’autres aux Etats-Unis, au Canada et en Europe. Certaines sont musulmanes, d’autres catholiques ou protestantes, agnostiques ou athées. Je dois dire que les us et coutumes, et même les lois, ont subi l’influence des traditions liées à des interprétations sexistes de l’Islam. Toutefois, le patriarcat régnant dans la culture musulmane est très ancien et même plus ancien que l’Islam, il est déjà bien inscrit au cœur des autres religions monothéistes. Dès lors, il m’a semblé intéressant de travailler sur la discrimination de la femme dans les religions au pluriel et d’interpeller les femmes de différentes cultures et de divers domaines de compétences sur cette question.

Vous parlez de «recontextualisation» de la religion, croyez-vous que l’Islam est soluble dans la modernité. L’inégalité en matière d’héritage n’est-elle pas inscrite dans le texte religieux lui-même ?

Même si les freins sont inscrits dans le texte, les relectures permettent des ouvertures nouvelles à partir d’une contextualisation du verbe et de la pensée, et aussi d’une démarche de recherche de spiritualité. Et dans ce domaine, je peux dire que le travail d’Asma Lamrabet est remarquable.

Sur la base de recherches sur le texte coranique lui-même, elle a essayé de démontrer, arguments à l’appui, que l’égalité entre hommes et femmes est inscrite dans le cœur même du texte religieux qui est le Coran. Quant à moi, il me semble que la séparation du religieux et du politique permettra, parallèlement à ce travail de recherche et de débat (qui est nécessaire et indispensable pour faire bouger les mentalités), de faire avancer les questions de l’égalité hommes femmes d’une manière plus poussée.

Une exposition d’art itinérante sur le fait religieux qui accompagne le livre, quelle relation avec la psychanalyste que vous êtes ?

L’art fait appel à la sensibilité et à la créativité. L’art a cette faculté d’impliquer et de rendre acteur le «consommateur» car il l’invite à un avis sensible et réfléchi. Une production artistique pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponses, et chacun peut se projeter, s’approprier et continuer à penser cette œuvre qui l’a interpellée.

Je pratique les métiers de psychanalyste et de galeriste car j’ai toujours été intéressée par l’art et les questions de recherche de sens, tout comme un enfant qui n’en a pas fini avec les pourquoi et les comment. Qu’est-ce que la folie ? Qu’est-ce que l’art ? Et pourquoi suis-je habitée par ces questions? La psychanalyse propose des outils de réflexion et une grille de lecture, elle m’a permis de trouver quelques éléments de réponse à ces questions tout en les liant.