Légalisation de l’avortement : Questions à  Chakib Guessous, Sociologue, co-auteur de «Grossesses de la honte»

«Un enfant abandonné est un enfant non désiré, par sa mère, par son père, par la famille»

La Vie éco : En tant qu’expert, vous avez été reçu à Rabat par le CNDH pour donner votre point de vue sur l’avortement. Qu’avez-vous proposé ?

J’ai dit au CNDH, «libéraliser l’IVG, oui, mais dans un certain nombre de situations». Je les résume en cinq cas : si la grossesse découle d’une relation incestueuse, si elle découle d’un viol, en cas d’une mineure non mariée, en cas d’abus de pouvoir lorsqu’une fille est sous l’autorité d’un supérieur, et enfin en cas de malformation congénitale grave. Maintenant, la science médicale peut savoir si cette malformation paralyserait un enfant toute sa vie. Bien entendu, une commission médicale pourra déterminer quelles sont les malformations congénitales les plus graves pour lesquelles une IVG s’impose. Comme vous pouvez le constater, je prône un avortement non pas seulement thérapeutique pour sauver la mère du danger, mais aussi pour l’intérêt de l’enfant non désiré qui va naître si la grossesse va jusqu’à son terme, et qui va souffrir toute sa vie. Le non-avortement est une machine à produire des handicapés, des malades mentaux, des enfants de la rue, des gens dont l’avenir n’est jamais assuré. Les dégâts pour la société sont coûteux.

A votre avis, à partir de quelle période de grossesse un avortement pourra être autorisé?

Il faut repousser l’échéance au-delà de 12 semaines. Notre expérience et notre travail auprès des mères célibataires nous montrent que de nombreuses femmes enceintes ne le savent pas tout de suite. Ce n’est que quand leur ventre commence à grossir qu’elles s’en aperçoivent. C’est souvent le cas de filles mineures non éduquées que l’arrêt des règles n’attire pas leur attention.

Une fille dont on a abusée plusieurs mois et années ne peut pas savoir si elle est enceinte. Interrompre une grossesse à six mois n’est pas chose facile, mais c’est mieux que d’enfanter des filles et des garçons et leur faire subir des conditions de vie dramatiques. C’est le gynécologue qui doit déterminer quelle technique utiliser dans ce cas, mais avec l’aval d’une commission de trois membres: le représentant du ministère de la santé, celui de l’entraide sociale puisque cet organisme, avec ses 80 délégations, est très présent sur le terrain. Le troisième membre de cette commission est un représentant du CNDH, dans la mesure où une grossesse non désirée est d’abord un problème humain. Le ministère gère la situation au cas par cas. Les membres de cette commission pour trancher ne sont pas obligés de se réunir à chaque fois, une communication entre eux via les nouvelles technologies de communication suffit.  

Vous dites que le non-avortement est une machine à produire des enfants non désirés, expliquez-vous…

Le mois prochain j’ai une intervention à Grenade sur les enfants abandonnés. J’expliquerai qu’au Maroc un enfant abandonné est un enfant non désiré, par sa mère, par son père, par la famille. Il est indésirable car il a été conçu dans une relation sexuelle non légale. Une fille non mariée qui s’aperçoit qu’elle est enceinte après une relation illégale fait tout pour se débarrasser, à défaut de pouvoir avorter, de son enfant encore dans le ventre. Le jour où elle le découvre, elle est prise dans un tourbillon indescriptible, elle fait tout pour provoquer l’avortement (travaux difficiles, abus de tabac et d’alcool et j’en passe…). Et beaucoup tentent sans succès les moyens abortifs traditionnels avec toutes leurs conséquences sur la santé de la mère et celle du bébé. Une fois mis au monde, l’enfant non désiré est en proie à tous les drames sociaux et psychologiques, qu’il soit gardé par sa mère naturelle, confié en adoption légale ou adopté par des inconnus d’une manière sauvage (non légale). Dans tous les cas de figure, cet enfant non désiré subira trois types de conséquences: une instabilité psychologique et psychoaffective, déjà enfant, mais aussi une fois adulte dans sa vie conjugale et professionnelle. Cet enfant non désiré et abandonné est un citoyen de demain comme tous les autres, mais il est en danger. Quand on sait le nombre important de ces enfants non désirés dans la société, il y a danger. Deuxième conséquence: une absence ou insuffisance d’autonomie. C’est une personne qui sera assistée durant toute sa vie.

Troisième conséquence : la peur de l’inceste. L’enfant non désiré devenu adulte ne sait pas qui il est, qui sont ses parents, ses frères, ses sœurs, ses oncles, ses tantes, des mariages incestueux sans le savoir pourraient avoir lieu.