Le travail ou la famille ? Casse-tête pour les femmes médecins

Elles sont une centaine de médecins spécialistes. Elles ne refusent pas d’être affectées en régions mais demandent à  ce que les postes les plus proches soit en priorité octroyés aux femmes mariées avec enfants. Yasmina Baddou, ministre de la santé reste intransigeante, plaçant tout le monde sur un pied d’égalité. Equation difficile à  résoudre : couvrir les régions tout en évitant de détruire des familles. Le blocage persiste pour le moment.

Jusqu’où ira le bras de fer entre la ministre de la santé, Yasmina Baddou, et les 100 femmes médecins spécialistes ? Après leur refus d’une affectation surprise et forcée (tirage au sort effectué à leur insu le 1er septembre) et le sit-in de protestation observé par ces dernières le 9, l’escalade continue.

Aux dernières nouvelles, le ministère de la santé entend leur couper les vivres en suspendant le paiement de leurs émoluments, en tant que médecins rattachés aux différents CHU, à compter de la fin septembre. Une manière de les obliger à rejoindre leurs nouveaux postes… ?

Elles ? Ce sont des femmes mariées, la plupart mères de famille. Elles appartiennent à la promotion de 2007 et ont suivi différentes spécialités : dermatologie, cardiologie, médecine interne, psychiatrie, néphrologie, gastrologie…

Pourquoi ces femmes refusent-elles leur affectation dans les régions excentrées, sachant que celles-ci ont un besoin pressant de médecins?
Chaque fin d’année, au terme de la période de résidanat, qui dure quatre à cinq ans, le ministère de la santé procède aux affectations des médecins spécialistes et, souvent, la priorité est donnée aux régions où ces spécialistes font le plus défaut.

Il s’agit de médecins contractuels, qui signent une convention de huit ans avec l’Etat, dès la troisième année de leur résidanat. Notons d’emblée que les médecins de la promotion 2007, sont tous des contractuels. En effet, le choix entre le statut de contractuel et celui de «bénévole» n’était pas possible avant 2006.

Les femmes mariées refusent le tirage au sort et ses résultats
Autre changement important. Il y a encore un an, pour des raisons familiales que l’on peut comprendre, un traitement de faveur était réservé aux femmes mariées. Elles sont affectées dans un rayon qui ne dépasse pas 120 kilomètres de leur lieu habituel de résidence, de telle sorte qu’elles puissent rester proches de leurs enfants et de leurs maris.

Or, cette année, pour la promotion 2007, les choses se sont passées différemment. Avec l’arrivée de Yasmina Baddou au ministère de la santé, ces médecins mariées se trouvent privées de ce qu’elles appellent un «acquis social» dont elles ont bénéficié depuis 1993. Dorénavant, elles sont traitées comme tous les médecins spécialistes, hommes ou femmes, mariés ou célibataires.

Une façon, selon le ministère de la santé, de démocratiser et de rendre plus équitables les affectations. La ministre, «pour plus de transparence», comme elle l’explique, a donc placé tous les médecins sur un pied d’égalité et procédé à un tirage au sort, en présence des syndicats (voir encadré en page suivante), mais en l’absence des concernées, et ce en vertu d’une circulaire du 14 avril 2008 abolissant le critère du regroupement familial. L’opération «affectations» a ainsi été conclue, ciblant essentiellement cette année les régions du Sud et de l’Oriental, et faisant des vagues dans le milieu des médecins spécialistes mariées.

Plusieurs tentatives de dialogue entre le ministère et une représentation de cette catégorie de médecins, constitués en commission nationale des médecins spécialistes mariées, n’ont abouti à aucun résultat, les deux parties ayant campé sur leurs positions. Il a fallu attendre le 3 septembre dernier pour que les 101 femmes mariées récalcitrantes découvrent, à leur grande consternation, le détail des affectations sur le site Internet du ministère.

Une semaine plus tard, vêtues de leurs blouses blanches, ces médecins, soutenues par l’Union marocaine du travail (UMT), certaines par leurs maris, organisent un sit-in devant le ministère. Pendant deux heures, scandant des slogans hostiles à la décision ministérielle qui va les éloigner de leurs enfants et de leurs maris, elles se disent déterminées à tout essayer pour faire entendre leur voix.

Outre le refus de la procédure du tirage au sort général (mêlant hommes et femmes, célibataires et mariées), ces médecins spécialistes disent leur exaspération face à la non-transparence de certaines affectations qui se seraient opérées en coulisses, avant même le déclenchement officiel de l’opération entamée le 30 juin. Ils se plaignent également de l’arbitraire du tirage au sort qui empêche la prise en considération du dossier du médecin.

Aberration parmi d’autres, une spécialiste de la promotion 2007, qui, pour rejoindre son mari à Oujda, avait demandé une affectation dans cette ville, zone pourtant considérée comme prioritaire, s’est vue affectée à… Laâyoune. O miracle du tirage au sort.

En résumé, le refus de ces affectations est justifié par deux raisons principales. La première est d’ordre humain et familial : envoyer des femmes mariées à plusieurs centaines de kilomètres de leurs foyers, de leurs maris et de leurs enfants, c’est condamner des familles à vivre écartelées, et, à la longue, un sérieux risque de démantèlement de leur couples.

Les représentants de la commission nationale développent un argumentaire de type juridique pour justifier la prise en compte de cette dernière éventualité : la cohabitation est un droit garanti par le Code de la famille, qui est une loi, et elle devrait passer avant les dispositions réglementaires de l’administration. Ne pas cohabiter avec son mari peut justifier une procédure de divorce, selon ce même Code de la famille.

C’est dire «que le risque de divorce menace les couples dont l’épouse est affectée loin de son foyer.» «Ils nous obligent à choisir entre la famille et le travail», proteste Zineb, pédopsychiatre, mère d’un enfant de deux ans, et enceinte de 6 mois. C’est à Errachidia, à 600 kilomètres de Casablanca où elle habite, que Zineb est affectée. «Je ne refuse pas de servir mon pays, mais je réclame que ce soit dans des conditions optimales. Je ne vois pas l’utilité d’envoyer des pédopsychiatres dans des régions éloignées, alors qu’il y a un manque énorme dans les grandes villes.»

L’inexistence des outils de travail pour certaines spécialités est en outre évoquée par plusieurs médecins. C’est à Figuig, dans l’extrême-Oriental, que Mounia, cardiologue, et originaire de Rabat, est affectée. «Dans l’hôpital de cette ville, il n’y a ni scanner, ni doppler, et sans ces instruments, comment pourrais-je poser un diagnostic», s’interroge-t-elle. Son mari vivant à Meknès, pour aller à «Figuig, [elle] doit aller à Casablanca afin de prendre l’avion pour Oujda, atterrir à deux heures du matin et prendre ensuite le car jusqu’à Figuig, à 400 km de cette ville.»

La deuxième raison du refus de ces affectations est d’ordre financier. Le salaire net moyen de ces spécialistes ne dépasse pas 9 000 DH. Or, un grand nombre d’entre elles est déjà engagé dans le remboursement d’un crédit pour l’achat d’un logement ou d’une voiture.

Aller vivre à Laâyoune, Figuig ou Missour…, ce sont des frais supplémentaires que leur salaire ne leur permet pas de supporter, sachant qu’elles ne bénéficient d’aucune indemnité de déplacement, d’éloignement ou autre. En d’autres termes, un médecin habitant Rabat ou Casa et affecté à Laâyoune, Missour ou Oujda perçoit 9 000 DH, le même salaire qu’un autre affecté dans sa ville de résidence.

Enfin, ce qui scandalise littéralement ces médecins spécialistes, c’est moins l’affectation dans une zone excentrée que sa durée. Précision, ces femmes le disent et le répètent avec force et à l’envi : «Nous ne sommes pas contre l’intérêt du pays, nous acceptons d’aller travailler en région, mais pour combien de temps et avec quelle garantie de retour ?»

C’est en fait le nœud du problème. «Si c’était une année, ou même deux, avec l’engagement du ministère de nous permettre, après écoulement de cette période, de rentrer chez nous, nous aurions accepté sans rechigner», fait remarquer Ghita, membre de la commission nationale, cardiologue à Casablanca, mère d’un enfant de 3 ans, affectée à Missour, à 500 km de Casablanca où elle habite.

Les femmes spécialistes prônent le retour à l’ancien système, avec un traitement au cas par cas
Certes, selon la circulaire du ministère, la femme mariée a droit, après avoir passé une ou deux années dans son lieu d’affectation, de regagner son foyer, mais à condition de trouver un poste vacant proche de son foyer et, condition supplémentaire, de trouver un remplaçant au poste qu’elle occupe. Autrement dit, c’est quasiment impossible, font observer ces médecins spécialistes.

Faux, rétorque Mme Baddou (voir encadré ci-dessus), «les femmes qui auront cumulé des points de bonus, avec une ancienneté de 4 à 5 ans (NDLR : à compter de la date de signature du résidanat), ont le droit de rentrer chez elles. Je m’y engage.» Mme Baddou fait allusion au fait que pour des affectations en zone 4 et 5, la spécialiste mariée bénéficie d’emblée d’une ancienneté de deux ans à faire valoir ultérieurement pour une demande de mutation.Réponse des médecins : «Est-elle prête à s’engager par écrit ?»

En fin de compte, il semble bien que la situation ait atteint un point de blocage, car, pour la ministre, il n’est pas question de reculer. La mise en place d’une politique de couverture sanitaire géographique s’imposait, selon elle, et il n’est pas concevable de garder dans les grandes villes du centre, là où ils sont en nombre suffisant, ces spécialistes dont on a un grand besoin dans des régions éloignées.

«Il ne faut pas oublier que des hommes et des femmes meurent faute de soin et de médecins dans ces régions. Il faut aussi savoir que des médecins spécialistes y ont passé 5 et 6 ans et veulent aussi rejoindre leurs familles. Il faut se sacrifier un peu». Un peu de sacrifice, bien sûr, «pourvu que ce soit limité dans le temps», rétorque-t-on, au sein de la commission nationale.

Que proposent ces médecins pour ne pas se retrouver en «abandon de poste»? Car tout fonctionnaire est censé démissionner de son poste s’il ne rejoint pas son lieu d’affectation. Certaines spécialistes mariées pensent à jeter l’éponge pour se consacrer à leur famille. Mais il n’est pas sûr que leur démission soit acceptée car l’Etat les a formées et a besoin d’elles. D’autres songent à se rendre à l’étranger pour parfaire leur formation et y faire carrière, ce qui ne serait pas loyal vis-à-vis du pays qui les a formées.

Comment résoudre cette difficile équation ? Pour l’instance qui représente ces femmes, il n’y a pas d’autre solution que de revenir à la formule d’affectation qui tient compte du regroupement familial, «mais en traitant les dossiers au cas par cas.» Cette formule n’est d’ailleurs pas, argue-t-on, antinomique avec une meilleure couverture territoriale, 82 femmes seulement, toutes spécialités confondues, sur 327 de la promotion 2007, se trouvent dans l’axe Casa-Rabat, une zone où est concentrée 20% de la population du Maroc.