Le takfirisme prospère dans un monde musulman en décadence

Des excommu-nications ont été proférées par plusieurs imams ces derniers mois, quelle valeur religieuse leur accorder ? Le takfirisme comme loi religieuse n’est pas interprété de la même façon par les savants religieux. Il serait même illégal selon les textes. C’est un concept qui symbolise selon les modérés la peur, les frustrations et l’ignorance de ceux qui le prônent.

Des sorties tonitruantes depuis quelques mois d’imams de mosquées qui jettent l’anathème sur des personnes. Ce comportement n’est pas nouveau, mais cela a pris des proportions inquiétantes en ce début 2014. La dernière sortie en date est venue, le 20 mars dernier, d’un inconnu du bataillon, un certain Mohamed Zouhal qui, lors de son prêche dans une mosquée à Casablanca, a accusé d’apostasie ceux qui utilisent la formule amazighe «azul» à la place d’«assalamou alaykoum».

Pour lui, ce salut est contraire à l’islam. Et d’enfoncer le clou : «Celui qui troque “assalamou alaykoum” contre une autre formule de quelque nature que ce soit, hait la religion, Dieu et son Prophète», selon une vidéo postée sur Youtube. Des «futilités» à ne pas prendre au sérieux ? «Oui, si le prêcheur a proféré son assertion raciste dans un lieu privé, mais là, il l’a fait dans un lieu de culte public devant des dizaines de musulmans. C’est une faute grave qu’il faudrait sanctionner», répond ce militant de la cause amazighe. D’autant plus grave que la Constitution érige la langue amazighe en «langue officielle de l’Etat en tant que patrimoine commun de tous les Marocains sans exception».

Le même mois de mars a vu un autre impair commis par un autre imam d’une mosquée à Tanger : Nassima Al Horr, l’animatrice de l’émission à fort audimat «Lkhayt lebiad» diffusée chaque lundi par 2M, est violemment vilipendée par le prêcheur. Des propos injurieux qui ont fait réagir le corps de la presse, et les journalistes de la chaîne en particulier qui, dans un communiqué, ont appelé les responsables «à prendre les mesures nécessaires contre l’individu concerné et à faire face à tous ceux qui exploitent les mosquées à des finalités autres que les nobles objectifs fixés pour les maisons de Dieu».

La liste des personnes prises à partie par les extrémistes religieux et contre lesquelles on a jeté l’anathème à cause de leurs opinions ou leurs convictions ces derniers mois, à l’intérieur et en dehors des mosquées, est bien longue : Mokhtar Laghzioui, directeur du quotidien arabophone Al Ahdath Al Maghribia, accusé d’apostasie en 2012 par le cheikh Abdellah Nahari pour avoir appelé à un débat sur la liberté sexuelle.

En mai 2013, une autre affaire du même genre éclate : l’écrivain et militant Ahmed Assid se voit accuser par Hassan El Kettani, président de l’association Al Bassira pour l’éducation et la prédication, de «criminel», d’«ennemi de Dieu», d’«agent à la solde des juifs, fils des singes et des porcs». Mohamed Lachgar, Premier secrétaire de l’USFP, n’a pas échappé à l’ire des salafistes, c’est le cheikh Abdelhamid Abou Naim qui l’“expulse” de l’islam sous prétexte qu’il a réclamé le débat à propos de l’égalité entre l’homme et la femme en matière d’héritage, la pénalisation du mariage des mineurs et de la polygamie.

Les modérés de l’islam remettent l’apostasie dans le contexte où elle est née  

Cette série d’excommunications par des imams de mosquées à l’égard de leurs concitoyens et coreligionnaires pose une série de questions. C’est quoi le «takfirisme» en islam ? Quelle valeur religieuse accorder à ces anathèmes ? Comment les interpréter à l’époque moderne ? Faut-il une loi criminalisant toute accusation d’apostasie, de qui qu’elle émane ?

Le takfirisme, ou apostasie, est défini d’abord par la jurisprudence musulmane comme étant le fait de jeter l’anathème sur autrui par la formule : «Anta kaffir (tu es mécréant)» ou «Anta mourtade (tu es apostat)». Il s’explique par le fait que l’apostat renie sa religion qui est l’islam, en tenant des propos ou en faisant des actes en contradiction radicale avec l’islam. Mais cette loi musulmane n’est pas interprétée de la même façon par tous les savants religieux : les rigoristes, ces extrémistes de l’islam la prennent à la lettre , quant aux modérés, les esprits ouverts, ils la remettent toujours dans son contexte historique et religieux.

Nous avons posé la question au sulfureux fqih Abdelbari Zemzemi, réputé par ailleurs pour ses sorties iconoclastes sur la sexualité, sa réponse est mi-figue mi-raisin. Selon lui, jeter l’anathème sur autrui «existe en islam, c’est un droit, et il ne faudra pas être complaisant à l’égard de certains agissements qui blessent notre religion et la sensibilité des musulmans». Mais d’ajouter néanmoins que les prédicateurs et les imams ne sont pas tous des extrémistes religieux, «les ouverts d’esprit ne se permettent jamais de proférer des insultes ou des accusations de ce genre sans fondement». Il mentionne pour étayer son propos un hadith qu’il attribue au Prophète Sidna Mohammed, qui dit que «celui qui jette l’anathème sur autrui ou profère une insulte à son égard d’une façon hasardeuse est lui-même frappé de cet anathème et de cette insulte».

Tout le débat sur le takfirisme, licéité ou non, sa légitimité ou pas en islam, a opposé depuis quatorze siècles, soit depuis l’apparition de l’islam, les fondamentalistes religieux aux modérés, et il est encore d’actualité dans tous les pays musulmans, à l’ère des institutions démocratiques (Parlement, élections, Constitution…), de la liberté d’expression et de croyance.

Asma Lamrabet, médecin biologiste et directrice du Centre des études féminines en islam au sein de la Rabita Mohammadia des oulémas du Maroc, prône, quant à elle, un islam plus ouvert. Pour elle, le takfir est carrément illégal de par même les textes religieux, et la liberté de croyance a toujours été de mise en islam. Dans ses sources scripturaires, affirme-t-elle, Coran et hadith à l’appui, l’islam «refuse le ‘‘takfir’’ sous toutes ses formes et donne dans ce sens de nombreux exemples dans les versets coraniques qui prônent plutôt le respect de la liberté de conviction et le respect de l’Autre (comme dans sourate Al kafiroune)».

C’est selon elle la vision “normale” de l’islam que d’accorder la liberté d’épouser une autre croyance ou une autre idéologie que l’islam. «De très nombreux versets confirment la liberté de conviction même si l’instrumentalisation politique du religieux a marginalisé cette vision». C’est là même le propre de l’éthique de l’islam, et on a pour preuve, affirme-t-elle, le verset qui dit : «Celui qui veut croire qu’il croit et celui qui ne veut pas qu’il ne croit pas…» (sourate Ahl Al kahf, verset29). Le Prophète lui-même, enchaîne t-elle, disait dans un hadith sahih: «Excommunier une personne c’est comme la tuer». Et de conclure que «la majorité des érudits, penseurs et savants de l’islam ont condamné le takfir… et l’ont refusé».

Telle n’est pas l’opinion de nombre d’extrémistes vis-à-vis du takfir, ils le prennent à la lettre, et pointent du doigt à l’aveuglette, comme le font nombre d’imams dans nos mosquées, quiconque commet un acte ou prononce une parole qui seraient incompatibles avec le Livre sacré et les paroles du Prophète. Cette façon de voir salafiste a toujours existé, elle connaît souvent un essor pendant les périodes de crise que traverse le monde musulman. Cet essor, elle l’a connu notamment «parmi les militants islamistes égyptiens après la défaite contre Israël en 1967», selon Saleem Shahzad, journaliste et intellectuel pakistanais enlevé et assassiné en 2011.

Pour Asma Lamrabet, le takfirisme a toujours été utilisé par une minorité radicale et extrémiste. «Ibn Rochd a été excommunié car il revendiquait le droit de penser librement et rationnellement (al aq’l). Le takfirisme est un concept qui réapparaît en force lors des moments de décadence de la civilisation musulmane.Il symbolise la peur, les frustrations et l’ignorance de ceux qui le prônent car ils sont dans des situations de faiblesse intellectuelle et n’ont pas d’autres argumentaires que celui de la violence et de l’appel à la mort!» Par rapport à elle, force est de reconnaître que le cheikh marocain Mohamed Fizazi, l’ancien détenu salafiste, s’avère un «extrémiste».

Ainsi, au lendemain de l’adoption le 28 mars par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU d’une résolution  sur la liberté de pensée, de conscience et de religion (voir encadré), notre cheikh est-il resté inflexible par rapport à l’apostasie. Dans une déclaration rapportée par le quotidien arabophone Akhbar Alyawm, même s’il admet que l’islam est pour la liberté de croyance, que «le Coran contient plusieurs versets précisant qu’il ne doit pas y avoir de contrainte en matière de religion», le cheikh reste intraitable : si la résolution de l’ONU, dit-il, prévoit le droit à l’apostasie, «alors nous la refusons et continuerons de la refuser», a t-il martelé.

Au fait, c’est tout le problème de la liberté de croyance et de conscience qui se pose ici, la première a été certes proclamée par la Constitution de 2011, mais la seconde a été refusée, sous la pression justement des courants conservateurs, alors même qu’elle figurait dans la première mouture du texte constitutionnel. Partie remise ? C’est ce que souhaitent en tout cas plusieurs partis politiques et associations des droits de l’homme, ils continuent de la revendiquer mordicus : «La Tunisie l’a fait, pourquoi pas nous ? Et ça sera par une loi votée par le Parlement s’il le faut», clament-ils.

Encore faut-il pour cela réunir une majorité parlementaire, ce qui est loin d’être acquis de nos jours. Mais une chose est sûre, «la liberté de conscience et de croyance figure parmi les droits de l’Homme, qu’il appartient aujourd’hui au Maroc de renforcer», comme le clame Khadija Rouissi, députée du PAM et fondatrice de l’association Bayt al-Hikma. Cette dernière, au lendemain de l’adoption par le Conseil des droits de l’Homme de la résolution précitée, s’est réjouie d’ailleurs, dans un communiqué, de la position du Maroc, y voyant un signe d’interprétation démocratique de la Constitution.

Maintenant, faudra-t-il une loi criminalisant le takfir ? Le groupe parlementaire du PAM, en tout cas, et avant même la série d’accusations d’apostasie des imams de mars dernier, a présenté en décembre 2013 une proposition de loi pénalisant tout appel à l’apostasie. Laquelle proposition de loi, se référant aux dispositions constitutionnelles garantissant «le droit de chacun à l’intégrité physique et morale, ainsi qu’à la liberté de pensée», veut introduire des amendements au code pénal pour sanctionner tout appel à l’apostasie.