Le plagiat de l’Internet, cet autre mal qui ronge nos universités

Le copier-coller de l’internet se répand comme un virus parmi les étudiants aux universités. Aucun effort personnel, une capacité de synthèse quasi nulle. Les mémoires de fin d’études et de thèse de doctorat n’échappent pas à  cette nouvelle forme de triche.
Certains enseignants ne lisent même plus les rapports de leurs étudiants. Plusieurs conseillent d’installer des logiciels qui détectent le plagiat dans les universités.

On est dans une classe d’une grande école publique de commerce et de management. Niveau : licence. La séance cet après-midi est consacrée à un exposé que doivent rendre une trentaine d’étudiants sur un sujet de culture générale : «La criminalité, notre sécurité est-elle menacée?». Trois étudiants sont appelés au tableau pour présenter leur travail. Ils branchent le data show à leur PC et se relaient à tour de rôle pour présenter à l’assistance leur produit. Rien à dire, côté présentation, les trois candidats maîtrisent parfaitement la technologie de l’informatique et de l’internet. Mais le fond de leur travail est un ramassis de textes sans tête qui ne convainc guère l’auditoire, et, à aucun moment, ils ne détachent les yeux de l’écran. Quand le professeur leur demande d’essayer de faire une synthèse sans avoir à relire mot à mot ce qu’ils ont copié de l’internet, là, c’est le blocage total, à peine ils baragouinent deux ou trois phrases et se taisent.
Nos étudiants ont-ils perdu à ce point la notion de recherche, l’effort personnel de faire une synthèse pour présenter un travail académique et scientifique digne de ce nom ? Il paraît que c’est bien le cas. Le corps enseignant est lui-même déboussolé face au phénomène du copier-coller, cette espèce de plagiat qui se propage comme un microbe avec la généralisation des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), notamment l’internet.
Notre professeur, lors de cette séance, se dit désarmé: «J’ai beau leur expliquer qu’un vrai travail scientifique consiste d’abord à recueillir l’information, d’un livre, d’un article de presse, ou d’un site internet, pourquoi pas, mais d’essayer de faire la synthèse de tout cela, et, surtout, de citer les références, ils n’en font qu’à leur tête». Du pur copier-coller. Les étudiants de cette école ne sont pas les seuls à en user et abuser.
Une autre école, un autre décor, mais le résultat est le même : c’est le grand oral qui sanctionne la deuxième année du master dans une grande école de gestion. Les candidats sont venus en majorité du milieu du travail, il s’agit de cadres qui veulent améliorer leur carrière. Le grand oral s’est transformé en plagiat déroutant : la plupart des candidats se révèlent incapables de présenter, devant le jury, un travail structuré, avec un effort de recherche personnel et de synthèse. «Sur la vingtaine de candidats qu’on a examinés, deux sortent du lot, le reste c’est du copier-coller, on dirait qu’ils se passent entre eux la même copie. Quand on leur demande de laisser de côté leur data show et de nous présenter oralement la synthèse de leur travail, c’est le blocage», commente un membre du jury. Pour se justifier, les étudiants arguent qu’ils n’ont pas le temps pour mieux se préparer, que le programme est chargé, et que, finalement, «puiser d’internet n’est pas une tare, tout le monde le fait, même le professeur», accuse sans sourciller l’un d’eux.

Manque d’éthique, fainéantise…, le plagiat est une forme de triche

Le plagiat n’est pas nouveau, «il a toujours existé, affirme Mohssine Benzakour, psychosociologue et professeur-chercheur. Mais il prend de plus en plus d’ampleur avec internet. Ce qui a changé c’est l’outil, on est passé du réel au virtuel. Mais c’est de la triche dans les deux cas, qu’il faudra sanctionner, combattre». Paresse ? Fainéantise ? Incompétence ? Manque de temps? De formation ? Perte de toute notion d’éthique et d’autonomie ? Tout cela à la fois, répond notre chercheur, «mais je dois dire que la génération actuelle est dépourvue de ce sens d’éthique qu’avait la génération précédente, c’est une grave tare», enchaîne-t-il.
Peu d’enquêtes ont été menées pour mesurer l’ampleur de ce fléau, mais, en gros, les enseignants interrogés s’accordent à affirmer la même chose : beaucoup d’étudiants, par fainéantise, par paresse, cherchent l’outil le plus rapide et le plus facile, l’internet. Et il ne s’agirait pas seulement de quelques contrôles sous forme d’exposés au cours de l’année, le plagiat a atteint même des mémoires de fin d’études et des thèses de doctorat. «Des thésards recourent à d’autres thèses faites avant eux, ils y puisent mot à mot sans même citer la source, ce qui est très grave. J’en sais quelque chose pour avoir dirigé plusieurs thèses», affirme Abdellatif Kidai, professeur de sociologie à la Faculté des sciences de l’éducation à Rabat (voir entretien). «Certains enseignants ont même été licenciés, et je ne citerai pas de noms, après qu’on ait découvert que leurs mémoires de fin d’études ou leurs thèses de doctorat étaient du pur copier-coller», déclare M. Benzakour.
Le comble dans tout cela est que les étudiants prennent ce plagiat comme une pratique normale et justifiée ! C’est en substance le résultat d’une enquête faite par un collectif de quatre doctorants et professeurs à la Faculté des sciences de Ben M’Sik, à Casablanca, dans le cadre de l’Observatoire de Recherches en didactique et pédagogie universitaire (de l’Université Hassan II-Mohammédia. Voir www.epi.asso.fr/revue/articles/a0612b.htm). Au cours des entretiens que ces quatre chercheurs ont menés dans une classe de langue et de communication appartenant à une structure universitaire scientifique, on a relevé un constat pour le moins étonnant : les étudiants n’admettent pas de traiter de tricheur l’un des leurs qui fait du plagiat, dans la mesure où l’information est disponible et mise à la disposition de tous. La plupart considèrent le copier-coller «légitime, courant et naturel, il facilite la vie et les tâches et fait gagner du temps, de l’énergie et bien sûr des notes», relèvent nos enquêteurs. Pour d’autres étudiants, ils le font par paresse et négligence parce qu’ils ne veulent pas «se casser la tête à subir la corvée de la collecte d’informations et faire une synthèse, même dans le cadre des rapports de fin d’études». D’autres encore considèrent que la cause majeure du plagiat est étroitement liée au laxisme des enseignants, le manque de contrôle des encadreurs «qui ne jettent même pas un coup d’œil sur certains travaux». Dans une certaine mesure, cette dernière assertion n’est pas tout à fait fausse, le laxisme et le laisser-aller de certains professeurs encouragent les étudiants à faire du plagiat. «Par paresse, ils ne lisent même pas les rapports de leurs étudiants, et cela ne peut qu’ancrer l’esprit de triche, tuer la création et l’esprit d’autonomie», confirme M. Benzakour.

Le plagiat touche aussi les médias et les écrivains

On ne s’étonnera pas outre mesure, ajoute notre interlocuteur, compte tenu de cette ambiance, de la baisse flagrante de travaux de qualité et de créativité dans nos universités. Pour preuve, la recherche scientifique est le parent pauvre de notre système universitaire.

Cela dit, avouons-le, les étudiants ne sont pas les seuls champions dans le plagiat. Cette forme de triche devient un phénomène social et touche aussi des faiseurs d’opinions, des personnes censées s’assurer de leur produit et leurs sources, comme un certain nombre de journalistes et d’écrivains.
La solution ? User d’internet, oui, c’est conseillé par tous les pédagogues et les spécialistes des sciences de l’éducation, mais avec intelligence : autant l’Internet pourrait être un outil détruisant la créativité et l’autonomie quand il est manié aveuglément sans réflexion, autant c’est un outil d’une extrême importance, s’il est utilisé avec discernement et esprit de synthèse. Et cela s’apprend. Comme le dit si bien Marjolaine Billebault, une spécialiste française dans les techniques pédagogiques et la recherche documentaire, (dans un article dans le site de l’Institut pédagogique de l’école moderne http://www.icem-pedagogie-freinet.org), «lire une information n’est pas savoir. Il faut établir la distinction entre accès à l’information et appropriation du savoir. Le Web offre un accès aisé à des informations de richesse très inégale, allant de la numérisation d’archives au blog personnel. Il faut donc faire preuve d’esprit critique quant aux documents utilisés et se garder du ‘‘copier-coller’’ afin d’être chercheur d’information et non pas simple consommateur». Il faudrait peut-être songer à installer dans les universités, comme le font d’autres pays du monde, des logiciels de détection du plagiat sur ces travaux, afin de sauver la qualité et la crédibilité des travaux universitaires au Maroc.