Le matelassier traditionnel tient tête à l’industrie

Faisant partie du quotidien des Marocains, «khyate Lemdarab» ne travaille plus que dans son atelier. La mousse et les ressorts ont suppléé la laine ou l’alfa. M’barek, matelassier à Ain-Sebaa depuis 45 ans, raconte l’évolution du métier.

M’barek est «Khyate Lemdarab» ou matelassier à Ain-Sebaa. Comme son père et son grand-père, M’barek n’a jamais, en 65 ans de vie, exercé un autre métier et n’a jamais pu faire autre chose. «Il y a deux ans, avec mon frère, nous avions monté un petit snack ambulant où l’on faisait des petits déjeuners traditionnels le matin et à midi, des tajines de légumes accompagnés de sardines frites. Nos clients étaient principalement des maçons et tous ceux qui travaillaient sur les chantiers des logements économiques d’Ain-Sebaa et ses environs. On se déplaçait de chantier en chantier. L’affaire marchait très bien, mais je n’ai pas pu rester longtemps car mon métier est de faire des matelas et pas autre chose…», explique M’barek qui a appris le métier avec son père dans la région de Sidi M’barek Bou Guedra, à Abda, l’arrière-pays de Safi. Ses ascendants ont appris le métier dans l’atelier d’un juif de Safi. «Dès l’âge de 11 ans et après quelques années passées au M’sid, mon père accompagnait mon grand-père à l’atelier de ce monsieur qui travaillait pour les familles riches de la ville et de la région de Abda», se remémore M’barek qui tient à préciser que le métier de matelassier était essentiellement pratiqué par des juifs et ceci dans toutes les villes du Maroc.

Après quelques années passées en tant qu’aide matelassier, le père et le grand-père de M’barek ont volé de leurs propres ailes. Ils se déplaçaient tous les mardis au souk hebdomadaire pour faire ou refaire les matelas que les clients amenaient sur place à dos d’âne ou sur des charrettes. «Il faut dire que les familles faisaient faire des matelas lorsqu’elles mariaient leurs filles ou bien à la veille d’un accouchement. Car dans le temps, les gens dormaient souvent sur des vieilles paillasses ou tout simplement des couvertures en laine faites main à la maison par les femmes», se souvient M’barek qui souligne alors qu’en dehors de la période estivale, le matelassier revenait souvent bredouille du souk.

Le matlassier traditionnel tient tête à l’industrie

Une mutation entamée au début des années 1980

En 1974, âgé alors d’une vingtaine d’années, M’barek, qui était rodé au métier, arrive à Casablanca au bidonville des Carrières Centrales. Il est toujours matelassier et loge quelques mois chez sa tante paternelle dont il a épousé la fille en 1975. «Les conditions d’exercice du métier en ville sont tout à fait différentes de la campagne. En ville, il fallait faire le tour des quartiers à bicyclette pour offrir ses prestations ou bien s’installer en pleine rue, aux environs du marché et attendre les clients». Ces derniers étaient, indique notre matelassier, nombreux en été car c’est la période propice pour refaire les vieux matelas ou en confectionner de nouveaux…

Il faut rappeler que le matelassier possédait un petit atelier, mais il devait se déplacer à domicile pour faire son travail. Car, se rappelle M’barek, «refaire ou faire lfrach était un rituel auquel les femmes tenaient beaucoup. Il fallait, dans un premier temps, défaire les anciens matelas, nettoyer la laine et les tissus si ceux-là ne devaient pas être changés. Ensuite, le lendemain ou le surlendemain, on confectionnait les matelas. Le travail se faisait en deux ou trois jours et ne rapportait pas beaucoup d’argent. Au début, on laissait les clients nous donner ce qu’ils voulaient. Alors parfois, refaire plusieurs matelas rapportait tout au plus 50 à 60 dirhams…». Passant la journée chez les familles, celles-ci assuraient, en plus de l’argent payé, les repas ainsi que les collations du matelassier. Et au fil du temps, esquisse M’barek, «le matelassier travaillait pour les mêmes familles et devenait leur matelassier attitré».

Chaque année, les matelas étaient refaits ou cardés chez les grandes familles et, chez les moins nantis, cela se faisait tous les deux ou même trois années. Il précise également que chez les gens riches, les matelas étaient faits de laine (sofa) que l’on traitait auparavant contre l’humidité et les mites en utilisant des plantes naturelles tels que la lavande et le piment fort (soudania) ou encore les boules de naphtaline. Dans la classe populaire, on utilisait l’alfa (en arabe lhalfa), cette plante aux fibres fines utilisée pour la nourriture des chevaux ou encore pour la confection de nattes, de chapeaux et même dans l’industrie du papier. Le produit était bon marché certes mais rapidement le matelas avait des bosses et des trous qui affectaient le confort et l’esthétique du salon. Sans compter qu’avec l’alfa, les matelas étaient très lourds à déplacer pour faire le ménage. Ce qui explique, poursuit M’barek, «qu’un peu plus tard, durant les années 80, plusieurs familles remplaçaient lhalfa par des chutes de coton provenant des usines de filature». Il rappelle que tout un commerce s’est développé durant ces années. Des petits commerçants achetaient ces chutes et les revendaient à 10 ou 12 DH le kilo.
L’utilisation de ces chutes de coton avait un double avantage pour les familles: les matelas étaient moins lourds et étaient plus confortables pour le sommeil.

La confection d’un matelas n’obéit plus à un rituel

Et pour plus de confort, les matelas à ressorts, les matelas en mousse ont fait leur apparition et ont permis le développement de toute une industrie. «Au début, ces matelas, dits modernes, n’ont pas beaucoup conquis les Marocaines qui restaient attachées au salon traditionnel en sofa que toute femme tenait à avoir chez elle. Mais, ensuite, pour des raisons pratiques de ménage et d’entretien, ces matelas en sofa ont été abandonnés, parce que lourds, au profit des matelas en mousse ou à ressort. Et c’est à cette période que nous autres matelassiers avons dû nous adapter», explique M’barek qui s’est approché d’un confrère qui a travaillé dans une usine de matelas de la place. «Mon objectif était d’apprendre à introduire la mousse dans le matelas traditionnel et d’offrir un produit semi-industriel à mes clients», confie M’barek qui a acquis, en 1985, un atelier à Ain-Sebaa et a engagé deux jeunes apprentis pour l’aider car la demande était en croissance. Car nombreuses étaient les familles qui ont changé, durant ces années, leurs salons pour avoir des matelas moins lourds et plus modernes.

Si, autrefois, confectionner ou refaire un matelas obéissait à un rituel et constituait même un événement, aujourd’hui ce n’est plus le cas. Le matelassier ne vient plus à domicile et ne travaille plus que dans son atelier. De plus, ce travail nécessite plus de temps, puisque la durée de confection d’un salon passe de deux jours à une semaine ou dix jours. Et pour cause, explique M’barek, «aujourd’hui on livre le salon tout fait, puisque les clientes nous chargent d’acheter les tissus et de faire également les coussins. De plus, comme on travaille avec de la mousse et des ressorts, nous passons des commandes à des fournisseurs».

Ils essaient de confectionner en quelque sorte «un produit semi-industriel». C’est ce qui fait dire à M’barek que «l’arrivée de la mousse et des ressorts a obligé les matelassiers à se moderniser et à s’adapter aux besoins des clientes». Et, par conséquent, à revoir leurs tarifs à la hausse. Ils facturent aujourd’hui entre 175 et 190 DH le mètre. Ce qui reste abordable, de l’avis de M’barek, par rapport au matelas fait chez le tapissier moderne dont le prix varie de 750 à 1 600 DH le mètre.

Le matlassier traditionnel tient tête à l’industrie

La demande existe. Selon notre matelassier, elle est exprimée principalement par des familles à revenus modestes, qui aménagent dans les logements sociaux et économiques. Et d’ajouter que «pour les encourager à meubler leurs maisons, je fais des facilités de paiement sur plusieurs mois et même sur une année avec des traites mensuelles de 150 à 200 DH».
Pour M’barek, le métier de matelassier ne risque pas de disparaître. Faisant partie de ces artisans ambulants ou installés dans leurs boutiques, les «khyates lemdareb» ont fait partie du quotidien des Marocains et continuent encore dans les quartiers populaires et de la périphérie des grandes villes. Pour résister à la concurrence de l’industrie, «les matelassiers s’adaptent, se modernisent et restent à l’écoute de leurs clients qui deviennent de plus en plus exigeants. Mon père, qui n’exerce plus maintenant, me dit qu’il faut tenir le coup face à la modernisation car le matelassier du quartier fait partie de toutes les familles qui y habitent et les accompagne de génération en génération…», conclut M’barek qui n’a pas souhaité se faire photographier par discrétion et aussi, dit-il d’un air amusé, «je suis connu à Ain-Sebaa, je n’ai pas besoin de publicité».