Le calvaire des mères célibataires : Questions à  Aïcha Ech Chenna, Présidente de Solidarité Féminine

«Dans ces témoignages, les lecteurs verront l’invisible, des choses qui n’ont jamais été dites auparavant»

La Vie éco : Des mères célibataires qui témoignent à visage découvert, c’est nouveau ça…

L’idée de faire un livre où ce sont ces femmes elles-mêmes qui prennent directement la parole pour raconter ce qui leur est arrivé et donner leurs témoignages me trotte dans la tête depuis fort longtemps. Certes, il y a eu d’abord «Miseria», mon livre qui est sorti en 1996, primé du prix Grand Atlas, et où je raconte une vingtaine d’histoires de ces filles qui donnent naissance à des enfants sans être mariées dans une société qui rejette sans pitié les mères célibataires. Il y a eu ensuite «Grossesses de la honte» coécrit par Soumia Naâman et Chakib Guessous sorti en 2005, un livre produit d’une enquête sur le même sujet et qui a essayé encore une fois de briser les tabous. Et il y a eu aussi, je le rappelle, les deux séminaires organisés par Solidarité Féminine où des mères célibataires ont été conviées pour parler du drame qu’elles ont vécu. Mais c’est la première fois que des femmes prennent la parole à haute voix pour raconter leur combat dans un livre contre l’intolérance, l’ignorance et les préjugés. On est tous redevables à Amal Ayouch d’avoir recueilli leurs propos et les avoir transcrits si fidèlement.

Et il y a aussi «Violenscène» d’Amal Ayouch…

Oui, je n’oublierai pas «Violenscène», la pièce de théâtre de la même Amal Ayouch présentée pour la première fois en 2008 et où elle endosse elle-même le premier rôle. A partir de plusieurs témoignages, c’est l’histoire de ces jeunes filles célibataires qui est, là, théâtralisée, une autre manière de sensibiliser la société sur ce sujet. Je dois ajouter que le livre «A hautes voix» est l’aboutissement d’un travail de fond mené depuis des années par Solidarité Féminine, à travers un programme et des ateliers, dont l’un avait pour thème «L’estime de soi», qui voulait faire comprendre à ces femmes qu’elles ont aussi leur mot à dire, sans rougir, comme toutes les autres femmes de la société. Et dépasser ainsi le discours de victimisation qui voulait faire porter toute la responsabilité sur ces femmes.

Peut-on dire qu’avec ce livre «Solidarité Féminine» a atteint pleinement sa maturité ?  

Ce qui est frappant, en effet, dans les témoignages enregistrés est la maturité des propos de ces femmes célibataires et des enfants de ces femmes (deux )qui ont accepté eux aussi de parler pour raconter leur vécu dans la société. Tous ont pris conscience de leur situation, et leurs paroles sont plus importantes que n’importe quel autre témoignage de deuxième main. Là, les lecteurs voient l’invisible, des choses qui n’ont jamais été dites auparavant. Et il faut dire qu’en raison de tout le travail que nous avons fait, avec d’autres, bien entendu, les Marocains sont de plus en plus sensibles à l’égard de ce sujet. Pas plus tard que cette semaine, un couple ce qu’il y a de plus traditionnel, alerte Hafida Elbaz et Solidarité féminine après avoir découvert une femme en train d’accoucher dans la rue, on appelle le SAMU qui intervient, cela pour dire que les mentalités ont évolué.

Toutes les mères célibataires, pourtant, ne sont pas acceptées et intégrées dans la société. Le tabou persiste…

Je peux vous affirmer sans l’ombre d’un doute que la majorité absolue des mères célibataires qui sont passées par notre association est tout à fait intégrée et autonome. Pour celles qui ont témoigné dans ce livre, nous avons voulu qu’elles le fassent en dehors de l’association pour éviter toute gêne, pour que leurs propos soient plus sincères et plus authentiques. Ces femmes sont comme toutes les Marocaines, elles se battent comme elles peuvent pour gagner leur vie et subvenir aux besoins de leurs enfants et de leurs familles, leur traumatisme n’est pas oublié, elles vivent avec mais il ne constitue plus pour elles un handicap.