Le calvaire des femmes en situation de handicap mental

Cette population subit tous types de violences psychologiques, physiques, économiques et sexuelles. Les agressions surviennent en majorité dans l’entourage direct de ces femmes.

Juillet 2015. Une photo d’une femme atteinte d’un handicap mental enceinte de plusieurs mois fait le tour des médias sociaux. L’affaire prend une ampleur nationale quand l’opinion publique prend connaissance des détails de l’histoire. Fouzia, 31 ans, qui souffre d’un double handicap, mental et physique, a été victime de viol. Habitant dans une demeure insalubre à Moulay Abdellah près de la ville d’El Jadida, Fouzia n’a comme seul appui dans la vie que sa mère, qui passe ses journées à faire le ménage pour payer la nourriture et les couches de son enfant. La mère ne va découvrir la grossesse de Fouzia que tardivement. «Je ne pouvais pas savoir. C’est quand je l’ai emmenée chez le médecin que j’ai appris qu’elle était enceinte de six mois. Quelqu’un a dû en profiter durant mon absence», déclarera-t-elle au micro de la deuxième chaîne. Fouzia va accoucher d’un bébé. Après les inévitables tests de paternité, on saura que c’est le neveu qui avait commis le viol. Un appel aux dons a permis de réunir une somme d’argent, suffisante pour offrir un toit à Fouzia et à sa mère. Un happy-end qui est loin de refléter la réalité des autres femmes marocaines en situation de handicap mental.

Un tabou de plus…

«Les violences à l’égard de ces femmes émanent le plus souvent de l’entourage le plus proche et le plus scandaleux c’est qu’on ne les prend pas au sérieux, on ne les  écoute pas. Les femmes handicapées sont des oubliées et aucun dispositif pour leur venir en aide n’a été mis en place.

Jusqu’à présent, l’impact des effets combinés du genre et du handicap n’a pas été traité et la violence à l’égard des femmes handicapées demeure encore largement ignorée. D’où la nécessité de travailler sur cette question», lance d’emblée Mme Amina Msefer, présidente de l’Association des parents et amis des personnes handicapées mentales (HADAF). Une association qui s’est donné pour principale mission de promouvoir l’inclusion sociale et professionnelle des personnes en situation de handicap mental à travers l’éducation, l’apprentissage, la socialisation, la formation et l’insertion professionnelle. La question des violences exercées sur des personnes en situation de handicap mental reste encore de l’ordre du tabou. Et c’est encore plus le cas pour les femmes. Ces dernières sont victimes d’abus sexuels, de violence et psychologique qui peuvent émaner des plus proches. De plus, on ne dispose d’aucune statistique qui permet de quantifier ce phénomène. «Ces femmes n’ont pas de voix. Elles ne peuvent pas se défendre. Dans le cadre de notre centre d’écoute Nejma à Rabat, on ne reçoit pas ce genre de profil. Alors que par l’intermédiaire d’autres personnes ainsi que par le biais de la presse, on sait que cette catégorie de femmes subit tous types de violences. Elles sont maltraitées, violées», explique  Saïda El Idrissi, vice-présidente de l’Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM).

Une violence étayée par les témoignages du rare personnel spécialisé dans le handicap mental. C’est le cas de Khadija Baladi, psychologue dans plusieurs centres pour personnes atteintes de handicap mental dont Hadaf. «Vu mon travail dans les centres, je parle beaucoup aux jeunes femmes. Elles subissent tout d’abord une violence systématique qui est psychologique. Elle est exercée de façon inconsciente par les parents. Mais, en général, on fait face à un déni des parents quand on les confronte avec cette expression qui émane de leurs propres enfants», lance d’emblée Mme Baladi. Et d’ajouter : «Les femmes en situation de handicap mental sont stigmatisées. En général, elles ne peuvent pas parler de mariage, de relations sexuelles, sont cachées quand il y a des invités où sont traitées comme des bonnes par leurs propres familles. Elles sont souvent victimes d’attouchements, voire pire : elles sont considérées comme outil d’entraînement sexuel par des personnes de leur propre entourage».

Asexués ? Pas du tout…

Cette peur de voir sa fille, victime d’un abus sexuel, est dans l’esprit de tous les parents dont l’enfant est en situation de handicap mental. Mais, peu l’expriment ouvertement, de peur d’être montrés du doigt. Chez l’association Hadaf, nous avons rencontré la mère d’une jeune femme, handicapée mentale. Elle nous raconte son histoire: «Dans la rue, ma fille pourtant âgée de 29 ans, est toujours en danger. Je ne peux jamais la laisser toute seule. En l’absence d’un personnel spécialisé, on me refuse parfois de lui administrer des soins du fait de son refus systématique de se faire toucher. C’est tellement dur pour moi». Une autre mère nous a avoué donner la pilule contraceptive à sa fille, «au cas où elle se fait abuser et prévenir ainsi toute possibilité de grossesse…  On pense que cette catégorie de la population est asexuée alors que c’est loin d’être le cas». Dans un pays où l’éducation sexuelle est encore un sujet gênant pour les personnes dites «normales», c’est encore pire pour les personnes en situation de handicap mental. «Il y a deux ans, nous avons organisé une table-ronde sur le sujet de la sexualité chez les personnes en situation de handicap mental, les parents n’étaient pas du tout d’accord avec la thématique, ne voulaient pas prendre part au débat. Parfois, dans les centres, on détecte des cas de filles victimes d’agression sexuelle, mais les parents, même s’ils connaissent l’auteur de l’acte, refusent de l’ester en justice alors que l’on se propose en général d’être partie civile», souligne Mme Baladi.

Présidente du Collectif Autisme Maroc, Mme Soumia Amrani pointe du doigt le problème des droits juridiques des personnes en situation de handicap mental. «Ce sont des personnes qui n’arrivent pas à s’exprimer de manière classique, à dire ce qu’elles ont subi. Il y a donc un problème de preuves dans son acceptation classique, mais également de procédure. Comme le handicap mental ne se voit pas toujours dans le visage, le juge refuse parfois de recourir à l’expertise médicale. Il y a donc urgence de former le personnel des tribunaux, juges et avocats, à ce genre d’affaires impliquant des personnes atteintes de handicap mental. Il faut également mettre en place des mécanismes d’accompagnement des victimes et de leurs familles du début de l’enquête jusqu’à prononciation du verdict», explique Mme Amrani. L’assistance humaine est aujourd’hui inexistante, à l’intérieur des tribunaux et des postes de police, afin d’accompagner ces personnes à besoins spécifiques. «Il faut installer un recours systématique à l’expertise médicale chaque fois que l’avocat ou la famille de la personne en situation de handicap mental, le demandent», insiste Mme Amrani Cette situation, déjà dramatique, s’applique aux villes. Dans le monde rural, où la précarité tord le dos des personnes dites «normales», on peut imaginer la situation de ces femmes en situation de handicap mental… A commencer par un défaut systématique de soins, de prise en charge et d’accompagnement éducatif qui rend le handicap mental encore plus dur à gérer. «La marge dans le milieu rural est encore plus dure. On voit de ce que l’on nous rapporte que ces personnes sont maltraitées, parfois enfermées dans des étables et souvent, pour le cas des femmes, surexploitées dans diverses tâches», conclut Mme Amrani.