Le bruit du «mahraz», l’arôme des épices, où est le Ramadan d’antan ?

De plus en plus, le Ramadan perd son caractère de fête prolongée et tend à  devenir un simple rite, certes essentiel, de l’islam. Alors que son menu était équilibré et approprié, le Ramadan est, aujourd’hui, le mois de toutes les extravagances culinaires. Montée de l’individualisme aidant, les valeurs ramadaniennes telles que le souci de l’autre et l’altruisme sont en net recul.

Si Ramadan, rite pilier de l’islam, continue de rythmer, pendant un mois, la vie des fidèles, il n’est plus exactement ce qu’il était, du moins dans les espaces urbains. Autrefois, il était visible dès que Chaâbane paraissait. Les bistrots se dépeuplaient, les mosquées se remplissaient.

«Dans les années soixante, j’étais jeune et écerveté, confesse Abderrazak. Je buvais comme un trou, mais aussitôt que le mois de Chaâbane était annoncé, je m’imposais la règle de l’abstinence et je me mettais à faire mes dévotions.

D’ailleurs, je ne constituais pas un exemple isolé. Les bars, à l’époque, ne fermaient pas avant la veille de Ramadan, pourtant on y trouvait rarement des musulmans tout le long de Chaâbane. Aujourd’hui, je remarque qu’ils n’en désemplissent pas pendant ce mois, aussi sacré que Ramadan».

Chaâbane était, si l’on ose dire, une sorte de répétition, à l’exception du jeûne, de Ramadan. Les pratiquants redoublaient de ferveur, les non-pratiquants, en la circonstance, exprimaient leur vénération du Tout-Puissant.

Les uns et les autres se retenaient de commettre des actes qui pouvaient offenser le divin, tels la beuverie, la fornication ou les jeux de hasard. «Je ne prétends pas que tous les Marocains se conduisaient de cette manière. Mais ceux qui enfreignaient la règle étaient considérés comme des mécréants passibles d’enfer. J’ai même vu un ivrogne, à trois jours de Ramadan, faillir se faire lyncher par des individus sortant d’une mosquée», raconte Abderrazak.

Dans le passé, Ramadan se signalait par les parfums appétissants qu’exhalaient les foyers
Audible et sensible, Ramadan l’était. Et cela, plusieurs semaines avant son éclosion. Les foyers bruissaient du martèlement du pilon et de stridences intermittentes, exhalaient des odeurs entêtantes et des effluves exquis, manifestation des patients préparatifs qu’exige un mois qui, bien que placé sous le signe de l’abstinence, est le prétexte à force ripailles, à la tombée du jour. La tâche était dévolue aux femmes, auxquelles les jeunes filles prêtaient main forte.

Comme aucune «harira», digne de ce nom, ne saurait se passer de tomates, et que le prix de ce fruit-légume aurait tendance à flamber pendant le Ramadan, on avait la prudence d’en faire emplette à la belle saison pour en confectionner des sauces qu’on mettait en bocaux en prévision du mois sacré. Les épices, sans lesquelles un plat ne trouverait pas le ton juste, étaient moulues ou pilées par les soins des femmes.

Celles-ci faisaient fondre, ensuite bouillir, puis saler et conserver en pot le beurre, de manière à obtenir le «smen», sorte de beurre clarifié, susceptible de donner une saveur délicieusement âcre à la harira. Les citrons confits étant une garniture de choix pour quantité de plats, on fendait chaque citron en quatre, on en salait généreusement l’intérieur, on en remplissait un grand bocal et on les laissait macérer pendant au moins trois jours.

Fortifiant nécessaire, le sellou était préparé selon les règles de l’art. «Cela demandait beaucoup de temps et autant de doigté, se souvient Lalla Aïcha. Il fallait émonder les amandes, piler le sucre, faire fondre le beurre et dorer la farine en veillant à ce qu’elle ne brûle pas. Nous apprêtions tout à la maison. C’était fatigant, mais cela nous procurait un plaisir certain».

Sellou, tomates en bocal, épices, à l’époque, tout était apprêté à la maison
De nos jours, déplore Lalla Aïcha, les femmes choisissent d’«acheter à l’extérieur les aliments ramadaniens plutôt que de mettre de l’huile de coude. Soit. Cependant, il faut convenir que les préparatifs nécessitent beaucoup de bras.

Il y en avait à foison au temps de la famille étendue, à l’ère de la famille conjugale, ils sont devenus forcément rares. Doù le recours aux marchands, aux pâtissiers et aux traiteurs. Ceci étant, toute cette effervescence domestique était un bruyant et odorant prélude à la fête. Car Ramadan, malgré les privations qu’il impose, était perçu comme une fête.

De son enfance à Fès, Si Hachem retient l’image de ces gamins parcourant les rues, pendant les trois jours qui précédaient le Ramadan, en battant du tambour et en lançant des pétards. Pendant ce temps, les gosses casablancais se répandaient à travers la ville, en chantant «Tirira tirira, hada âame lahrira» ( Tirira tirira, c’est l’année de la soupe). A Fès, comme à Casablanca et ailleurs, les femmes investissaient les terrasses pour guetter la nouvelle lune.

Quand celle-ci apparaissait, elles poussaient des youyous. Aujourd’hui, ces manifestations de joie ne sont plus, apparemment, de mise. Du coup, Ramadan a perdu son air de fête.

Chaque jour de Ramadan que Dieu faisait, les femmes entraient dans leur cuisine, vers midi, afin de s’occuper du repas de rupture du jeûne. Il y avait beaucoup à faire. Et c’était à la plus âgée que revenait de droit la prérogative de répartir les tâches.

Peu à peu se mettaient à flotter dans la maison le goût parfumé de la harira, puis les odeurs alléchantes des msemen, des baghrirs, des rghaïfs, des mellouis et autres délices interdites, enfin les arômes d’un tajine mitonnant indolemment sur un brasero. «Quand je rentrais du bureau, se rappelle Haj Brahim, j’étais accueilli par un tas d’odeurs qui tourneboulaient mon ventre creux. Alors, je me dépêchais de me changer et de ressortir de la maison».

Comme tous les jeûneurs, Haj Brahim cherchait le moyen de distraire sa faim. Lui, avait une prédilection pour la halka, où il pouvait savourer la prestation d’un fameux conteur, expert en épopées musulmanes. Les plus vieux jouaient avec acharnement aux dames. Les jeunes disputaient un match de football sur le terrain vague voisin. Chacun s’occupait comme il l’entendait.

Le quartier était ainsi animé. Ses habitants ne manquaient pas de se réunir par affinités, pour attendre le coucher du soleil et se souhaiter un bon appétit. Aujourd’hui, comme il n’y a plus de vie de quartier, ni halkas ni terrains vagues, on s’enferme chez soi, à portée de vue d’un téléviseur, sur l’écran duquel défile un programme décérébrant ou un film aussi inepte que piraté.

Le repas de rupture du jeûne se composait généralement de dattes, de mkharqqa, d’œufs à la coque, de rghaïfs et leurs variantes, qu’on faisait passer à l’aide de café au lait ou de thé à la menthe. Les personnes aisées pouvaient se permettre d’ajouter à leur table du khliî et un assortiment de jus de fruits. Si, aujourd’hui, ces mêmes boissons, mets et douceurs sont toujours de rigueur, la table du repas de rupture du jeûne se trouve inondée de victuailles indues.

Poissons, saucisses, pizzas, par exemple, y prennent place. Sans compter quelques extravagances, tel le foie gras halal, nouvelle folie des riches jeûneurs. Chez ceux-ci, la table conviviale est dépassée, supplantée par le buffet impersonnel. Abondamment garni, ce dernier est révélateur de l’hédonisme consommatoire cultivé par une société en proie au consumérisme effréné.

Le foie gras halal figure aujourd’hui au menu du «f’tour» des riches
Après le f’tour, les gens se faisaient un devoir d’aller visiter leurs proches, manière de cimenter le lien familial, comme il est recommandé dans le Coran. Cette bonne habitude tend à reculer. «Je n’ai pas vu ma fille depuis deux mois. Je serais allé chez elle si je ne craignais pas de la déranger. Elle prend tous les jours de mes nouvelles par la voie de son portable. Mais il y a des choses qu’on ne peut pas révéler au téléphone.

Si ma fille unique avait accompli ce geste charitable, en ce mois sacré, elle aurait constaté que je ne me porte pas aussi bien que je le prétendais au téléphone», se plaint cette mère. On peut rapporter le reflux de l’esprit de famille à la montée de l’individualisme. Lequel se manifeste aussi par l’absence de souci de l’autre, durant un mois où l’altruisme, à l’époque, se renforçait.

«Nous n’avions pas le cœur à manger avant d’avoir nourri les nécessiteux qui passaient par notre rue, et nous être assurés que nos voisins ne manquaient de rien», témoigne Abderrazak. Au fond, Ramadan tel qu’il est vécu aujourd’hui n’est que l’exact reflet des mauvais penchants de notre société marquée par le déficit spirituel, le paraître et l’égoïsme.