Lahcen Karam : «Au Maroc, on peut aujourd’hui parler d’industrie du dopage»

Lahcen Karam, Président de l’Association marocaine de sensibilisation contre le dopage dans le sport (AMSDS).

La Vie éco : Pourquoi une association contre le dopage ?

Nous avons créé cette association en 2006. A cette époque on entendait parler d’affaires de dopage qui concernaient aussi des sportifs marocains. Des ex-sportifs, de la boxe et des arts martiaux, devenus cadres dans des entreprises ainsi que des médecins ont décidé de s’embarquer dans cette aventure. Nous nous sommes donné comme objectif la promotion du sport sain contre une culture du sport dopant.

Vous êtes une association assez jeune, mais vous vous êtes déjà fait connaître par l’expérience des caravanes. Parlez-nous-en…

Au début, nous avons commencé par des ateliers de sensibilisation dans des espaces clos : hôtels, complexes culturels. C’était insuffisant pour rencontrer les intéressés : les sportifs qui se dopent. Nous avons donc organisé des caravanes où nous avons visité salles d’entraînement, stades et associations de sportifs. Nous avons clôturé le plan stratégique 2007-2012 avec 70 activités sur tout le territoire national, soit un parcours de 52 000 km. Nous avons publié 95 communiqués et on a pu avoir une fatwa du Haut conseil des oulémas condamnant le dopage.

Quelle est donc l’ampleur du phénomène dans notre pays ?

C’est alarmant ! Il y a des constats qui indiquent que l’on est en train d’assister à une institutionnalisation du commerce des produits dopants. Et pour preuve, en avril dernier, la police espagnole a procédé à la saisie de 1,5 tonne d’éphédrine à destination du Maroc. Elle a également mis la main sur une documentation prouvant que cinq autres tonnes de ce même produit étaient commandées, provenant du Canada et de la Chine. Ce sont donc des milliers de doses de produits dopants qui étaient destinés à la consommation locale, sachant que l’éphédrine est la molécule mère de plusieurs substances dopantes. Ce qui est plus grave, c’est que cette grosse quantité qui devait être écoulée sur le marché local suppose l’existence de laboratoires clandestins qui vont transformer l’éphédrine en produit fini, de cadres et de matériel permettant cette transformation, de camions, de hangars et de personnes travaillant pour la liquidation du stock. Donc d’une véritable industrie du dopage. En septembre 2010, la douane de l’aéroport de Marrakech a saisi pas moins de 3 000 doses de stéroïdes. Ces deux exemples qui sont loin d’être isolés montrent clairement que l’on est passé au-delà de la simple consommation de produits dopants.

Il y a également l’affaire des athlètes épinglés lors des derniers J.O de Londres…

Là encore, on oublie que ce genre d’affaires est devenu récurrent surtout en athlétisme. Chaque participation aux grandes compétitions ramène son lot de noms convaincus de dopage : en 2002 lors de la Coupe du monde d’athlétisme avec Brahim Boulami, Adil Kouch tout juste avant Osaka 2007, Berlin 2009 avec Meriem Selsouli et Jamal Chatbi, enfin, en 2012 avec l’affaire Selsouli et Amine Laalou.

Qu’a fait l’association pour tirer la sonnette d’alarme ?

Tout d’abord, nous avons déposé une plainte auprès du ministre de la justice afin qu’une investigation plus poussée soit réalisée pour connaître les personnes ou les organismes derrière les deux affaires de saisie de produits dopants. Il faut connaître les parties complices afin de combattre ce fléau.
Puis, suite aux déclarations faites par plusieurs champions marocains comme My Brahim Boutayeb ou encore Saïd Aouita, incriminant des personnes ou des organismes, qui selon leurs dires, encouragent le dopage, nous avons déposé une plainte devant le procureur du Roi pour obtenir l’ouverture d’une enquête sur le dopage au sein de l’athlétisme marocain.