Lahcen Daoudi : « Notre objectif est d’arriver à  1 million d’étudiants »

Nommé en janvier 2012 à  la tête du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, Lahcen Daoudi revendique un bilan positif bientôt trois ans après cette nomination. Pour lui, l’université connaît des transformations profondes, au niveau des textes, au niveau des structures, au niveau de la recherche scientifique, et au niveau du statut de l’enseignant. Mais pour lui, il faut savoir digérer tout cela, l’université marocaine a pris du retard, avec ses 657 000 étudiants en 2014, elle devrait être compétitive à  l’échelle internationale. Explications.

Nommé en janvier 2012 à la tête du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, Lahcen Daoudi revendique un bilan positif bientôt trois ans après cette nomination. Pour lui, l’université connaît des transformations profondes, au niveau des textes, au niveau des structures, au niveau de la recherche scientifique, et au niveau du statut de l’enseignant. Mais pour lui, il faut savoir digérer tout cela, l’université marocaine a pris du retard, avec ses 657 000 étudiants en 2014, elle devrait être compétitive à l’échelle internationale.
Explications.

La Vie éco : La rentrée universitaire a été marquée cette année par une grève des enseignants de trois jours, les syndicats vous accusent de prendre des décisions sans les consulter…

C’est un discours fallacieux. Le SNE-Sup n’a qu’à comptabiliser le nombre de réunions qu’on a eues ensemble depuis trois ans à mon arrivée à ce ministère. Aucun de mes prédécesseurs n’a eu autant de contacts avec ce syndicat. Tous les PV de ces réunions sont là, dûment signés, qui attestent de ces contacts. Je crois que cette grève vise d’autres objectifs et ce syndicat travaille sur un autre agenda, plutôt politique. Beaucoup d’enseignants n’ont d’ailleurs pas suivi cette grève, la jugeant politique plutôt que pour la défense de revendications syndicales. J’ai discuté avec ce syndicat de l’enseignement supérieur de tous les sujets en suspens.

Comme quoi par exemple?

Exemple, celui de l’avancement : depuis 1997, le passage de professeur habilité au grade de professeur de l’enseignement supérieur était bloqué, faute de postes budgétaires. Mais maintenant ce n’est plus le cas. Des enseignants subissaient une injustice et il fallait la réparer. Pour passer de professeur habilité à professeur d’enseignement supérieur, il fallait avoir une ancienneté de quatre ans et, surtout, avoir un poste budgétaire, ce passage était donc aléatoire. Pour résoudre ce problème on a ajouté deux ans aux quatre ans initiaux, après quoi cette promotion devient automatique. Normalement 1000 enseignants devraient en bénéficier. On s’est mis aussi d’accord avec les syndicats pour l’introduction d’un grade exceptionnel, notamment pour les enseignants qui avancent dans l’âge et qui ne font plus de recherche scientifique, le projet est maintenant entre les mains du gouvernement.
 
Au fait, combien touche un professeur ?

Le professeur commence à 13 000 DH. En fin de carrière il se retrouve avec 27 000 DH nets. En 15 ans d’exercice, c’est-à-dire à l’âge de 45 ans, un enseignant toucherait cette dernière somme. Je vous rappelle que les enseignants universitaires ont au Maroc les meilleurs salaires, comparativement à nombre de pays arabes. En tout cas mieux que ceux des Algériens, des Tunisiens, sans parler des Egyptiens.

Mais quid de la rentabilité?

Cette rentabilité existe surtout dans des établissements à accès régulé, comme les Facultés de médecine ou les Ecoles d’ingénieurs. La Faculté de médecine de Rabat est à titre d’exemple au top du continent africain au niveau des publications et de la recherche, car la proportion étudiants-enseignants y est raisonnable. Mais cette qualité et cette rentabilité baissent dans les autres facultés à accès ouvert, comme à Agadir par exemple, où à mon arrivée il y avait un enseignant pour près de 300 étudiants. Ils sont aujourd’hui 842 enseignants pour 90 000 étudiants. Comment voulez-vous qu’un enseignant avec cette quantité d’étudiants puisse être rentable ? Avec, en plus, des perspectives d’évolution bien minces. Tous les obstacles étaient donc là pour empêcher un bon rendement. Mais au niveau des bâtiments, on aura augmenté au mois de mai prochain (avec les nouveaux amphis) de 118% le nombre de places au niveau national. Volet bourses, la somme ne dépassait pas 550 MDH en 2012, elle est de 1 650 MDH aujourd’hui. Le nombre de boursiers a aussi augmenté de 46%. Pour vous dire que les avancées sont colossales.

On accuse aussi votre ministère de placer des proches du PJD aux instances de gouvernance des universités…

Je défie quiconque de me montrer un seul cas où mon ministère est intervenu dans ce sens, moins de 5% des membres de ces instances sont proches du PJD. J’en connais un seul directeur. C’est le président qui choisit le jury des doyens et des directeurs. Quant à moi, je choisis le jury qui choisit les présidents des universités. Le ministre n’intervient pas directement pour choisir ces responsables, et qu’on cesse une fois pour toutes ces calomnies. On m’a accusé d’avoir reconduit Idriss Mansouri comme président par intérim de l’Université Hassan II après sa fusion avec celle de Mohammédia, c’est faux, on a tiré au sort entre lui et celui de Mohammédia.

Justement, comment se passe la fusion des deux universités de Casablanca et celle de Rabat ? Là aussi il y a eu des mécontents…

Les mécontents il y en aura toujours. La fusion est inscrite dans la charte, dans le Rapport du cinquantenaire, sauf qu’avant, aucun ministre ne s’est aventuré sur ce terrain. Impossible d’être compétitif à l’échelle internationale avec des universités éparpillées. Rabat et Casablanca deviendront deux grands pôles universitaires. D’ici la fin 2015 leurs universités auront amélioré sensiblement leurs recherches scientifiques, et du même coup, leur classement au niveau international. C’est une très bonne chose que cette fusion permette à des Ecoles d’ingénieurs et des Facultés de droit de s’unifier et de coordonner leurs efforts pour tout le bien de la recherche scientifique et de l’amélioration de la qualité des études d’une façon générale. Avant, chaque ministère avait son école, aujourd’hui, l’université va récupérer avec cette fusion nombre d’écoles d’ingénieurs, aussi bien à Rabat qu’à Casablanca, pour devenir une grande université compétitive à l’échelle internationale. A l’Université Aix-Marseille, en France, par exemple, il y avait 7 facultés de sciences, il n’en reste plus qu’une seule avec la fusion. Les Français vous diront que la fusion de ces universités c’est l’équivalent de l’impact du TGV sur la région d’Aix-Marseille, ça a boosté la recherche et la compétition dans cette région. L’université de Barcelone a 100 000 étudiants, le budget de la recherche scientifique européenne atteint 80 millions d’euros, où est la place du Maroc dans tout cela si l’on n’opère pas les mêmes transformations ? C’est ce que nous essayons de faire au Maroc, en créant de grands pôles de recherche bien attractifs. De grosses boîtes étrangères cherchent maintenant des partenariats avec l’Université marocaine: sur les 396 appels à projets que nous avons lancés, nous avons reçu 155 réponses de l’étranger, de pays européens, du Brésil, du Canada, de l’Inde et autres. C’est la qualité des chercheurs marocains qui attire désormais ces universités étrangères. Pour développer ces partenariats, le Maroc doit avoir sur son sol toutes les formations nécessaires. Reconnaissons que l’Université marocaine connaît des transformations profondes, au niveau des textes, au niveau des structures, au niveau de la recherche et au niveau du statut de l’enseignant. Le grand problème qui se pose est de savoir si l’on est capable de digérer rapidement tout cela, puisqu’on a pris beaucoup de retard et les mentalités sont têtues.

Passons à l’enseignement supérieur privé, ses acteurs ne comprennent pas pourquoi vous avez gelé ce décret d’équivalence des diplômes, alors que maintenant le problème des accréditations est résolu…

Dans le monde entier ça se passe ainsi. En France il y a des écoles dont les diplômes sont reconnus par l’Etat, et d’autres pour lesquelles il n’y a pas d’équivalence. Au Maroc, le décret de reconnaissance des diplômes de certaines universités privées sera bientôt examiné par le gouvernement, celle qui réunit les critères demandés, ses diplômes seront reconnus. L’un de ces critères est que cette université soit capable de compter sur elle-même dans le recrutement des enseignants et ne plus compter sur ceux de l’université publique. On est en train de tirer vers le haut l’enseignement supérieur privé, certaines écoles privées sont encore installées dans des villas et des petits locaux, comment voulez-vous qu’il y ait qualité dans ces conditions? Mais il est absurde en effet de continuer à refuser cette équivalence pour des écoles qui ont fait leurs preuves. Des Marocains qui ont obtenu leur doctorat à l’étranger viennent offrir leur service dans leur pays, il est absurde de leur demander des preuves comme quoi ils ont obtenu leur licence, leur master dans le public et non pas dans le privé. On refusait cette équivalence même à des professeurs de plus de 20 ans d’exercice à l’étranger sous prétexte qu’ils ont obtenu un de leurs diplômes supérieurs dans une école privée. On ne le fait plus. Je veux dire par là qu’il faudrait introduire des réformes doucement pour ne pas déstabiliser le système d’enseignement supérieur public. On m’accuse déjà d’avoir autorisé facilement des universités privées. Jamais. Les dernières ayant été autorisées sont adossées à des fondations à but non lucratif, comme c’est le cas de la Fondation Cheikh Zaid Ibn Soltane qui a créé une Faculté de médecine à Rabat, ou encore l’Université privée de la science de la santé adossée à la Fondation Cheikh Khalifa. Il ne s’agit pas là d’établissements privés dont les promoteurs mettent l’argent gagné dans leurs poches, mais c’est un partenariat public-public. Les étudiants n’y payent que les frais d’inscriptions, qui s’élèvent, c’est vrai, à 120000 et 130 000 DH par an, mais au moins 20% des effectifs de ces universités bénéficient de bourses, il faut bien que les pauvres aussi aient droit à ces études. Au lieu d’envoyer ses enfants faire la médecine à l’étranger avec toutes les dépenses que cela implique, pourquoi ne pas les inscrire ici au Maroc ? Il n’y a d’ailleurs plus de place dans ces deux établissements de médecine que je viens de citer, ils ont déjà fait le plein. Marocains et étudiants de pays africains s’y bousculent. Alors que certains syndicats continuent de parler encore de marchandisation de l’enseignement, c’est de la préhistoire. L’Etat ne peut pas tout faire.

Mais notre université produit des chômeurs …

Il n’y pas que l’université, il y a aussi l’état de l’économie. Des diplômés d’universités chômeurs il y en a partout. Le Maroc a encore besoin d’instituteurs, d’infirmiers, de docteurs…, mais quand l’économie ne tourne pas, il y a du chômage. En Espagne, 57% des diplômés universitaires sont chômeurs, en France 25%, en Italie 35%, est-ce à dire que toutes ces universités sont mauvaises ? Là où une économie ne tourne pas, il y a des diplômés chômeurs. Il faut certes adapter la formation à l’emploi, encore faut-il qu’il y ait de l’emploi. Quand il y a crise économique dans un pays, on ne ferme pas des universités, on licencie plutôt des travailleurs, dont des cadres, mais ce pays va continuer à former. Un petit commerçant formé vaut mieux qu’un petit commerçant analphabète. Ce dont souffre le plus le Maroc, c’est vrai, est cette disproportion entre bacheliers scientifiques et littéraires, ces derniers sont encore plus nombreux. Mais Dieu merci, M. Belmokhtar essaie de redresser un peu la barre.

Des universités font de la formation continue et y gagnent de l’argent, mais il y a problème, les professeurs intervenants se plaignent de ne pas être payés à temps, ou ils le sont dérisoirement, trouvez-vous ça normal ?

C’est un problème de l’université et non pas du ministère. Le plus grave là est que les émoluments de ces intervenants sont dérisoires en effet. Maintenant on est en train de négocier avec les Finances pour régler une fois pour toutes ce problème. Du moment que les candidats à cette formation payent, pourquoi imposer les mêmes taux de rémunération que ceux pratiqués dans le corps de l’Etat ? Si l’université paie mieux, elle gagnera mieux en qualité. Ce n’est même pas une loi qui doit être changée, c’est une question qui relève de l’université et qui devra trouver une solution au niveau des Finances. Je le répète encore une fois, des mentalités et des pratiques anciennes continuent encore de tirer l’enseignement marocain vers le bas, alors qu’il y a des perspectives d’évolution extraordinaires.