La violence dans les universités devient inquiétante !

Cette rentrée universitaire a été marquée par une nouvelle vague de violence entre étudiants et forces de l’ordre. Le 22 décembre, l’Université d’Oujda en a été le théà¢tre. Ces actes de violence sont souvent entre factions d’étudiants aux idées politiques opposées, mais ils sont aussi une manifestation d’une colère contre les mauvaises conditions d’études.

Les campus universitaires sont devenus ces dernières années le théâtre d’une violence récurrente. Tantôt ça dégénère entre factions d’étudiants aux idées politiques et idéologiques antagonistes, ne trouvant d’autres moyens pour résoudre leurs contradictions que d’en venir aux mains, tantôt cette violence oppose étudiants et forces de l’ordre. Les derniers événements en date ont eu lieu le 22 décembre dernier sur le campus universitaire d’Oujda (Université Mohammed 1er), où des affrontements entre les forces de l’ordre et des étudiants grévistes ont occasionné des dommages notamment du côté des autorités. La raison de cet affrontement : «sur demande de la présidence de l’université Mohammed 1er», des forces de l’ordre sont entrés dans l’enceinte du campus de la Faculté de droit pour obliger des étudiants empêchant l’accès à certains cours de masters d’évacuer les lieux. Mais ce n’est que l’étincelle qui a mis les feux aux poudres. Des étudiants du cycle du master étaient déjà en grève depuis un mois, et les inscriptions des nouveaux étudiants dans ce cycle n’ont toujours pas eu lieu, plus de trois mois après la rentrée universitaire. Nombre d’étudiants revendiquaient au préalable un quota plus important que celui fixé par l’administration, mais demandaient aussi la résolution de nombre de questions se rapportant à l’augmentation du nombre de places et des spécialités en master, l’amélioration des conditions des études, la suppression de la note éliminatoire en licence et en master, et l’amélioration des services sanitaires. Un accord de compromis aurait même été conclu entre la présidence et les étudiants le 19 décembre et tout allait rentrer dans l’ordre, si ce n’est cette intervention des forces de l’ordre qui eut lieu lundi 22 décembre, pour casser le sit-in d’éléments «déterminés à continuer leur bras de force avec l’administration, mais ça a dégénéré car leur intervention n’a ménagé personne, faiseurs de trouble ou pas», nuance un étudiant en licence interrogé par La Vie éco.   

Réelles revendications syndicales ou actes de perturbateurs gauchistes?

Interrogé, Lahcen Daoudi, ministre de l’enseignement supérieur et de la formation des cadres, ne décolère pas à l’égard de cette catégorie d’étudiants «perturbateurs» qui veulent «imposer leur loi» au lieu de se plier à celle en vigueur. «Les doyens des facultés ne sont pas là pour faire de l’ordre, c’est le travail des forces de sécurité. A Oujda elles sont intervenues pour imposer cet ordre» (voir entretien). Et le ministre d’accuser directement «les étudiants basistes» (Qaidiyyines, proches de l’extrême gauche) d’être les instigateurs de ces événements, au-delà de revendications matérielles purement syndicales. En mai dernier, en effet, suite aux violences qu’avait connues l’université de Fès et où l’étudiant islamiste Abderrahim El Hasnaoui avait trouvé la mort, une circulaire du ministère de l’intérieur autorisait les forces de l’ordre à pénétrer dans l’enceinte des facultés et des cités universitaires «en cas de menace à la sécurité». Cette décision, prise en accord avec le ministère de M. Daoudi, visait en fait les activités parallèles à connotation politique organisées au sein de l’enceinte universitaire susceptibles de dégénérer en bagarres entre factions d’étudiants aux idées antagonistes. Il faut dire que l’Université marocaine a toujours été, et ce depuis les années 1970, un bastion d’opposition où s’affrontent tous les courants politiques, avec leur lot de joutes oratoires virulentes et de violence physique. Mais les revendications syndicales ont toujours été présentes, et les protestations pour les faire aboutir prenaient plusieurs formes, dont des grèves, des sit-in… A l’heure actuelle, dans plusieurs universités marocaines, force est de reconnaître que les étudiants n’ont de cesse de dénoncer les mauvaises conditions d’études : un déficit important d’enseignants, des réformes pédagogiques à n’en plus finir… Sans parler de perspectives d’avenir sombres liées au peu d’espoir de trouver un job une fois le diplôme obtenu. Mais c’est pendant l’année universitaire de l’an dernier que les violences au sein des universités ont pris une tournure sans précédent, dont plusieurs entre factions politiques rivales, notamment entre islamistes et gauchistes, Sahraouis et amazighs. Il y a l’épisode de Fès avec le meurtre d’El Hasnaoui, mais la vague de violence pour les mêmes raisons a touché d’autres villes comme Agadir, Marrakech, Fès, Kénitra, Tétouan, Taza, Settat… Souvent avec leur lot d’interventions des forces de l’ordre, d’interpellations, de blessures parmi ces dernières et parmi les étudiants.

Pourquoi et à qui la faute ? Pour certains, c’est l’Etat qui endosse une partie de la responsabilité dans l’éclatement de cette violence, «quand la tutelle prend des décisions contraires à l’intérêt des étudiants. N’est-ce pas une violence, quoique symbolique, exercée par le ministère quand il y a dégradation des conditions matérielles et d’études, et détérioration en général de l’image de l’étudiant ?», s’interroge Abdellatif Zeroual, un doctorant à l’université de Rabat. Autrefois, ajoute-t-il, «un étudiant faisait partie de l’élite avant même d’obtenir son diplôme et menait ses études dans des conditions valables, or, actuellement, l’université ressemble plus à une caserne qu’à un lieu du savoir. Même l’UNEM, qui est légale depuis 1977, est interdite de facto». Un climat délétère règne en effet au sein des établissements universitaires, notamment ceux d’accès libre, sur lesquels se rabattent les bacheliers n’ayant pas obtenu de bonnes notes pour accéder aux établissements d’accès régulé (et ceux qui n’ont pas les moyens pour faires des études supérieures privées). Et c’est là que les affrontements font souvent rage. Depuis plus de six ans que ce doctorant est à l’université, il a connu, indique-t-il, des vagues d’affrontements et de violence, tant pour des raisons purement syndicales qu’entre groupuscules politiques rivaux. Et ces derniers, il y en a de toutes les couleurs, si bien qu’on a du mal à distinguer les uns des autres : il y a les «basistes» se réclamant de l’héritage d’Ilal Amam, courant né à l’université depuis 1976 ; «La voie démocratique basiste» qui en est proche; «La voie démocratique» tout court, qui se réclame du parti «Annahj Addimocrati»; «La gauche progressiste», courant adoptant les mêmes idées de gauche. De l’autre côté de la barre, il y a les islamistes du PJD représentés par le courant «Le renouveau estudiantin» («Attajdid Attollabi»), et ceux de «Al Adl wal Ihssan». Et il y a «le mouvement culturel amazigh», né dans les années 1990 pour défendre l’identité berbère. Ce panorama n’est pas exhaustif, mais les affrontement violents de ces dernières années l’ont été souvent entre les fondamentalistes et les courants gauchistes.

Le CNDH appelle à respecter la dignité de l’étudiant et faire des réformes touchant la gouvernance au sein des campus

Cette violence récurrente a interpellé aussi bien le Conseil national des droits de l’homme (CNDH) que la majorité au sein du Parlement. Le premier a réalisé une étude sur cette violence, la seconde a préparé une proposition de loi pour la réprimer. Après enquête, le CNDH publie en effet un rapport le 25 juin 2014, soit quelques semaines après les incidents de Fès qui ont entraîné la mort de l’étudiant islamiste, où il tire quelques conclusions et lance quelques recommandations. La première conclusion est que la violence universitaire est liée entre autres aux restrictions imposées à l’Union nationale des étudiants marocains (UNEM). Depuis la suspension en 1981 de l’UNEM, relève l’étude, «les espaces d’expression mais aussi d’affrontements des étudiants, jusqu’ici institutionnalisés dans le cadre de l’UNEM, se sont déroulés dans d’autres espaces, principalement les campus universitaires». La normalisation de la vie syndicale devient nécessaire, recommande le CNDH.

Deuxième conclusion : les mauvaises conditions des études, vu la qualité des installations et la surpopulation, qui contribuent aux explosions de violence et à leur multiplication. Il recommande l’application du programme d’urgence et donc «la réhabilitation de ces infrastructures» et le respect «des standards d’hygiène et de confort». Mais il faudra aussi, selon le CNDH, améliorer la gouvernance des campus, et «corriger l’image sécuritariste que le gouvernement donne de lui-même en affichant le rattachement de l’administration des campus au ministère de l’intérieur et en assimilant les directeurs à des agents d’autorité». Il serait souhaitable, selon lui, que la mission du maintien de la sécurité soit confiée à «un personnel spécifiquement formé».
Autre recommandation: associer étroitement les étudiants à la gestion des campus universitaires, en les faisant mieux représenter au sein des organismes gouvernementaux et dans la vie quotidienne. Et même réserver à ces étudiants certains emplois au sein des campus sous forme de CDD, ce qui impliquerait les étudiants directement dans la gestion de leurs propres affaires.
Des conclusions et des recommandations de la plus haute importance, faut-il le reconnaître, «et pourquoi pas une représentation même au sein d’instances délibératives comme le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique ?», suggère ce doyen de faculté.

Cette approche lucide du CNDH diverge carrément de l’approche répressive d’une proposition de loi déposée par cinq députés de la majorité au Parlement, lors de sa session d’automne. Laquelle veut compléter le code pénal en criminalisant d’une manière encore plus sévère certains actes de violence au sein des universités, avec des peines pouvant aller jusqu’à dix et vingt ans de prison. Et la peine pourrait aller d’un mois à un an pour incitation à la haine contre les étudiants, les professeurs, le personnel administratif via des propos fustigeant l’origine sociale, la couleur, l’appartenance ethnique ou idéologique…Mais n’est-on pas, avec cette proposition de loi, comme s’interroge Ghassane, un doctorant en littérature anglaise à l’Université de Fès, de mettre de l’huile sur le feu et exacerber ainsi cette violence au sein des campus? Pour lui, «il y a dans le code pénal actuel assez de sanctions contre la violence, pourquoi une autre loi spécifique à la violence dans des universités?».