La vie difficile des épouses ouvrières

Comment sont partagés les rôles au sein du couple dont l’épouse travaille en tant qu’ouvrière ? Qui s’occupe des tà¢ches ménagères ? Qui paie quoi ?… Des questions auxquelles Leila Bouasria, sociologue, essaye de répondre dans une enquête sur des ouvrières dans cinq usines de Casablanca.
Priorités de l’ouvrière : acheter un logement, aider la famille, scolariser ses enfants…, et rester femme au foyer pour échapper aux conditions de travail difficiles.

«La circulation de l’argent dans la sphère domestique est un excellent point de départ pour mieux comprendre la nature des liens intraconjugaux». C’est par cette phrase, pleine de sens, empruntée à la sociologue américaine Viviana Zelizer, que commence l’enquête menée par Leila Bouasria sur les ouvrières dans le textile à Casablanca, publiée dans un livre intitulé Les ouvrières marocaines en mouvement. Qui paye ? Qui fait le ménage? Et qui décide ?*. Quelque 200 questionnaires et 50 entretiens approfondis ont été réalisés avec des ouvrières mariées dans cinq différentes usines de la ville blanche, pour décortiquer la relation de ces travailleuses avec leurs époux, l’influence qu’elles peuvent exercer au sein du couple… Le tout pour essayer de répondre à ces questions: Comment le couple dépense-t-il son argent? Qui paye quoi? Qui s’occupe des tâches ménagères ? Des enfants ? Qui prend le gouvernail ?

Certes, l’auteure dans cette recherche de plus de 300 pages ne révèle pas un secret : tout le monde le sait, l’argent est le nerf de la guerre, et dans un couple, c’est un instrument de domination, à tout le moins une arme qui détermine le type de relation et d’échange qui peut y prédominer. Il est un fait incontestable ces trente dernières années : ouvrière ou exerçant n’importe quelle autre activité, la femme travaille désormais, participe au budget de la famille, et, de ce fait, tout devient négociable quant à la manière de répartir les dépenses ménagères dans le couple. C’est dire que l’époque du pater familias, qui subvient seul aux besoins de la famille, qui en est le chef incontesté, est révolue. Plus que cela, selon des données officielles, pour près d’un tiers des ménages enquêtés au Maroc (dans le cadre du «Rapport du cinquantenaire» de 2006), «la gestion de la vie domestique se fait en commun. Un fait qui atteste de l’émergence d’une nouvelle forme d’interaction au sein du couple salarié», conclut ce rapport dans sa partie consacrée aux mutations de la famille dans la société marocaine. Cette tendance au partage plus équitable des charges financières dans la famille se confirme de jour en jour. Dans des centaines de milliers de ménages, c’est l’épouse qui tient le gouvernail. La dernière enquête du Haut commissariat au plan (HCP) réalisée en 2008 sur la situation de la femme établit que 18,7% des ménages étaient dirigés par des femmes en 2007, contre 17,5% en 1999.

L’ouvrière investit dans la scolarisation des enfants

Pour revenir au livre de Leila Bouasria sur les ouvrières du textile de Casablanca, comment est géré l’argent au sein du couple? L’auteure distingue trois types de gestion, selon la nature de ce dernier : celui à double revenu, celui dont l’ouvrière est la principale pourvoyeuse de revenus, et le couple qui favorise la mise en commun des ressources.
Première conclusion : au sein du couple à double salaire, celui de l’ouvrière va prioritairement à l’acquisition d’un logement (à travers l’épargne), à l’achat des meubles et à la couverture des frais liés aux enfants. Les frais courants comme le loyer, le règlement des factures de l’eau et de l’électricité sont «négociés ou relégués au mari». On comprend cette propension de la femme à investir dans un logement, et l’auteure le note bien : «C’est l’une des stratégies collectives de défense destinées à protéger les ouvrières des incertitudes, qui chaque jour menacent de les déstabiliser». Pour les ouvrières enquêtées, le logement «est ce qu’il y a de plus important». Derrière cette volonté se profile, conclut l’auteure, «toute une symbolique de la propriété immobilière et de l’évaluation par les ouvrières de leur entourage du travail féminin…Le logement est un élément central de la négociation des rôles au sein du couple».

Deuxième hantise des ouvrières enquêtées : la prise en charge des dépenses concernant les frais de garde et la scolarisation des enfants. Ce qui renvoie à une autre symbolique : l’ouvrière, constate Leïla Bouasria, table sur la scolarisation des enfants pour une ascension sociale par la voie familiale ; c’est une manière aussi de «réorienter son rôle instrumental vers la satisfaction des instincts maternels». Dépenses personnelles pour se faire belles? Oui, quelques ouvrières l’avouent, mais en prenant soin de son esthétique, l’ouvrière répond à la sollicitation du mari qui la veut belle, c’est donc une dépense pour le bien du couple.

Troisième destination de l’argent de l’épouse : l’aide à la famille, une constante dans la société marocaine et un signe de solidarité, qui ne se passe pas cependant toujours sans heurts avec le mari.

Deux autres conclusions peuvent être tirées de cette enquête : d’abord, la répartition des rôles au sein du couple (dépenses financières, ménage, absence du foyer …) est une question de négociation, notion sur laquelle l’auteure met l’accent en tant que sociologue. Mais cette négociation ne signifie pas obligatoirement une volonté d’indépendance et de liberté, un affranchissement, comme dit l’auteure, «des normes traditionnelles ou l’adoption de nouvelles pratiques caractéristiques des relations modernes. La négociation peut se tramer de façon à ce que les anciennes pratiques se revêtent d’habits neufs ou se reproduisent». L’autre conclusion : finalement, qu’elle soit pourvoyeuse de revenus, qu’il y ait deux salaires ou qu’il y ait caisse commune, le statut de la femme ouvrière ne la libère pas. Au contraire, nombreuses sont celles qui rêvent de revenir au foyer. Elles disent qu’elles ne sont au travail «que provisoirement», en attendant que le mari prenne tout en charge. Ça semble bizarre, mais Leïla Bouasria a une explication tirée des témoignages des ouvrières enquêtées : ce sont les conditions très difficiles du travail de l’ouvrière, sa précarité, le peu de temps qui lui reste pour s’occuper du foyer, les harcèlements au sein de l’usine…, qui obligent les femmes ouvrières à formuler ce souhait. Pour conclure que le travail d’une femme n’est pas nécessairement libérateur et émancipateur pour elle, le contraire est aussi vrai : «Le désir d’autonomie des ouvrières peut se refléter dans leur volonté d’échapper au travail contraignant de l’usine».

Une chose est sûre : loin d’être un fleuve tranquille, la vie d’un couple dont l’épouse est ouvrière est jalonnée de frictions, liées au partage des dépenses financières, mais pas uniquement. Des frictions fréquentes ont lieu ayant pour origine la circulation dans l’espace public de la femme, ou encore les relations qui continuent de lier cette dernière à sa famille.