La triste réalité du dopage au Maroc

Sur le marché, les produits dopants sont en vente libre. La consommation de ces articles, parfois périmés, pose un véritable problème de santé publique. Le Maroc traîne une réputation de plate-forme de trafic des produits dopants, et ce, depuis plusieurs années.

Au Maroc, le dopage ne se limite pas à quelques athlètes, à la recherche de performances à l’international, qui consomment des substances dopantes. Il concerne une large frange de la population, notamment les amateurs de culturisme.
Nous sommes dans une des salles de musculation dans un quartier populaire de la capitale économique. De jeunes sportifs passent des heures à manier barres et altères en quête du corps parfait. Là, point de fitness, mais de la musculation «hardcore» destinée à gonfler le corps. Sauf que l’activité sportive ne suffit pas pour se construire un corps à la Schwarzenegger. Il faut recourir à des substances spécifiques. «Les jeunes, inconscients des dangers des produits dopants, n’hésitent pas à en prendre afin de gagner du temps. Le culturisme permet d’affiner un corps, mais les meilleures méthodes demandent du temps et un régime alimentaire coûteux. Ce qui n’est pas à la portée des jeunes issus des quartiers défavorisées», explique Rachid, ancien moniteur dans une salle et actuellement agent de sécurité.

Selon lui, les jeunes consomment des produits à base de protéines, des produits dopants en sirop ou encore de la levure fortifiante. D’autres choisissent des solutions radicales comme les ampoules. «Ces produits sont parfois écoulés dans les salles de sport. Les moniteurs encouragent les jeunes à les consommer. Ce qui est plus dangereux, c’est que parfois on vend aux plus pauvres une sorte de soupe au coloriant en la faisant passer pour un complément alimentaire, et ce, à un prix défiant toute concurrence. Il n’est pas normal que ces établissements-là ne soient pas contrôlés», regrette notre source. En fait, les produits dopants, on en trouve partout. On peut se les procurer en toute légalité dans les pharmacies puisqu’ils sont souvent vendus sans ordonnance, dans des salles de musculation des quartiers populaires, sur les étalages de quelques magasins de vente de vêtements à Laqriaâ, Hay Mohammadi ou Derb Ghallef… «Lors de nos campagnes de sensibilisation, nous avons constaté l’étendue du phénomène. Sur le marché marocain on trouve tous types de produits dopants. Cela va de l’Anadrol au Dianabol, en passant par le Stanasol en principe destiné aux animaux, les créatines, les corticoïdes…», explique Lahcen Karam, président de l’Association marocaine de sensibilisation contre le dopage dans le sport (AMSDS).

Par le passé, la filière de la contrebande a été la plus active, surtout via le Nord du pays. Mais Internet commence également à gagner du terrain en tant que relais. On trouve des sites de vente de produits dopants et les forums regorgent d’internautes marocains à la recherche de tel ou tel produit. Fait nouveau : on assiste, selon des acteurs de la société civile, à une institutionnalisation du commerce du dopage (voir entretien). Avec des conséquences dramatiques pour la santé des sportifs. Pour résumer, cela va de certains effets secondaires comme les vomissements, diarrhées ou évanouissements à des maladies beaucoup plus graves comme l’impuissance sexuelle, l’insuffisance rénale voire les arrêts cardiaques.
Selon M. Karam, le dopage concernerait une dizaine de disciplines, particulièrement l’athlétisme et le bodybuilding. Même le football n’est pas épargné par le dopage. Les joueurs des clubs des première et deuxième divisions sont réputés consommer le «maâjoun», une pâte concoctée de plusieurs ingrédients dont le kif. Le maâjoun contient du THC, composé essentiel de la résine de cannabis, considéré comme produit dopant. Des suspensions de joueurs marocains ont même été décidées, comme ce fut le cas en décembre 2005 avec le joueur du Raja de Casablanca Abdessamad Abdelouahed après un contrôle effectué par la Confédération africaine de football. Les analyses avaient montré des traces d’un dérivé de résine de cannabis chez le joueur casablancais. «Les footballeurs ne prennent pas le maâjoun pour se doper. Il s’avère que comme les traces du THC restent dans le sang trois semaines au moins après la consommation, le joueur se voit ainsi épinglé pour un produit  pris pour satisfaire un simple besoin de distraction», relativise cet ex-joueur d’un club casablancais.

Dopage des stars, le haut de gamme

Le dopage prend une autre envergure quand il est question de sport professionnel. Là, les réseaux sont plus huilés et les produits dopants nettement plus évolués. «Les laboratoires qui travaillent sur les produits dopants sont toujours en avance sur les laboratoires de contrôle. Les athlètes de pointe sont à la recherche de produits dopants performants et indétectables. Sinon comment expliquer qu’un certain Lance Armstrong ne soit jamais convaincu de dopage, alors qu’il est le sportif qui a subi le plus de contrôles dans sa discipline», explique ce spécialiste de la médecine sportive. Au Maroc, le cas des deux athlètes Meriem Alaoui Selsouli et Amine Laalou, tous les deux contrôlés positifs, à la même matière dopante, la furosémide, a placé le Maroc dans le triste registre des pays où le dopage est une pratique courante surtout en athlétisme. D’autant plus qu’aucune compétition mondiale ne passe sans que des coureurs marocains ne soient épinglés (voir entretien). La furosémide, qui fait partie de la famille des diurétiques, est en fait utilisée pour traiter l’hypertension. Elle sert dans ce cas de figure à masquer la consommation de substances dopantes.
Le Maroc est-il en train de devenir une plate-forme de commerce de produits dopants ? La question mérite d’être posée. Et pour preuve, plusieurs indices révélateurs d’une réalité peu reluisante. En mars dernier, la police espagnole a annoncé le démantèlement d’un réseau de trafic de produits dopants, liés à des contrôles positifs effectués durant les Jeux olympiques de Pékin et le Tour cycliste d’Espagne 2010.
Cette enquête a démarré une année plus tôt par la perquisition d’une boutique qui commercialisait des anabolisants dans une petite ville près de Barcelone. Selon la police, «le magasin recevait de l’EPO du Maroc par l’intermédiaire de deux personnes, dont un infirmier dans un centre de dialyse soupçonné d’avoir dérobé de l’EPO dans cet établissement».

Le Maroc a été à plusieurs reprises cité comme haut lieu de consommation, mais surtout de commercialisation de produits dopants. En février 2007, le patron de la Fédération française d’athlétisme, Bernard Amsalem, avait tenu des propos, lors d’un entretien avec le journal L’Equipe, accusant le Maroc d’être un lieu de trafic de produits dopants. «Je pense qu’il y a des filières d’alimentation de produits dopants qui viennent du Maroc et de plusieurs pays européens. On voit bien que sur les lieux de stages, utilisés par certains athlètes, des individus gravitent autour pour proposer des services», avait-il alors déclaré. En juin 2007, l’athlète marocain Aïssa Dghoughi va créer l’événement en France en affirmant dans une lettre envoyée à la Fédération internationale d’athlétisme qu’il «avait pris des produits dopants et qu’il s’était  livré à un trafic afin de gagner de l’argent pour nourrir sa famille et qu’en côtoyant le haut niveau, il a décidé de faire comme tout le monde».

Les prémices d’une politique antidopage

Les cas de dopage de Selsouli et Laalou ainsi que la maigre moisson de médailles lors des J.O. de Londres (une médaille de bronze d’Iguider) ont provoqué la colère du public marocain. La dernière sortie du ministre de la jeunesse et des sports, Mohamed Ouzzine, se voulait à la hauteur de la déception des Marocains. Il a annoncé que «si Amine Laâlou est convaincu de dopage, l’athlète, sous contrat avec l’État, sera révoqué pour faute grave». Quant à Selsouli, «son recrutement sera suspendu si son cas est confirmé». Plus encore, «les deux athlètes risquent également l’exclusion du programme des sportifs de haut niveau, la suspension immédiate de l’aide financière de l’Etat dans le cadre du programme de sportifs de haut niveau et le remboursement des indemnités perçues après détermination de la date du dopage». Le ministre a par ailleurs annoncé la dissolution de la Commission nationale de lutte contre le dopage et la création prochaine d’une Agence nationale de lutte contre le dopage.

Tout cela est bien beau certes, mais cela suffira-t-il à éradiquer le dopage au Maroc ? Réponse de M. Karam : «Il ne suffit tout simplement plus de punir un ou deux athlètes, il faut aller à la source du problème afin de restaurer l’image du sport national». Cela doit passer par une véritable enquête sur les pratiques du dopage au Maroc afin de disposer de chiffres qui permettront de quantifier le phénomène. Il faut également mettre en place un laboratoire national de contrôle antidopage et multiplier les contrôles. Enfin, il faut impérativement pénaliser l’usage et l’administration de produits dopants. Initié depuis 2008, le projet de loi 51-08 permettant de sanctionner par des peines privatives de liberté les cas de dopage n’a jamais pu voir le jour. Une loi à adopter et surtout à appliquer le plus rapidement possible.