La stratégie nationale de lutte contre la mendicité piétine

Trois programmes lancés, à  Casa, Rabat et Fès.
7 000 mendiants arrêtés depuis mars 2007 par les Unités d’assistance sociale à  Casa et conduits vers le Centre social de Tit-Mellil.
Une cinquantaine d’entre eux ont reçu une formation et ont pu s’intégrer.
Les récidivistes se comptent par centaines. 15 seulement ont été déférés devant la justice.

Ils sont partout, à toute heure de la journée, à quémander une aumône. Un spectacle familier, banal, celui de la mendicité. Les méthodes ont changé, mais l’image d’un pays qui traîne une armée de mendiants, grossissant jour après jour, reste la même. Divorces, dislocation familiale, déperdition scolaire, exode rural, chômage, handicap physique et mental… sont le terreau de la mendicité. Le prétexte aussi, bien souvent. Car, au-delà de la pauvreté et du dénuement qui poussent les gens à demander la sadaqa, se sont développés, ces dernières années, de véritables réseaux de mendicité et sont apparus des mendiants professionnels qui usent de tous les moyens pour apitoyer leurs concitoyens : exhibition de bébés ou enfants en bas âge, de personnes âgées, de non- voyants, de handicapés…Phénomène récent : aux Marocains qui mendient par nécessité ou pour gagner de l’argent facile sont venus s’ajouter les Subsahariens, contraints de végéter au Maroc après l’échec de leurs tentatives d’émigration vers l’Europe.
Combien de mendiants compte le Maroc ? Quel est leur profil ? Où en est le gouvernement dans sa Stratégie nationale de lutte contre la mendicité (SNLCM), qui a démarré en mars 2007 ?
Concernant les chiffres, nous savons, depuis quelques mois, grâce à la première enquête sur la mendicité, rendue publique en septembre 2007, que le Maroc compte environ 195 950 mendiants. 51% parmi eux sont de sexe féminin, les deux tiers sont âgés de 40 ans et plus, et 80% pratiquent la mendicité dans les milieux urbains, notamment les grandes villes. Géographiquement, relève également l’enquête, la palme d’or de la mendicité revient à l’axe Casablanca-Rabat-Salé, avec plus de 77 000 mendiants. Mais il y a un chiffre dans l’enquête qui a particulièrement retenu l’attention des observateurs : 62% d’entre eux seraient des professionnels pratiquant la mendicité comme un métier à part entière.

Un mendiant était détenteur d’un agrément de transport
Il faut dire que la générosité des Marocains peut faire de la mendicité un gagne-pain qui rapporte gros. Illustration : un mendiant de 35 ans, non-voyant, «ramassé» à Casablanca en 2008 par les Unités d’assistance sociale (UAS), créées dans le cadre de la SNLCM, s’est avéré être en possession de la coquette somme de 650 000 DH, déposée sur un compte sur carnet. Mais ce n’est pas tout. Cet homme disposait d’un agrément de transport et était propriétaire d’un logement. Pourquoi, avec tout ce patrimoine, continuait-il de demander la charité ?
«Dans le cas de cet homme, la mendicité est un métier. Handicapé, il ne peut pratiquer un autre métier permettant un gain aussi facile et rapportant aussi gros», répond Abdelkrim Sebbar, directeur du Centre social de Tit-Mellil, où a échoué ce mendiant «richissime». En raison de son infirmité, il n’a pas été déféré devant la justice comme le stipule pourtant le Code pénal (article 326), lequel punit d’emprisonnement d’un à six mois «quiconque, ayant des moyens de subsistance ou étant en mesure de se les procurer par le travail ou de toute autre manière licite, se livre habituellement à la mendicité, en quelque lieu que ce soit». La peine peut aller jusqu’à un an pour ceux qui se servent d’enfants de moins de 13 ans.
Depuis le lancement de la SNLCM, nous assure Abdellatif Bouazza, directeur au sein du ministère du développement social, de la solidarité et de la famille, pas moins de trois millions de dirhams ont été découverts, en espèces, sur des comptes épargne ou sous forme de bijoux, sur des mendiants «raflés» par les UAS au cours de leurs rondes. L’enquête nationale précitée révèle que 88,8% des mendiants enquêtés préfèrent effectivement les espèces sonnantes et trébuchantes à toute autre forme de charité.
Que fait-on de l’argent et des bijoux trouvés chez les mendiants ? Rien. En effet, aucune loi sur la mendicité professionnelle proprement dite n’existe au Maroc, qui autoriserait la confiscation de ces biens. Les autorités ne peuvent y toucher, quand bien même ces biens auraient été acquis par la mendicité. Les autorités se sont contentées de déférer devant les tribunaux les récidivistes, comme le stipule la loi. «Si ces trois millions de dirhams avaient pu être saisis par l’Etat, ils auraient permis d’alimenter les caisses de l’INDH ou de tout autre fonds de lutte contre la pauvreté», se désole-t-on au ministère du développement social.
Justement, pour pallier cette carence de la loi, et pouvoir saisir les biens ainsi acquis, le département de Nouzha Skalli a lancé, à la fin 2008, un appel d’offres public pour recruter un consultant en vue de l’élaboration d’un avant-projet de loi. Cette loi, essentiellement consacrée à la lutte contre la mendicité, comme annoncé par le ministère, serait d’«éradiquer la mendicité professionnelle et d’y soustraire les personnes exploitées dans ce cadre». L’essentiel, pour Mme Skalli, est de parvenir à résoudre cette contradiction : créer un cadre juridique prohibant la mendicité professionnelle, tout en évitant de porter atteinte à la sadaqa. Attention, insiste en effet Mme Skalli, «la sadaqa fait partie de notre culture morale et religieuse : les Marocains la pratiquent particulièrement dans les cimetières, devant les mosquées, les marabouts et autres lieux à connotation sacrée. Ainsi, il est courant qu’une personne qui a fait un rêve considéré comme de mauvais augure, par exemple, décide de faire l’aumône. Il faut donc avoir le courage politique d’interdire la pratique de la mendicité à tout bout de champ, en prévoyant une réglementation spéciale pour les lieux où s’exerce la sadaqa».
Une telle loi, selon ses initiateurs, renforcerait l’arsenal juridique et aiderait le gouvernement dans sa Stratégie nationale de lutte contre la mendicité. Cette stratégie s’articule autour de plusieurs axes. La répression n’en est qu’un volet, le deuxième étant l’insertion professionnelle à travers des activités génératrices de revenus et l’insertion institutionnelle dans les centres sociaux.
Autre volet essentiel : la sensibilisation des citoyens pour les inciter à refuser de faire la sadaqa aux faux mendiants qui exploitent des enfants, des personnes âgées ou des handicapés à des fins mercantiles.
Il y a également une action au niveau des «points noirs» dans les villes. A Casablanca, par exemple, on a répertorié parmi ces points noirs les zones commerçantes aux alentours du boulevard Mohammed V et du quartier Mâarif, la zone côtière, les deux mosquées Badr et Hassan II. Ces zones sont caractérisées par un déploiement massif de mendiants récidivistes, connus des autorités, «ramassés» plusieurs fois puis relâchés par les UAS. Parmi eux, des personnes difficilement intégrables dans des projets d’insertion de l’INDH. Comme «cette femme de 75 ans, raconte M. Sebbar, qui a pratiqué la mendicité pendant plus de 45 ans. Dans un cas pareil, on n’a d’autre alternative que de la reconduire dans sa famille, si elle en a une, ou de la garder, si elle le souhaite, au Centre social de Tit-Mellil. Ces personnes choisissent souvent de retourner dans leurs familles, et se remettent inévitablement à la mendicité».
Le grand problème, poursuit-il, est celui des mineurs que, souvent, les familles ne veulent pas récupérer. Autant dire qu’une fois relâchés du centre de Tit-Mellil, ils vont renforcer les rangs des SDF, enfants des rues, cireurs et autres vendeurs à la sauvette.
Depuis le lancement de la Stratégie nationale de lutte contre la mendicité à Casablanca, en mars 2007, sur les 7 000 mendiants recueillis par les UAS et conduits vers le Centre social de Tit-Mellil, seulement 1 501 avaient besoin d’une assistance du centre. Le plus grand nombre a été rendu à sa famille ou à ses proches (voir encadré).
Une cinquantaine parmi eux a pu suivre une formation et s’intégrer socio-économiquement. Seulement une quinzaine a été déférée devant la justice. Ce sont en majorité des récidivistes qui exploitaient des enfants, des personnes âgées ou handicapés. «Ce sont là les vrais mendiants professionnels, mais ils ne constituent qu’une infime minorité. La grande majorité des mendiants ramassés sont de vrais nécessiteux», note M. Sebbar.

Parmi les mendiants arrêtés à Casablanca, un millier ne sont pas originaires de cette ville
Ce premier bilan du programme de lutte contre la mendicité à Casablanca (avec 15 cas seulement de mendiants professionnels) est en contradiction avec le chiffre donné par l’enquête nationale, qui, elle, avait parlé de 62% de mendiants professionnels. Un chiffre jugé exagéré par les responsables du Centre social de Tit-Mellil. Pour eux, s’il y a autant de mendiants à Casablanca et ailleurs, c’est qu’il y a autant de nécessiteux, la mendicité reflètant la précarité et la pauvreté de vastes couches de la population de la ville et des environs. D’ailleurs, des centaines parmi ces mendiants ramassés par les UAS (1 113 cas plus exactement) ne sont pas originaires de Casablanca mais y sont venus en désespoir de cause à la recherche d’un travail. A défaut d’en trouver, ils se sont mis à mendier. Ceux-là aussi ont été priés de retourner chez eux.
M. Bouazza, du ministère du développement social, n’est pas du même avis et, selon lui, le chiffre de 62% révélé par l’enquête nationale «ne peut être mis en doute, puisque les résultats de cette enquête ont été certifiés par des organismes de contrôle spécialisés. 15 cas seulement, il est vrai, sur ces milliers de mendiants ramassés par les UAS, ont été présentés au parquet, mais les mendiants professionnels sont beaucoup plus nombreux que cela. En attestent les sommes d’argent et les bijoux découverts sur eux», martèle-t-il.
Ce qui est sûr, pourtant, c’est que, près de deux ans après le lancement du programme de lutte contre la mendicité dans leur ville par l’ex-ministre Abderrahim Harouchi (deux autres ont été lancés, à Rabat et à Fès, par l’actuelle ministre, Nouzha Skalli), les Casablancais ne constatent pas d’amélioration, et ce n’est pas demain que les automobilistes pourront s’arrêter à un feu sans être assaillis par les mains tendues.