La stratégie de Belmokhtar pour redresser l’école publique

Une stratégie qui s’étale sur 14 ans a été présentée au Conseil supérieur de l’éducation.
23 mesures à  court, moyen et long terme dans quatre domaines : l’élément humain, la gouvernance, la pédagogie et l’offre scolaire.
Maîtrise des connaissances de base, des langues, intégration de l’enseignement professionnel et le développement des compétences transversales sont les principaux projets qui seront lancés dès 2015.

Vous étiez ministre de l’éducation nationale dans les années 1990, vous voilà de retour en 2013, quelle différence entre les deux époques?

La grande différence, ce sont les changements sociaux et démographiques qu’a connus le Maroc. Ils ont eu des effets sur l’éducation nationale, et vice versa. C’est l’élément humain qui a changé, on n’a plus les mêmes profils qu’auparavant. Les problèmes humains deviennent plus complexes par rapport aux années 1990. La manière de traiter ces problèmes à l’Education nationale n’est plus la même, certaines difficultés qui étaient en voie de solution se trouvent par la force des choses beaucoup plus difficiles à résoudre maintenant. Par ailleurs, dans les années 1990, nous étions encore plus proches d’un autre système d’éducation, qui a subi les réformes des années 1980, et dont les bacheliers sont arrivés sur le marché du travail. Maintenant on a affaire à une autre catégorie d’enseignants et une autre manière de traiter ces problèmes.

L’autre changement majeur est l’adoption en 1999 de la Charte d’éducation et de formation. Plusieurs diagnostics ont été faits, depuis, pour évaluer cette charte et tous relèvent les mêmes maux, pour quand des vraies solutions ?

Je ne crois pas qu’on n’aie pas mis le doigt sur les bonnes solutions, ou que les solutions qui ont été essayées n’étaient pas suffisantes. On en a discuté en long et en large au Conseil supérieur de l’éducation, et avant au Conseil supérieur de l’enseignement. Le problème essentiel vient de la non-application de la charte, elle a énoncé un certain nombre de recommandations et de projets qui n’ont pas été suivis. Mais il n’y a pas que cela, à mon avis il faut aller au-delà du diagnostic, et c’est ce que nous essayons d’entreprendre maintenant. Nous faisons de l’analyse pour savoir ce qui n’a pas marché et pourquoi, et pour quelles causes réelles cela n’a pas marché.

Alors, avez-vous pu mettre le doigt sur pourquoi ça n’a pas marché, ne serait-ce pas un problème de ressources humaines par hasard ? De démotivation de tous les acteurs ?

Après analyse de la situation, nous avons pu dégager les points sur lesquels il faut agir, et il y a des priorités. La cause numéro un de beaucoup de ces problèmes, ce sont, vous avez raison, les ressources humaines. Elle n’est pas la seule, tellement les problèmes sont enchevêtrés, mais elle est fondamentale. Si l’on n’arrive pas à solutionner ce problème, tout ce qu’on pourra faire par ailleurs, et qui est nécessaire, ne sera pas suffisant. Le problème des ressources humaines se pose d’une manière intégrale, du recrutement jusqu’à la retraite. Cela commence avec le recrutement : un enseignant a-t-il ou non le profil pour devenir enseignant ? La formation qu’on donne à un enseignant est-elle suffisante ? Est-elle concrète ? Permettra-t-elle qu’il assume sa mission correctement ? Cet enseignant est-il encadré? Comment est-il évalué ? Sur quels critères ? Cette évaluation se traduit-elle par des effets ? Des récompenses quand il est bon ? Ou des sanctions quand il est mauvais ? Quelle carrière pour cet enseignant ? Voilà les vraies questions qui demandent des réponses.

C’est donc un problème d’enseignants ?

Je ne dis pas cela, mais nous estimons que tous les autres problèmes de l’éducation au Maroc ne peuvent trouver solution si l’on ne s’attaque pas au problème épineux de l’enseignant, pour savoir le profil qu’il nous faut. Bien entendu, l’autre problème dont souffre notre système d’éducation est celui de la gouvernance. Un enseignant travaille dans un cadre, si ce cadre est mal organisé, sans procédures claires, sans responsabilités bien établies, le rendement de l’enseignant laissera à désirer. L’enseignant et l’école font partie d’un seul système, si cette école est mal gérée, ça se répercute forcément sur l’enseignant, et vice versa. Un troisième problème est celui du financement…

Quand même, l’éducation nationale a coûté à l’Etat 47 milliards de DH cette année, il vous en faut plus ?

La grande partie de ce budget, plus de 90%, sachez-le, va au fonctionnement, aux salaires. Que reste-t-il pour l’investissement dans les infrastructures, pour faire face à l’évolution de la démographie qui augmente d’année en année, notamment au niveau des collèges et des lycées ? Les problèmes sont liés, et seule une vision et une approche globales sont à même de nous aider à revoir notre système éducatif d’une manière objective.

En clair, vous réclamez plus d’argent…

Nous avons besoin surtout d’un argent planifié. Un système qui fixe une dotation variant plus ou moins de 10% ne tient pas compte des évolutions qui s’opèrent sur le terrain. La vision de planification et la vision budgétaire doivent se rencontrer quelque part. Le problème n’est pas celui de la quantité d’argent qu’on peut avoir, mais de la façon dont cet argent devrait être dépensé, en fixant des priorités et en simplifiant les procédures.

Finalement, par quoi commencer ?

Il faut commencer par prendre un peu de recul et de sérénité. Il faut se dire que nous avons un système qu’on n’arrive pas à mettre en marche, 60 ans après l’indépendance. Quand on aura su pourquoi, seule une vision à long terme de toute la problématique éducative nous permettra de fixer des objectifs à court, à moyen et à long terme. Notre système éducatif ne peut être réformé du jour au lendemain, c’est un travail de longue haleine, et le processus peut durer 10, 15 ou 20 ans. Mais il faut partir sur des bases solides, la Charte d’éducation et de formation, avec quelques correctifs, reste une charpente valable.

C’est bien d’avoir une vision stratégique, mais quel serait votre plan d’attaque ?

Lundi dernier nous avons présenté au Conseil supérieur de l’éducation notre approche, avec des mesures à court et à moyen terme, avec des échéances. Elles sont au nombre de 23, y inclus la formation professionnelle. Ils sont divisés en quatre domaines : l’élément humain, la gouvernance, la pédagogie et l’offre scolaire. Volet ressources humaines, notre logique est très simple, ça va du recrutement à la retraite. Pour le recrutement, l’un des critères élémentaires et indispensables est de savoir si cet enseignant aime les enfants ou pas. Vient après la formation. Il faut former l’enseignant, à savoir accompagner l’élève à acquérir des enseignements. On a besoin d’un enseignant qui sait aider l’enfant à apprendre, à être curieux, à aimer apprendre, à chercher par lui-même, d’un enseignant qui sait comment communiquer, comment encourager l’élève. En somme, on a besoin d’un vrai éducateur, un pédagogue, et non pas seulement d’un enseignant qu’on forme actuellement, et qu’on envoie en classe sans aucun stage ou expérience. Un enseignant pour faire ce métier doit être habilité à tous points de vue à le faire, encadré pour le faire, et pour cela, il nous faut une véritable école de formation des enseignants. Cet enseignant doit être souvent évalué, le succès de l’élève en dépend. Et l’évaluation de l’élève lui-même devra se faire sans complaisance, ne passera en classe supérieure que celui qui le mérite.

Au-delà de l’enseignant, quels sont les autres projets de votre stratégie ?

Le premier projet prioritaire est la maîtrise par l’élève des connaissances de base : lecture, écriture, calcul, éveil suffisant. Sans cela un élève ne pourra pas suivre et apprendre d’autres matières, une partie des échecs et des décrochages vient de cela. Cette maîtrise des connaissances de base d’un élève devra se faire au bout des quatre premières années de l’école, ce projet démarre à partir de la rentrée 2015-2016. Cette année, nous la consacrons à la préparation des enseignants, des contenus, de l’encadrement et du système d’évaluation.

Deuxième projet : la maîtrise des langues étrangères. La faiblesse de nos élèves en langues est pénalisante pour notre économie et notre marché du travail. Actuellement, on enseigne à l’élève le français à partir de la deuxième année du primaire, mais pour quels résultats ? Arrivé au bac, cet élève ne maîtrise aucune langue. Cela étant, la maîtrise d’une langue étrangère améliore l’acquisition de la langue nationale. Nous renforçons à partir du collège et le volume horaire des langues et les méthodes d’apprentissage. C’est dans ce cadre que viennent les sections internationales du bac. Troisième projet : l’intégration de l’enseignement général à la formation professionnelle. Cette dernière est considérée comme le parcours des ratés, ça ne devrait plus être le cas. C’est un parcours qui permettra à l’élève de réussir sa vie et d’aller très loin. Nous avons prévu que, dès le primaire, il y ait une sensibilisation aux métiers, à la fin du primaire on laisse l’élève choisir, selon ses goûts et ses aptitudes, entre l’enseignement général ou le professionnel. Après le collège, on lui donne le choix de poursuivre dans l’enseignement général, ou tenter son bac dans le professionnel. Il peut même trouver un travail, moyennant une formation in situ lui donnant droit à un brevet professionnel. Avec des passerelles entre l’enseignement général et le professionnel, nous ouvrons à l’élève toutes les portes, l’essentiel pour nous est que l’élève n’abandonne pas au collège, entre 12 et 15 ans, comme c’est le cas aujourd’hui. Les mêmes portes lui sont ouvertes une fois le bac en poche.
Quatrième projet : les centres des compétences transversales pour l’épanouissement personnel des élèves. Il n’y a plus de formation dans des activités aussi indispensables pour l’épanouissement de cet élève que les arts plastiques, la musique, la dance, le théâtre, la lecture, le sport…, c’est une partie intégrante de l’école d’aujourd’hui. Dans chaque ville il y aura des centres des compétences transversales affectés à des districts scolaires, qui reçoivent les élèves pendant la semaine, mais aussi les samedi et dimanche. Ces centres vont démarrer à partir de la rentrée de l’année prochaine, mais des expériences pilotes vont commencer dès cette année.

Vous avez programmé des sections internationales du bac, les arabophones ne vont-ils pas être pénalisés ?

Nous sommes tous des arabophones. C’est vrai, pour postuler à une section internationale du bac il faut avoir un bon niveau dans nombre de matières, et dans les langues étrangères en particulier, mais là on récompense des gens qui méritent, quitte à ce que les autres améliorent aussi leurs performances linguistiques. Pour tout le monde il y aura renforcement des langues à partir du collège, pour donner la chance au maximum d’élèves, après la fin du collège, d’aller vers ce Bac international. Il ne faut pas placer le débat dans la logique de l’opposition entre langue nationale et langue étrangère, nos élèves actuels dans leur majorité n’en maîtrisent d’ailleurs aucune. Le problème est ailleurs. Même en maîtrisant l’arabe, l’avenir d’un élève, mondialisation et contraintes du développement économique obligent, est dans les langues étrangères.

La Charte a prévu une large autonomie pour les Académies régionales d’éducation et de formation, rien dans la pratique, que comptez-vous faire ?

Nous en avons largement débattu aussi. Nous avons constaté en effet que la majorité des problèmes qui se posent aux Académies refont surface au niveau du ministère. Les directeurs des Académies et les délégués sont incapables d’y faire face eux-mêmes. Or, qui dit autonomie régionale, dit prise en charge locale de nombre de responsabilités du centre : gestion des comptes financiers, des ressources humaines, capacité de négocier avec des partenaires… Ces autorités régionales n’étaient pas capables d’assumer indépendamment les responsabilités qui sont les leurs, fixées d’ailleurs par la loi. Si l’on veut vraiment la décentralisation, il faut réunir toutes les conditions pour la mener jusqu’au bout. Il faut avant tout que ces Académies recrutent des ressources humaines qui ne soient pas gérées par les règles de la fonction publique, c’est ça la vraie autonomie. Un directeur d’Académie n’a aucun ascendant sur un fonctionnaire travaillant chez lui. L’Académie doit fonctionner comme un établissement public à gestion autonome, à l’instar de l’ONEE ou de l’OCP, elle recevra de l’Etat une dotation, mais c’est à elle de se prendre en charge et de rendre compte de ses activités chaque année. Il n’y avait même pas un organigramme au niveau des Académies, maintenant on en a fait un. Il faut savoir qui fait quoi, et le directeur de cet établissement devra remplir cet organigramme, recruter lui-même ses collaborateurs et les payer de son propre budget, lesquels collaborateurs ne devant dépendre dorénavant que de lui. Aujourd’hui, un directeur d’Académie n’a aucun pouvoir sur un enseignant, ce n’est pas normal. Même au sein du ministère, où les fonctionnaires sont rattachés à la fonction publique, nous sommes en train de réfléchir à un système plus rationnel, basé sur les récompenses et les sanctions. Impossible dans l’état actuel des choses de savoir qui est bon et qui est mauvais au ministère. Mais il y a des bons à coup sûr, j’aimerais bien qu’il y ait un système qui nous permet de découvrir les fonctionnaires valables pour les encourager et les récompenses sur les efforts qu’ils font, et les autres qu’il faut sanctionner.

Voilà un plan, avec une stratégie, avez-vous fixé des échéances ? Pour quand cette école publique à laquelle nous rêvons ? Vous êtes ingénieur et vous devrez avoir pensé à tout…

Tout ingénieur que nous sommes, nous aurons beau calculer et préparer un chantier comme on prépare un barrage, où les choses sont linéaires et millimétrées, dans le domaine de l’enseignement c’est tout autre chose. Il y a des urgences auxquelles il faut s’attaquer, et notre démarche consiste à faire des expériences pilotes, car ça nous permet de vérifier sur le terrain et rectifier le tir sur ce qui ne va pas. Nous voulons avancer et agir de cette manière, jusqu’à ce que le grand projet éducatif que nous voulons pour notre pays prenne forme. Il ne faut pas s’attendre à des miracles dans deux ou trois ans, nous tablons sur une génération. En l’espace de 14 ans, entre le primaire et le bac, la première génération d’élèves sera formée, ça serait en 2030. En attendant, nous nous attaquons à des objectifs immédiats, comme par exemple la maîtrise des connaissances de base dans quatre ans, ou l’ouverture des centres des compétences transversales à partir de l’année prochaine.

Dans la continuité, au-delà du ministre…

Absolument. La stratégie est tracée pour les 14 ans à venir, il faut la respecter, quel que soit le ministre de l’éducation nationale en poste.