La société civile à la rescousse des jeunes de Sidi Moumen

Depuis dix ans, l’association Idmaj des quartiers fournit une batterie de services aux enfants, jeunes et mères de Sidi Moumen. L’écrasante majorité des cadres de l’association sont des anciens bénéficiaires du centre. Une initiative qui gagnerait à être généralisée à d’autres quartiers difficiles du pays.

Sidi Moumen, Casablanca. Le nom du quartier est synonyme d’un triste événement, celui des attentats du 16 mai 2003: ceux qui l’avaient perpétré en sont tous originaires. Aujourd’hui, la société civile active travaille afin de sortir la jeunesse de ce quartier marginalisé des affres du désespoir. On y trouve des centres socioculturels, à l’image du centre culturel des Etoiles de Sidi Moumen, le Complexe social Oum Keltoum ainsi que le Sidi Moumen Cultural Center ou Centre Idmaj, le plus ancien puisqu’il a ouvert ses portes à la population locale à partir de 2006. «Notre choix de débuter nos actions à Sidi Moumen n’est pas fortuit. Ce quartier est l’un des plus surpeuplés du Maroc et l’un des plus anciens à abriter des bidonvilles. Il fallait s’y attaquer à la précarité, l’exclusion sociale et la violence», explique Boubker Mazoz, fondateur de l’association «Idmaj des quartiers». Et d’ajouter : «Depuis sa création, Idmaj inscrit ses actions dans une dimension de prévention sociale qui met l’accent sur la protection de la jeunesse contre la victimisation et contre les fléaux sociaux tels que la délinquance, l’addiction ou l’extrémisme».

Cours de soutien, sport, arts…

L’ambiance dans le centre est bon enfant. Des mères, assises autour du terrain, regardent leurs enfants jouer. Un volontaire entraîne des enfants de moins de 5 ans aux rudiments du basketball. D’autres sortent la poubelle. Des jeunes filles s’entraînent à répéter des phrases dans un bon anglais. Puis, tout en haut, le panneau du centre exhibe sa devise : «Believe in what you do, lead by example and never give up» (Croire en ce qu’on fait, montrer par l’exemple et ne jamais désespérer). Véritable espace ouvert, le centre, construit sur une décharge sauvage, est un laboratoire d’intégration dans ce quartier réputé difficile. A l’entrée, une secrétaire épaulée par des volontaires s’occupe de la gestion des arrivants. Une grande place sert d’aire de jeu pour enfants et jeunes. C’est également un terrain omnisports équipé pour pratiquer le football et le basket-ball. Tout autour  des petites pièces abritent différents ateliers : couture et broderie pour les femmes, cours d’alphabétisation…Des entités qui fonctionnent comme des coopératives de couturières qui ont à leur disposition sept machines. A l’intérieur du bâtiment, une bibliothèque de plus de 4 400 livres est mise à la disposition du public, cinq classes d’une capacité de 200 élèves sont réservées au soutien scolaire pour les collégiens et lycéens, à des cours d’informatique, de langues (français et anglais), de mathématiques et autres matières scientifiques. D’autres sont dédiées à l’apprentissage des instruments de musique. Toutes les salles sont équipées de télévisions et matériels audiovisuels. Le centre possède aussi une salle informatique avec 15 ordinateurs. Une salle de spectacle sert de lieu pour des concerts de musique, des cours de danse, de théâtre, de chant, mais également des conférences, des séminaires. Elle est également mise à la disposition des associations du quartier pour leurs activités. Tous les jours, de 8h à 11h et de 14h à 17h, le centre fonctionne comme une crèche pour les enfants âgés de 3 à 5 ans et demi. Pour s’inscrire, il faut s’acquitter de 100 DH annuellement et de 150 DH par mois pour les activités parascolaires. Mais ils sont plusieurs à ne s’acquitter que des frais annuels à cause du manque de moyens.

En fait, le Sidi Moumen Cultural Center ou Centre Idmaj est une véritable ruche qui fonctionne 7j/7, de 8h à 23h. Les bénéficiaires ? Des enfants, jeunes et femmes de Sidi Moumen, mais aussi de Salmia, Hay Moulay Rachid, Ben Msick, Lahraouiyyine, les bidonvilles de Rhamna et Thomas. «En moins de dix ans, nous avons développé des activités sportives, culturelles et éducatives à l’intention de la population locale. Nous dispensons également, dans le cadre du programme du citoyen, des cours de civisme et de citoyenneté. Nous sommes partenaires de l’école, des familles et même de la rue afin de permettre aux enfants des bidonvilles de trouver leur voie», nous explique Hassan Aaddak, vice-président de l’association des quartiers Idmaj. Aujourd’hui dynamo du centre, Hassan a commencé par être lui-même bénéficiaire avant de passer par la case volontaire, cadre et enfin responsable. Il se souvient du quartier avant l’avènement du Centre : «Il n’y avait rien pour les jeunes : pas de clubs, pas de maisons de jeunesse. Les bidonvilles étaient des lieux de délinquance et de danger». Aujourd’hui, les cadres d’Idmaj assurent que bien des choses ont changé. A commencer par l’évolution de l’esprit du bénévolat dans le quartier, l’association compte aujourd’hui pas moins de 300 volontaires actifs.

Si le Centre Idmaj fonctionne, c’est aussi grâce à l’engagement de son fondateur Boubker Mazoz. L’homme s’est dédié à cette tâche avec cœur et abnégation. Il connaît les enfants un par un, trouve toujours le temps de parler aux jeunes qui fréquentent le centre, responsabilise ses cadres. Il organise régulièrement des rencontres avec les parents d’élèves. Une à deux fois par semaine, il anime le programme «Une heure avec le directeur» afin de parler aux jeunes et aux bénéficiaires. Une occasion pour semer des valeurs à l’opposé de la violence, du désespoir et surtout de la marginalité qui sévit à Sidi Moumen et dans les autres quartiers paupérisés de Casablanca.

En quête de rêve marocain

Plusieurs volontaires et de cadres participent à cette saga du centre Idmaj. Des jeunes qui sont originaires du quartier, qui connaissent les problématiques de Sidi Moumen et de ses bidonvilles et qui se dédient à ce travail pour la communauté, leur communauté. Sara, 21 ans, est licenciée en économie. Elle enseigne le français aux enfants depuis deux ans: «L’idée, c’est de donner aux enfants l’opportunité de ne pas traîner du retard dans l’apprentissage de la langue française». Hasna, 28 ans, est un autre exemple d’une bénéficiaire qui a littéralement «grandi» dans le centre. Titulaire d’un master en administration des affaires, elle est aujourd’hui trésorière de l’association et enseigne les mathématiques dans le cadre des cours de soutien. Quant à Soukaïna, 29 ans, l’adjointe du directeur, elle a trouvé sa voie vers Idmaj plus tôt que les autres. «Je faisais partie de ceux et de celles, lycéens à l’époque, qui ont bénéficié de formation en leadership, volontariat, citoyenneté, communication ou encore en résolution des conflits dans l’enceinte même de Dar America. Nous avons eu accès à des cartes qui ont changé nos vies», souligne Soukaïna. Boubker Mazoz se souvient encore de cette journée, il y a dix ans, quand il a regroupé ces jeunes dans sa maison pour leur annoncer la création d’Idmaj. «Tout le monde parle des jeunes sans que ces derniers soient réellement représentés. Je voulais créer cette structure indépendante, Idmaj, afin que ces jeunes dont je connais le potentiel puissent se prendre en charge».

Afin de s’attaquer à la violence, endémique dans le quartier, Idmaj a développé des programmes de médiation sociale. Tout d’abord, il y a la formation des formateurs qui sont au nombre de 30 pour la session de cette année et qui viennent de quinze quartiers de Casablanca. Ensuite, il y a la formation des gardiens de nuit. Objectif : initier cette catégorie importante de la population à la gestion des conflits et à la lutte contre la délinquance. Enfin, un autre programme concerne la lutte contre la violence dans les établissements scolaires avec la participation des professeurs, administrateurs, étudiants et parents d’élèves. Ces programmes incluent des modules en sociologie, en psychologie, en médiation de famille, en médiation en milieu scolaire, en médiation de proximité, en résolution et gestion de conflits, en droit ainsi que dans le rôle de l’islam dans la médiation sociale. «L’intégration des jeunes et des personnes précarisées en général à la société est une nécessité. Il faut leur faire sentir qu’ils sont des citoyens à part entière», conclut M. Mazoz.

C’est clair : venir en aide à ces jeunes oubliés des quartiers difficiles du pays, c’est leur permettre d’avoir accès à un rêve, mais également aux moyens pour le concrétiser. Une mission cruciale et citoyenne à la fois.