La saga des Delanoë au Maroc, d’Eugénie à  Nelcya

L’histoire de la famille Delanoë au Maroc remonte à  plus d’un siècle, lorsque Eugénie s’installe à  Mazagan en 1913 pour pratiquer la médecine moderne à  l’appel de Lyautey.

Bientôt soixante ans après l’indépendance, s’il est une famille française qui a marqué la ville d’El Jadida, anciennement appelée Mazagan, et façonné sa mémoire, c’est bien celle des Delanoë. Les Jdidis férus d’histoire, qui ont croisé de près ou de loin l’un des membres de cette famille, en parlent encore avec nostalgie et vive reconnaissance. L’histoire des Delanoë à El Jadida est longue de plus d’un siècle, depuis qu’Eugénie, l’aïeul, y est venue s’installer en 1913 à l’appel du Maréchal Lyautey, premier résident du Protectorat français au Maroc. Elle y est venue en tant que doctoresse pratiquer la médecine moderne, c’était la première femme dans l’histoire du Maroc à le faire. Elle apprend l’arabe et se fond corps et âme dans l’atmosphère des Doukkalis, parcourant la région : Mazagan, Azemmour, Oualidiya…, pour soigner les malades et aider les pauvres. On la dénomma «la toubiba», et son œuvre de médecin auprès du petit peuple lui a valu une vénération dans toute la région de Doukkala. Eugénie y resta jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Comme elle l’a déclaré elle-même dans une interview à un journal local, alors qu’elle exerçait encore dans les années 40 du siècle dernier : «J’ai appris à respecter les mœurs et les coutumes des populations que je dois aider. Je tâche toujours de ne pas les choquer et de les comprendre. J’ai appris l’arabe que je parle couramment pour être plus près de ceux que j’assiste. Aussi suis-je bien récompensée. Quand je vais dans un village, tout le monde sort des gourbis pour voir la “toubiba“, toucher ses vêtements, sa main et porter ensuite la leur à leur bouche pour un baiser». Dr Maxime Rousselle, un autre médecin affecté au Maroc et qui a servi dans des régions et douars enclavés, à Midelt, à Erfoud et enfin à Rabat, entre 1951 et 1975, parle en ces termes d’Eugénie dans l’un de ses écrits intitulé Médecin du bled (édité en 1990). «Accompagnée d’infirmiers et de brancardiers, qui lui servent de guides et d’interprètes, elle fait tous les matins le tour de la ville, n’hésitant pas à entrer dans les gourbis où des familles, grelottant de fièvre, sont entassées sans soins ni nourriture. Ces visites ne sont pas sans danger. Nombre de médecins et d’infirmiers ont payé de leur vie le dévouement à leurs malades». Un destin jugé «extraordinaire» par tous ceux qui ont écrit sur cette femme, qui lui valut l’impérial Ouissam alaouite. Et le nom d’une rue tout près de l’Hôpital Mohammed V à El Jadida : une reconnaissance du peuple marocain pour celle qui sauva des milliers de vies humaines. Comme il se doit, Eugénie n’a pas omis d’immortaliser dans plusieurs écrits ses expériences médicales marocaines, notamment dans son livre Trente années d’activité médicale au Maroc (Editions Maloine, Paris, 1949.) Ainsi que dans plus d’une centaine de notes ou publications scientifiques, publiées dans des revues diverses, sur des maladies marocaines les plus répandues à l’époque: le trachome, la lèpre, la teigne, la syphilis… Eugénie s’éteint en 1951. Elle a été inhumée au cimetière d’El Jadida.

Guy, celui qui a façonné la mémoire d’El Jadida

Dr Eugénie laissa un fils, du nom de Guy (1916-1990). Celui qui marqua à son tour, et avec une force non moindre que celle de sa mère, la deuxième génération des Delanoë dans la région d’El Jadida et Azemmour. Médecin (cardiologue) comme sa mère et son père (Pierre Delanoë qu’Eugénie épousa avant son arrivée au Maroc), il l’a marquée d’une autre façon outre que médecin au chevet des malades infortunés, mais aussi et surtout, comme instigateur, avec quelques personnalités françaises hostiles au régime du protectorat au Maroc, du mouvement  «Conscience française» qu’il présida lui-même. Il est d’ailleurs l’un des 75 signataires de la pétition pour le retour d’exil de feu MohammedV. Nommé médecin du travail à la Compagnie sucrière marocaine à Casablanca en 1951, il en sera congédié à cause, d’ailleurs, de son engagement pour l’indépendance du Maroc. Guy Delanoë est l’un des personnages décrits par l’écrivain Mustapaha Jmahri, spécialiste de la région de Doukkala, qui ont façonné la mémoire de cette ville côtière, et marqué aussi fort la cité d’El Jadida et les esprits de ses habitants. Il l’a rencontré dans les années 90 du siècle dernier. Il lui brosse dans l’un de ses écrits intitulé Chroniques secrètes sur Mazagan-El Jadida, 1850-1950, un portrait d’une douzaine de pages. Son acharnement pour aider les Marocains à se libérer du joug du Protectorat français lui a valu une triple distinction royale : un Wissam alaouite du temps du Roi MohammedV, un autre décerné par le Roi Hassan II ; et un troisième, le Wissam de l’ordre de Grand Officier, remis à sa fille Nelcya, à titre posthume, par le Roi Mohammed VI. Les cendres de Guy furent inhumées à El Jadida, sa ville natale, en 1992, aux côtés de sa mère. Comme cette dernière, Guy raconte son parcours de médecin et de résistant contre le Protectorat français dans ses Mémoires historiques qu’il dédia à ses parents. En trois tomes, ces derniers couvrent l’histoire du Maroc depuis l’imposition du Protectorat par la France jusqu’à la reconquête de l’indépendance par les Marocains. M. Jmahri, qui a suivi cette péripétie, témoigne : «Guy Delanoë avait terminé les trois tomes de ses mémoires quatre jours avant son décès le 7 octobre 1990, foudroyé en plein sommeil par une hémorragie cérébrale et après avoir remis son manuscrit à l’éditeur. La providence ainsi lui a donné satisfaction».

Guy et son épouse donneront naissance en 1941 à Nelcya, laquelle marque à son tour la troisième génération des Delanoë au Maroc. Elle n’a pas fait carrière de médecin comme son père et ses grands-parents. Elle s’est distinguée, et se distingue encore, comme chercheur et historienne. L’un de ses livres, sorti en 1989 aux éditions Seghers en France (et en 2007 aux éditions Eddif au Maroc), La femme de Mazagan, est le document le plus important jamais écrit sur sa grand-mère Eugénie. Dans la présentation de la collection marocaine (BAB) des éditions Eddif, dirigée par l’écrivain et journaliste J.P.Peroncel-Hugoz, ce dernier présente Nelcya ainsi : «Professeur de l’Université française, historienne des Amérindiens et des Etats-Unis, ayant dispensé son savoir de Paris à Vancouver, de New-York à Hanoï, Nelcya Delanoë a également traduit, entre autres, le Roi Sihanouk ou le linguiste Chomsky». Mais Nelcya s’est distinguée aussi par son livre Poussières d’empires (PUF et Tarik édition), une enquête sur ces soldats marocains engagés par l’armée française dans la guerre d’Indochine, dont une grande partie a regagné leur pays, avec leurs femmes et leurs enfants, aux débuts des années du siècle dernier (voir portrait).