La question qui dérange : combien de séropositifs au Maroc ?

Depuis le 2 juin et jusqu’à fin décembre, une campagne d’information sur le sida est menée par le ministère de la Santé publique.
1389 cas de séropositivité cumulés diagnostiqués de 1986 à fin mai 2004. Mais il y aurait, en réalité, selon les estimations, entre 16 000 et
60 000 séropositifs.
40 millions de personnes vivent avec le sida à travers le monde et 3 millions en sont mortes en 2003, rappelle le dernier rapport de l’OMS.

Un tabou est levé. De juin à décembre, le ministère de la Santé publique mènera une campagne d’information sur le sida, avec l’appui des médias et des agences de communication. Jusqu’ici il s’en est abstenu, contre tout bon sens, par crainte de s’attirer les foudres des gardiens de la morale, prompts à vouer aux gémonies toute personne faisant allusion au sexe. Selon eux, cette maladie résulte de la pire des fautes : le stupre, elle serait «le virus des prostituées et des homosexuels», des pécheurs qui sont punis par où ils ont péché. Autrement dit, mieux vaut les abandonner à leur sort et ne pas se soucier de leur salut sur terre.
Au rebours des pouvoirs publics, l’Association marocaine de lutte contre le sida (ALCS) ne s’est jamais laissée intimider par les obscurantistes. Dès l’année 1988, elle a pris le taureau par les cornes, multipliant campagnes de presse, reportages télévisés ou radiophoniques et actions. En 1989, cette association a mis en place une permanence téléphonique, assurée par des bénévoles formés à l’écoute. Le dispositif, qui fonctionne de 9 heures à 21 heures, répond aux demandes provenant, notamment, des jeunes et portant sur la transmission, la prévention, la prise en charge des malades et, plus généralement, sur toute information relative au VIH et aux problèmes de société qu’il soulève. Il oriente les appelants vers les structures sanitaires de proximité.
Après avoir déployé des efforts considérables, l’ALCS, qui compte une trentaine de permanents, assistés par 200 bénévoles répartis sur 11 villes marocaines (Casablanca, Rabat, Agadir, Meknès, Safi, Marrakech, Essaouira, Tétouan, Tanger, Oujda et Taroudant), est parvenue à faire bénéficier les séropositifs d’un accès aux trithérapies, voire aux quadrithérapies, et ceci à tarif préférentiel (2 000 DH au lieu de 12 000 DH, par mois et par patient).

L’ALCS, à la pointe du combat contre le sida
Alors que le premier cas de sida au Maroc a été signalé en 1986, ce n’est qu’en 1998 que la mobilisation des autorités sanitaires marocaines est devenue effective. Illustrée par le combat mené conjointement par le ministère de la Santé et l’ALCS, et gagné haut la main, afin que le Maroc bénéficie du Fonds de solidarité thérapeutique international, afin qu’il soit inclus dans l’initiative de l’ONUSIDA, «amélioration de l’accès aux antirétroviraux dans les pays en développement», et qu’il soit désigné comme premier pays de l’Afrique du Nord jouissant de l’appui du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme.
Grâce à ces différentes aides, un système de contrôle spécifique a été mis en place dans 24 sites, et une enveloppe budgétaire de 5,5 MDH a été allouée à la prise en charge de la maladie, en 2003, à laquelle s’est ajoutée la somme de 2, 7 MDH, destinée à l’achat de médicaments. Enfin, le ministère de la Santé vient de déroger à sa frilosité coutumière en lançant une campagne à la fois d’information, de sensibilisation et de prévention. Celle-ci présente l’inconvénient d’être aseptisée (aucune allusion aux mesures de protection), mais elle a le mérite de s’imposer dans un contexte où le déni reste fort.
Il y a urgence, estime le ministère. En effet, l’infection continue de s’étendre au Maroc. De janvier à fin mai 2004, 73 nouveaux cas de séropositivité ont été diagnostiqués, portant le nombre de cas cumulés à 1389. Un chiffre très en-deçà de la réalité. Il y aurait 16 000 personnes vivant avec le VIH/sida, selon les données du système de surveillance épidémiologique. Pas moins de 60 000, rectifie l’ALCS. Ce dont est également convaincu l’homme de la rue. «Seulement 1389 sidéens au Maroc? De qui se moque-t-on? Moi je crois que, même si on multiplait le nombre par cent, on serait encore en-dessous de la vérité», renchérit Hmida, imprimeur de son état. «Voyez toutes ces prostituées qui défilent sur le boulevard Mohammed V. Pas une ne fait moins de vingt passes par jour. Pas une ne propose de préservatifs à ses clients. Un jour, on apprend que telle ou telle est morte subitement. Combien de clients aura-t-elle contaminés ? Dieu seul le sait», observe ce serveur casablancais dans un troquet hanté par les belles de nuit. L’une d’elles confie : «Quand j’ai commencé dans ce métier, je prenais la précaution de me munir de préservatifs, que je faisais payer à mes clients. Mais rares sont ceux qui en voulaient, parfois je me faisais insulter. Et comme il faut bien vivre, j’ai fini par renoncer à leur en proposer. J’ai peut-être attrapé le sida, je m’en moque tant que je peux nourrir mes deux enfants».

Tranche d’âge la plus infectée par le VIH : les 14-29 ans
Selon l’étude du ministère de la Santé, le virus est surtout répandu parmi les hétérosexuels (74 %), les homosexuels, eux, représentent 6% des malades du sida, suivis par les bisexuels (4 %), qui précèdent, dans cet ordre funèbre, les toxicomanes (3%). La tranche d’âge la plus infectée par le virus VIH est celle des 14-27 ans (25 %). Aussi la campagne cible-t-elle prioritairement la jeunesse : «Les jeunes, âgés de 15 à 29 ans, constituent 30 % de la population marocaine. Les adolescents et les jeunes adultes forment un groupe qui se situe aux premières loges de la vulnérabilité au VIH/sida, pour des raisons en rapport avec la sexualité, le statut social des jeunes, la situation économique, le problème de l’analphabétisme, la toxicomanie, etc.», lit-on dans un communiqué du ministère de la Santé.
La campagne va dans le droit fil des inquiétudes de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Dans son dernier rapport, celle-ci rappelle que 40 millions de personnes vivent avec le sida et que 3 millions en sont mortes en 2003. Elle dénonce le fait que moins de 7 % de ces hommes, femmes et enfants reçoivent un traitement médical. Le pourcentage est plus faible dans les régions plus pauvres. Seuls 100 000 Africains, soit 2 % des patients arrivés à un stade avancé de la maladie, ont accès aux médicaments. «Un tel écart, note le rapport, est inadmissible et le combler est une nécessité absolue pour la santé publique.»
Le traitement, souligne le directeur général de l’OMS, le Coréen Lee Jon-Wook, «est une question de vie ou de mort pour les personnes séropositives actuellement incapables d’accéder à un antirétroviral». Dans certaines communautés, poursuit-il, «près de la moitié des jeunes adultes sont infectés par le VIH ; à défaut d’un traitement efficace, ils mourront d’ici quelques années». L’OMS dénonce aussi le fait que, jusqu’ici, le traitement a été «l’élément le plus négligé» dans la plupart des pays en développement alors que, «de toutes les interventions possibles, c’est celle qui peut le plus efficacement stimuler la prévention».
Les enseignements du rapport de l’OMS sont multiples: ils indiquent, en creux, qu’une campagne d’information, si bien orchestrée soit-elle, est nécessaire mais non suffisante. Elle doit s’accompagner d’une sensibilisation à la prévention et d’un accès aux soins (2 000 DH par patient et par mois, ce n’est pas à la portée de toutes les bourses). Autre leçon majeure : le sida n’est pas une simple épidémie mais une pandémie, c’est-à-dire qu’elle touche une zone géographique très étendue et qu’aucune région n’est à l’abri. Si on a pu penser pendant quelque temps que le Maroc échapperait au fléau, on sait aujourd’hui qu’il n’en est rien, les cas qui si multiplient nous le répètent à l’envi. Et comme notre pays accueille beaucoup d’étrangers, il convient de renforcer les actions de dépistage et de prévention en direction de cette population passagère ou permanente. La mondialisation ne concerne pas que l’économie et, avec la mobilité accrue des populations, il y a longtemps que la mise en quarantaine n’est plus une solution. A nous donc de
redoubler de vigilance et,
surtout, de voir la réalité en face

Grâce à différentes aides, un système de contrôle a été mis en place dans 24 sites, et une enveloppe budgétaire de 5,5 MDH a été allouée à la prise en charge de la maladie, en 2003, à laquelle s’est ajoutée la somme de 2,7 MDH, destinée à l’achat de médicaments.

L’OMS dénonce le fait que, jusqu’ici, le traitement a été «l’élément le plus négligé» dans la plupart des pays en développement alors que, «de toutes les interventions possibles, c’est celle qui peut le plus efficacement stimuler la prévention».