La proximité comme moyen pour lutter contre la toxicomanie

Les drogues continuent à  proliférer dans plusieurs villes du pays. Un centre de proximité à  Aïn-Sebaà¢, à  Casablanca, reçoit chaque jour des toxicomanes et leurs familles.

Aïn-Sebaâ, en face du chantier du zoo de Casablanca. Nous sommes dans le premier centre de proximité pour les victimes de drogues et leurs familles. Un centre géré par le Réseau associatif de la lutte contre la consommation des drogues. Le lieu qui était auparavant un poste de police, abandonné depuis des années, a été réaménagé pour jouer le rôle de courroie de transmission entre les familles des victimes de la drogue et les centres de santé. Une équipe du réseau associatif se tient chaque jour à la disposition des toxicomanes et de leurs familles. «L’ouverture officielle du centre a eu lieu en mai dernier, mais nous travaillons ici depuis 8 mois. Nous recevons les jeunes toxicomanes et leurs mères. Ce sont des personnes qui ont tout d’abord besoin d’être écoutées, conseillées et orientées. La demande est considérable mais l’offre est par contre faible, très faible», lance d’emblée Abdessamad Tahfi, coordinateur du réseau. Et ce dernier d’ajouter: «Le seul service d’addictologie de Casablanca, situé au niveau du CHU, ne dispose que de 15 lits pour les milliers de drogués que compte la capitale économique et pour toutes les formes d’addiction (cocaïne, héroïne, karkoubi, alcool…). Les rendez-vous pour les consultations prennent des semaines, voire des mois. De plus, les patients alités doivent s’acquitter de 500 DH par nuit. Ce qui est une somme considérable pour les familles précarisées des quartiers périphériques de Casablanca».

Au centre d’Aïn-Sebaâ, Abdessamad, Abdelkabir et Abdelmajid collectent chaque jour les doléances des mères d’enfants et de jeunes dépendant de drogues. Chaque jour, ils remplissent des fiches d’information sur ces jeunes qui s’adonnent au karkoubi (psychotropes), sniffent de la colle ou fument du hashish souvent frelaté. «Les mères sont demandeuses de conseil parce qu’elles subissent de plein fouet la dépendance de leurs enfants. Elles sont harcelées, volées, violentées, parfois même battues… Nous essayons de les aider, de parler aux enfants…», explique Abdelmajid Kadiri, président de l’association Al Azhar, membre du réseau. Des mères en manque d’informations, en manque de moyens. «Elles obtiennent des rendez-vous pour des mois alors qu’elles font face à des urgences», se désole M. Tahfi.

Les victimes des différents types de drogues ainsi que leurs familles viennent des quartiers avoisinants de Bernoussi, Al Qods, Aïn-Sebaâ, Sidi Moumen… Les militants du réseau constatent une recrudescence de la consommation des drogues, notamment de la colle (silicium) et du maâjoune mélangé à des psychotropes chez les jeunes, même les enfants ainsi que les jeunes filles. «On remarque la mise sur le marché de mélanges de drogues dangereuses pour la santé. On mixe du mauvais hashish avec d’autres plantes comme la khardala ou aux ailes de cafards puisqu’il paraît que ces cocktails ont plus d’effet. Puis il y a des mélanges associant maâjoune et karkoubi ou karkoubi et eau de vie.

Des mélanges qui peuvent avoir des conséquences désastreuses sur la personne», ajoute M. Tahfi. Et de poursuivre: «Nous avons constaté d’après les témoignages des victimes qu’un nombre important de consommateurs de karkoubi ou du mélange psychotropes/alcool souffrent de maladies psychiatriques».

D’importantes saisies chaque mois

Les saisies de karkoubi se sont multipliées ces derniers mois. Début juin, la police de Salé a arrêté deux dealers en possession de 12400 comprimés de type Rivotril et de plusieurs doses de cocaïne. Dimanche 7 juin, la police de Rabat a interpellé un repris de justice avec en sa possession 300 comprimés psychotropes (Valium et Nordaz). Une perquisition chez le fournisseur du délinquant a permis la saisie de 4 740 comprimés psychotropes, et de 200 autres comprimés médicaux périmés. En mai dernier, cette fois à Oujda, la police a saisi pas moins de 10 600 comprimés de type Rivotril chez un repris de justice. Le même mois à Tanger, deux jeunes filles ont été arrêtées avec une grande quantité de karkoubi destinée à la revente. Appréhendées dans un supermarché de la ville du détroit, elles avaient 4238 pilules psychotropes. En fait, les jeunes filles sont des revendeuses qui travaillaient pour un fournisseur. Le mois d’avril a enregistré une des saisies les plus importantes des comprimés psychotropes. C’est à Casablanca, dans le quartier Moulay Rachid, que la plus grosse saisie a été faite chez un dealer grossiste de la place. La police a mis la main sur un stock de 20 800 comprimés psychotropes. Ces saisies font la une de la presse quotidienne nationale comme les crimes violents qui sont perpétrés régulièrement par des jeunes sous l’emprise du karkoubi. Pour les militants du Réseau associatif de la lutte contre la consommation des drogues, ces manifestations de violence vont augmenter. «On parle ces derniers temps de tcharmil. Il ne s’agit là que d’une des facettes de la violence suite à la consommation du karkoubi. La prostitution en est une autre. On a reçu des filles qui se prostituent pour se procurer leurs doses», explique M. Kadiri.

Encore neuf, le centre de proximité ambitionne de devenir une sorte de lieu de ralliement des familles à la recherche d’informations. «Nous sommes bien considérés par la population parce qu’elle est consciente qu’on est là pour ses enfants», s’enthousiaste M. Tahfi. Les mères, surtout, trouvent là le moyen au moins de pouvoir parler de leur dur vécu avec un enfant toxico. «Nous avons eu affaire à des mères qui nous ont avoué avoir été victimes de tentative de viol de la part de leur fils sous l’influence de psychotropes. D’autres vivent la peur dans le ventre parce qu’elles sont totalement démunies et ne peuvent pas subvenir aux besoins matériels d’un enfant qui se drogue. Toutes sont dans l’incapacité de payer une somme d’argent importante pour sortir leurs enfants de l’addiction», raconte, triste, M. Kadiri. Des mères qui pour la plupart ne travaillent pas ou exercent des métiers précaires comme le ménage. Des jeunes drogués visitent également le centre. C’est le cas de Saïd, 28 ans, qui se droguait au karkoubi, à l’eau de vie et au silicium. «Je fais tout mon possible pour m’en sortir grâce à l’appui des militants du centre. Maintenant, je ne consomme occasionnellement que du silicium», nous confie-t-il. Une bouteille de solvant coûte 7 DH dans les drogueries et le phénomène semble toucher d’autres tranches de la population, et pas que les enfants de la rue. «Il y a de plus en plus de jeunes qui consomment le silicium. C’est une drogue particulière qui te fait vivre dans un autre monde, qui te permet de voyager, loin de la dure réalité de la vie. Il y a des collégiens et des lycéens qui la consomment ainsi que les filles», ajoute Aziz.

Des centres adaptés aux besoins des régions

A Casablanca, on consomme tous types de drogues, mais chaque région du pays a ses propres particularités. «Au Nord, à Tanger et Tétouan, on assiste à la recrudescence de la consommation de cocaïne et de héroïne. Dans l’Oriental, c’est le karkoubi qui prime. C’est pour cela que dans la stratégie de lutte contre la consommation des drogues, il faut créer des centres qui soient adaptés aux réalités de chaque région, investir impérativement les prisons qui sont des endroits où l’on vend et où l’on consomme de la drogue. Il faut également penser à la thérapie dans les établissements pénitentiaires et agir ainsi via des actions concrètes afin d’arrêter le cycle de l’addiction», propose M. Tahfi.

Des centres de proximité, il en faut encore, aux dires des membres du réseau. «Il faut être proche des citoyens et de leurs problèmes. Nous vivons dans des quartiers minés par les drogues. Un centre de proximité, c’est aussi la possibilité pour ces familles de pouvoir avoir des interlocuteurs dans leur propre quartier et des militants qui puissent les orienter vers les quelques autres structures existantes», conclut Abdelmajid Kadiri.