La problématique du déficit en enseignants refait surface

La décision du gouvernement d’empêcher les fonctionnaires de l’enseignement de partir en retraite malgré l’à¢ge de 60 ans crée des remous au sein du corps enseignant.
La décision concerne 5 542 fonctionnaires, dont le plus gros lot, soit 3 798, était censé partir en janvier 2015.
Par cette décision, le gouvernement veut combler le déficit en ressources humaines, les enseignants, eux, crient à  l’injustice.

La décision est tombée comme un couperet. Tous les fonctionnaires de l’enseignement devant atteindre l’âge de 60 ans et partir en retraite au milieu de l’année scolaire 2014-2015, sont tenus de rester à leurs postes jusqu’à la fin de l’année. La décision concerne tous les cycles d’enseignement, du primaire jusqu’au supérieur. Les enseignants-chercheurs de l’université ayant atteint 65 ans, l’âge de retraite pour cette catégorie, sont priés eux aussi de continuer leur travail jusqu’à l’achèvement de l’année universitaire. Une décision impromptue qui a pris tout le monde au dépourvu. Alors que le Parlement est en vacances, le gouvernement la décrète (par décret-loi N°2-14-596) en conseil de gouvernement le 31 juillet dernier, quitte à ce qu’elle soit entérinée par vote au Parlement, comme le prévoit la loi, à la rentrée parlementaire d’octobre. Passé le mois d’août, c’est en toute urgence que les commissions des finances des deux Chambres, celle des représentants et celle des conseillers, sont appelées à se réunir lundi 1er septembre pour approuver le décret-loi. Il y avait urgence, l’année scolaire démarre au mois de septembre, et il fallait absolument que le décret-loi entre en vigueur pour empêcher les enseignants qui atteignent 60 ans en ce mois de septembre (quelque 143) de partir en retraite.
De fait, le gouvernement est conscient des dégâts sur la marche normale de la scolarité que peuvent occasionner les départs en retraite de cette année. Le nombre des personnes concernées ? Mohamed Moubdie, ministre de la fonction publique et de la modernisation de l’administration, a donné, lors de son exposé devant la commission des conseillers, quelques chiffres : 5 542 fonctionnaires de l’enseignement s’apprêtaient à partir en retraite de septembre à juin prochain (130 enseignants-chercheurs à l’université) dont le gros lot, soit 3 798, allaient le faire au mois de janvier 2015.

Cette décision, comme on s’y attendait, est loin de plaire aux syndicats, encore moins au corps enseignant qui attendait avec impatience ce départ en retraite après une carrière de plus de 30 ans, et on sait les dures conditions dans lesquelles travaille cette catégorie de fonctionnaires. Côté syndicats, on considère illégale cette décision pour absence de quorum lors du vote au sein de la commission des finances de la chambre des conseillers. Mohamed Dâidaâ, chef du groupe Fédération démocratique du travail (FDT) au sein de la deuxième Chambre, a même demandé au président de la Chambre la saisine du Conseil constitutionnel puisque, selon lui, «le vote des décrets-lois pris en dehors des sessions parlementaire normales devrait obligatoirement se faire en présence de la majorité des membres de la commission, soit 21 sur 40. Or, lors de ce vote, seulement 7 ont répondu présent. Et donc ce vote est illégal».
Illégal ou pas, le décret-loi est d’ores et déjà entré en vigueur depuis le 2 septembre et publié au BO, barrant ainsi la route à tout départ en retraite. Maintenant, pourquoi cette décision ? Dans quelles conditions va-t-elle être appliquée ? Quelle est la réaction des ces 5 500 fonctionnaires qu’on va faire travailler malgré eux, alors qu’ils attendaient impatiemment cette échéance ?

Un manque de 8 000 fonctionnaires au niveau des collèges et lycées

L’argument avancé par le gouvernement pour justifier cette mesure est légitime, elle aurait dû même être prise il y a fort longtemps, comme l’ont fait plusieurs pays de par le monde. Partout, les fonctionnaires de l’éducation, qu’ils soient administratifs ou dispensant des cours en classe, ont la charge de millions d’élèves. Laisser tomber ces derniers au milieu de l’année scolaire est une entorse à la marche normale des études.
Deuxième argument du gouvernement, tout aussi légitime: le secteur de l’enseignement souffre d’un déficit important en matière de ressources humaines. On parle d’un manque de plus de 24 000 fonctionnaires : 15 000 au niveau du primaire et 8 000 au niveau des collèges et des lycées. Sans parler de l’université où l’on ne compte pas plus de 15 000 enseignants pour encadrer plus de 615 000 étudiants en 2013-2014, soit un ratio de 2,5 enseignants pour 100 étudiants. Un manque d’autant plus difficile à combler, estime Saïd Khairoun, président de la commission des finances au sein de la Chambre des représentants (groupe PJD), qu’«il y a 3 000 demandes de départ en retraite anticipée cette année, et 5 540 fonctionnaires qui auront 60 ans et partiront de droit en retraite en 2015».

Quant aux conditions dans lesquelles cette décision sera appliquée, le texte du décret-loi ne les précise pas, se contentant d’énoncer qu’elle sera mise en œuvre «chaque fois que l’intérêt de l’administration la rend nécessaire». Notons que le statut de la fonction publique, volet retraite, actuellement en vigueur, fixe l’âge de départ en retraite des fonctionnaires de l’enseignement à 60 ans pour le primaire et le secondaire, et à 65 ans pour les enseignants-chercheurs de l’université.
Le gouvernement, en prenant cette décision à l’encontre des fonctionnaires de l’éducation nationale, n’est-il pas en train de préparer psychologiquement tous les autres salariés, du public comme du privé, à l’autre grande décision qui se profile à l’horizon, celle fixant l’âge de retraite à 62 ans, puis à 65 ans ? «C’est le cas de le dire, ironise ce syndicaliste, c’en est un prélude. Mais le gouvernement risque de se mettre à dos, et d’une manière sérieuse, tous les travailleurs. Quant à la retraire à 62 ans, ou à 65, on ne sait pas encore».

On craint les absences répétées et une baisse du rendement

Les 5 542 fonctionnaires de l’enseignement à qui cette décision est appliquée cette année, ne décolèrent pas, considérant cette mesure inique et discriminatoire, n’y voyant aucun intérêt pour eux. Un échantillon: Saida D., 60 ans au mois d’octobre prochain, professeur de français dans un lycée à Casablanca, 34 ans de service, est extrêmement déçue. «Je n’ai jamais imaginé un tel scénario. Si au moins on nous a préparés avant, je n’aurai pas échafaudé tous mes projets, je rêvais tellement de partir, être libre, 9 mois encore de galère après toutes ces années, je n’en peux plus…». Elle est au bout du rouleau, comme des milliers d’enseignants.

Abdelwahed C., 60 ans en janvier prochain, professeur de mathématiques dans un collège à Casablanca, 34 ans de carrière, ne mâche pas ses mots: «Ce n’est pas sérieux, des décisions comme celles-ci devraient se prendre à l’avance. J’ai déjà signé un contrat pour enseigner dans une école privée à partir de janvier. Cette mesure ne résoudra pas le problème du déficit en professeurs. Au contraire, les absences battront leur plein et ce sont les élèves qui payent toujours…».
Il n’y a pas de doute, aucun des 5 542 fonctionnaires n’est content de rester encore à son poste. «Si au moins, comme ce fut le cas auparavant, on donnait le choix au fonctionnaire de rester ou de partir. Obliger quelqu’un de travailler malgré lui ne peut que nuire à la qualité du rendement, surtout dans un secteur comme l’enseignement. Il y va de l’avenir de millions d’élèves», estime M. Dâidâa. Ce que craignent le plus les directeurs des établissements scolaires, c’est en effet le nombre d’absences élevé probable auquel ils s’attendent de la part de ces enseignants obligés à continuer à travailler malgré eux, avec toutes les conséquences néfastes sur le déroulement normal de la scolarité. D’autant que le gouvernement n’a prévu aucune indemnité comme contrepartie à ce «sacrifice» demandé à ces fonctionnaires. «Tout cela, c’est du bricolage», assène Abderrazak Idrissi, responsable à l’UMT. «On est en train de récolter la politique des différents gouvernements qui n’ont pas su faire face au déficit en ressources humaines dont souffre, et depuis au moins 20 ans, le secteur de l’éducation. L’opération des départs volontaires lancée du milieu des années 2000 est venue donner un coup de massue au secteur, laissant fuir les meilleurs cadres dans tous les cycles d’enseignement» (voir encadré). Avec toutes les volontés du monde, et quelques dépannages (recrutement parmi les diplômés chômeurs…), le ministère était incapable de combler ce déficit.
Un point positif toutefois à ce tableau sombre, les

5 500 fonctionnaires de l’enseignement qu’on maintiendra à leurs postes, même si aucune espèce d’indemnité n’est prévue pour les récompenser, continueront à bénéficier de tous leurs avantages (salaires, promotion dans les échelles…). Et bien entendu, comme tous les autres fonctionnaires après leur départ en retraite, ils percevront dans leur grande majorité l’intégralité de leur salaire. Et si le projet de loi sur la retraite à 62 ans est adopté, cette catégorie ne sera pas concernée.