La poterie rurale féminine, un patrimoine à sauvegarder

«Terres des femmes» est une association qui promeut une poterie réalisée exclusivement par des femmes. Taounate, El Hoceima, Oued Laou ou encore Chefchaouen sont les régions investies par l’association. Les femmes bénéficiaires habitent dans
des douars enclavés, difficiles d’accès.

Venir en aide aux potières rurales des régions du Nord, et partant préserver un savoir-faire ancestral de ces artisanes marocaines, tel est le but de l’association «Terres des femmes», une ONG qui œuvre dans ce domaine depuis le début des années 2000. C’est Agnès Goffart, une céramiste et assistante familiale belge, installée au Maroc depuis plusieurs années, qui est derrière cette initiative. «Au cours de ces nombreux voyages, Agnès a découvert les poteries du Nord. Au début, c’était dans les souks ou sur les routes, ensuite elle a investi les douars de potières», raconte Rajae Belachkar, trésorière de l’association.

Très vite, cette passionnée de la poterie se trouve éprise de cette technique propre au Nord. Elle prend également conscience qu’il fallait faire quelque chose pour ces femmes artisanes et pour cette poterie peu décorative, donc difficilement commerciale. «Il s’agit d’une poterie essentiellement utilitaire. Ces populations qui vivent dans des endroits reculés du pays utilisent la poterie dans le transport de l’eau (jarres), pour emmagasiner des olives, des figues sèches (larges jarres), pour garder le petit lait (barrettes), pour récupérer le miel (enfumoir), sans parler du tagine classique ou du kanoun», explique Mme Belachkar. On retrouve également dans ces créations, les bougeoirs, pichets, amphores, gourdes, pots à lait, gobelets, bols, soucoupes, saladiers, plats et marmites de toutes dimensions…

Mais, qu’est ce qu’elle a de si particulier cette poterie du Nord du Maroc ? «La poterie rurale féminine du Nord du Maroc est attachante par son authenticité. Elle est spécifique aux régions rurales et montagneuses où l’appartenance à une tribu se maintient fortement dans la mémoire culturelle des potières. Les femmes façonnent l’argile à la main, montent aux colombins sur un fond plat, décorent avec un pinceau rudimentaire et cuisent dans une excavation à l’air libre ou dans un four construit en argile. Elle est également faite exclusivement par des femmes», apprend-t-on de l’association. Dans la région d’El Hoceima, on retrouve la poterie de Beni Ouriaghel, où «l’argile est de très bonne qualité et où la poterie montée aux colombins est très fine et les formes sont raffinées». Ou encore la poterie de Beni Boufra, où «le façonnage et la matière sont de bonne facture et le décor monochrome, bien spécifique, est minéral». Dans la région de Moulay Driss, la poterie Zerhana «se rencontre dans les montagnes du Zerhoun au nord de Moulay Idriss».  Alors que pour la poterie Cheraga, ce sont «les femmes âgées qui façonnent de grandes assiettes pour pétrir le pain et des jarres à eau aussi solides que la pierre». Place à la poterie de Beni Mezguilda et celle de Beni Mestara dans la région d’Ouazzane «dont les motifs de décoration orange et noir sur fond blanc sont plus simples : petits points et traits». La région de Taounate est connue pour la poterie Sless «à la décoration très fine et fournie qui couvrait la totalité de la surface», la poterie M’Tioua où «les deux argiles utilisées sont extraites des environs du douar et ramenées à dos d’âne», la poterie des Beni Oulid, la poterie de Meziate, ainsi que la poterie de Jaïa des Beni Zeroual. Taza est reconnue pour la poterie Tsoul, «l’une des plus belles du Maghreb» Puis enfin, il y a la région de Chefchaouen renommée pour la poterie de Ghzaoua et de Beni Saïd.

Terres-des-femmes

Dès le départ, l’association «Terres des femmes» s’est donné comme mission de perpétuer ce savoir-faire des potières. Les membres de l’ONG se sont déplacés sur place, dans les douars reculés des régions ciblées, afin de rencontrer les femmes. «Nous sommes partis dans les douars pour voir les potières et les encourager à produire des articles de poterie. Nous avons trouvé de nouveaux débouchés permettant à l’activité de continuer. Ce qui a permis également l’amélioration des conditions de vie de ces femmes-lû, se souvient encore Mme Belachkar. L’association place ainsi des «commandes» auprès de ces femmes et leur achète les articles à un prix largement supérieur à celui du marché. Pour la commercialisation, l’association dispose de deux locaux où l’on peut acquérir ces magnifiques poteries du Nord du Maroc, un à Oulja à Salé et l’autre aux Oudayas à Rabat.

La relève fait défaut

Les zones ciblées par l’association sont toutes situées au Nord du pays : de Taounate à Ouazzane en passant par Chefchaouen, El Hoceima, Oued Laou, My Driss Zerhoun et Taza. Si chaque région possède sa propre poterie, différente par la technique, mais également par la nature de l’argile, elles ont pour dénominateur commun, la précarité des femmes et des familles qui en vivent. «Je me souviens de nos premiers voyages. Il y avait des zones que l’on ne pouvait atteindre qu’à dos de mulet. Les gens ne possèdent pas grand-chose. Parfois, le mobilier se limite à une simple natte. Les choses se sont un peu améliorées, mais beaucoup reste à faire pour faire évoluer les conditions de cette population», déplore la trésorière de l’association. Aujourd’hui encore, l’accès à des villages visités par l’association reste difficile. Les gens vivent de la culture de minuscules parcelles de terrain. Pour ce qui est des potières bénéficiaires de l’action de l’association, ce sont des femmes de tous âges : de 25 à plus de 70 ans, en général analphabètes, toutes femmes au foyer. «On achète à un prix encourageant afin d’aider ces familles à améliorer leur condition de vie. Des familles qui ont par exemple procédé à l’agrandissement de leur maison, la réfection de la toiture ou encore  l’aménagement de sanitaires», ajoute Mme Belachkar.

Durant les premières années de la vie de «Terres des femmes», plus de 120 potières réparties sur 25 villages bénéficiaient de l’action de l’association. Aujourd’hui, leur nombre s’est considérablement réduit s’établissant autour de 60. Le travail de potière étant majoritairement réalisé par des femmes d’un certain âge, les jeunes filles sont de plus en plus réticentes à prendre le relais. «L’activité de la poterie est très physique. Il faut aller chercher l’argile, parfois très loin, puis le porter et le travailler. Ce n’est pas une mince affaire», explique la trésorière de l’association. «Terres des femmes» organise des campagnes de sensibilisation, surtout auprès des jeunes filles qui ne vont pas à l’école. Mais, il faut passer à la vitesse supérieure si l’ont veut préserver ce savoir-faire ancestral. «L’idée de créer des coopératives est intéressante parce que ce sont des structures capables d’encourager les jeunes filles à apprendre le métier chez les aînées. Il faut également penser à labelliser ces productions. Enfin, il faut impérativement chercher des débouchés à l’international pour la commercialisation de ces beaux articles», conclut Mme Belachkar. Les Marocains gagneraient également à découvrir cette belle poterie du Nord et à encourager ces femmes potières, en achetant leurs articles, des chefs-d’œuvre de simplicité…