La peste est à  nos portes, et ce n’est pas du CamusÂ…,

Un premier cas de peste s’est déclaré le 4 juin près
d’Oran, en Algérie mais les autorités n’ont reconnu
officiellement le retour de la maladie que le 23 juin.
Un comité national constitué au Maroc pour prendre les mesures nécessaires.
La peste, une maladie infectieuse très contagieuse, à l’impact
psychologique particulier en raison des ravages qu’elle a causés à travers l’histoire.

Depuis quelques jours, le ministère de la Santé est en effervescence : les réunions s’enchaînent à l’infini, le ban et l’arrière-ban des spécialistes sont mis à contribution. Y aurait-il péril en la demeure ? Oui, et ce péril-là est de taille. Il porte un nom, dont la seule évocation glace d’effroi, au point qu’on n’ose pas le prononcer : «un mal qui répand la terreur (…) La peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)», écrivait Jean de La Fontaine. Vous avez bien lu, il s’agit bel et bien de la peste. Un fléau qui rôde toujours dans notre imaginaire, parce qu’il ravagea par trois fois l’Europe et s’offrit même un tour du monde complet au début du XXe siècle. Soit, conviendrez-vous, mais ce fléau est d’un âge révolu. Erreur. Ce n’est pas à coups d’antibiotiques qu’on peut terrasser ce dragon prompt à faire feu de toute misère. En 1999, 2 603 cas de peste ont été déclarés selon l’OMS (Organisation mondiale de la santé), dont 76,2 % en Afrique. Sur cette proportion, 81,8% sont décédés. Le 4 juin dernier, l’ancien foyer algérien, qu’on croyait éteint, s’est brusquement réveillé. Précisément dans le bidonville de Kehaïlia, près d’Oran, soit à quelques encablures de la frontière algéro-marocaine. Et quand on sait que cette frontière est particulièrement poreuse, on mesure la gravité de la situation. La peste est aux portes de notre pays, si elle ne s’y est glissée déjà insidieusement.
Jusqu’ici, onze cas de peste ont été annoncés officiellement en Algérie. Pour autant, le ministre de la Santé algérien, M. Aberkane, ne se laisse pas aller à la panique. Il se montre même rassurant: «Nous maîtrisons la situation. La wilaya d’Oran a été choisie pour la prise en charge de cas avérés de peste, notamment à El Mohgoun, du fait que cette wilaya dispose d’un laboratoire performant et d’une équipe qualifiée. Cependant, d’autres wilayas comme Sidi Bel Abbès et Tlemcen sont en phase d’être préparées pour faire face à pareilles situations», déclarait-t-il à la presse il y a quelques jours. Des paroles cousues de fil blanc, ripostent certains observateurs : le chiffre de 11 cas serait très en-dessous de la vérité, l’épidémie ne serait pas circonscrite à la seule région oranaise, elle progresserait de façon inexorable, et la levée de la quarantaine à Kehaïlia, où dix cas de peste avaient été enregistrés, aurait favorisé la propagation du virus. Salim Tamani, journaliste au quotidien Liberté, s’en émeut : «Ce n’est pas encore réglé. L’apparition de nouveaux cas de peste aussi bien à Oran qu’à Mascara prouve au moins une chose : la maladie progresse de façon très rapide, atteignant des seuils critiques et intolérables. Les mesures prises par le ministère de la Santé n’ont apparemment pas arrêté la progression de l’épidémie. Pis, elles ont été maladroitement appliquées, puisque la levée de la quarantaine sur le quartier de Kéhaïlia a eu lieu dans la précipitation, sans vérifier si le virus avait été neutralisé et si d’autres personnes n’avaient pas été contaminées». Voilà qui est pour le moins affolant.
Ce n’est que le 23 juin que les autorités algériennes ont rendu publique la résurgence de l’épidémie. La situation devenait préoccupante, et il fallait, si l’on ose dire, étouffer le mal dans l’œuf. Ce à quoi s’employa le ministère marocain de la Santé. Le 26 juin, un comité national fut constitué. Il établit les opérations à entreprendre urgemment dans la région de l’Oriental : lancement d’une campagne d’hygiène, de desinsectisation et de dératisation ; sensibilisation de la population menacée aux mesures d’hygiène; surveillance épidémiologique et renforcement du contrôle sanitaire aux frontières. Le 30 juin, une commission représentant les départements de la Santé, de l’Intérieur et de l’Agriculture, s’est déplacée à Oujda, en vue de mettre en œuvre une stratégie adaptée à chaque site, installer les outils nécessaires au suivi de la situation et former une commission de vigilance à l’échelle de chaque province. «Jusqu’ici nous avons travaillé dans le secret, parce que nous tenions à ne pas affoler inutilement les gens. Mais vu l’ampleur que prend l’épidémie en Algérie et les dégâts qu’elle peut provoquer chez nous, nous avons décidé d’alerter la population», nous dit un responsable au ministère de la Santé. C’est ainsi que le 1er juillet, le ministère de la Santé publia un communiqué informant la population de la constitution d’un comité investi de la mission d’évaluer la situation et de prendre les mesures susceptibles de contrer l’intrusion de la peste dans notre pays. Serions-nous en danger ? Le risque est minime mais il existe. Et surtout, la peste a une histoire et un impact dans l’imaginaire des peuples qui incitent à être très prudent et à réagir vite.
Avouer qu’on a des cas de peste, c’est se couper du monde, donc on nie
C’est ainsi que, de l’épidémie méditerranéenne de peste du VIe siècle, le Byzantin Procope dit qu’«elle consuma presque tout le genre humain». De celle qui régna sur le haut Moyen-Age, on calculera qu’elle tua 40 millions d’hommes, soit la moitié de la population mondiale. Enfin, de 1824 à 1920, ce fléau (pestis veut dire fléau en latin et servait indifféremment autrefois à qualifier toutes les épidémies d’importance) devient une véritable pandémie puisqu’il touche alors tous les pays sans exception.
Quand la peste apparaîssait dans une cité, en France, en Angleterre, en Italie, en Allemagne il y a des siècles, à San Francisco en 1900, à Kharbine, en Russie, en 1910, la population commençait par nier: avouer, c’était se couper immédiatement du monde. On cache les premiers cas ; dénoncer un proche, c’est voir sa maison aussitôt isolée, marquée d’une croix voire littéralement condamnée. Vient le moment où la vérité éclate : la ville est mise en quarantaine. Les navires étrangers désertent le port, les caravanes marchandes évitent la cité.
Sous sa forme bubonique (suppuration de ganglions devenus gros comme une mandarine), transmise par les puces des rats ou des personnes contaminés, elle évolue rapidement. Sous sa forme pulmonaire, elle se transmet par le souffle et les postillons et elle peut tuer en quelques heures. Impossible d’en concevoir aujourd’hui l’horreur. Manuscrits et tableaux qui témoignent de la seconde épidémie en Europe, montrent qu’elle dépasse les visions rétrospectives les plus morbides. Le sauve-qui-peut est général : maisons désertées, abandon des mourants dans la rue, fuite éperdue hors les murs vers une campagne hostile qui craint la contagion. Pour ceux qui restent, c’est l’apocalypse. Les maisons flambent, les cadavres empilés dans la rue exhalent une odeur si nauséabonde que de nombreux peintres dessineront, dans leurs tableaux, des passants se bouchant le nez. Des villes agonisent : Marseille perd, en 1348, les quatre cinquièmes de ses habitants, Londres compte 2 000 morts par semaine en 1665.
La peste tue tout et tout de suite. Boccace, témoin de la destruction de Florence, en 1348, résume d’une formule l’instantanéité du mal : «On déjeune avec ses amis. On dîne avec ses ancêtres».
Pour freiner la fuite des personnes valides et tenter de ramener l’ordre social, les villes vont adopter «les règlements de peste» : billet de santé pour quiconque désirera entrer en ville, dénonciation obligatoire des malades, isolement et prières vivement conseillées : dans une communauté à la dérive, comment ne pas se tourner désespérément vers le Créateur ? La peste n’est d’ailleurs jamais considérée comme l’arme du diable mais comme l’expression de la colère divine. Et un Dieu qui se venge, il faut l’amadouer : processions, pénitences, dons à l’Eglise, rien ne semble enrayer le mal. Puis on cherche des boucs émissaires : on accuse pêle-mêle les médecins, les prêtres mendiants. On excommunie tout ce qui bouge, les comètes, les chenilles, les hannetons. En 1540, en France, on somme les souris de comparaître devant le tribunal. Mauvaises chrétiennes, celles-ci font la sourde oreille, échappant, par leur absence, à l’excommunication qui leur pendait au nez. Au XIVe siècle, on tient de dangereux discours sur la responsabilité des juifs «qui empoisonnent les puits pour empoisonner les chrétiens». A Strasbourg, on massacre la moitié de la population israélite (900 personnes) et on publie un arrêté interdisant pendant un siècle aux juifs de s’installer dans la ville.
Le vaccin existe mais il faut réagir vite et circonscrire la contagion
Réactions d’un autre âge? Pas sûr. A Paris, en 1920, lorsque sévit la «peste des chiffonniers», on dénonce «les grands sémites, métèques de deuxième zone, véhiculant avec eux le microbe anarchique». Et pourtant, Yersin a découvert en 1894 le bacille responsable de la peste, en 1895 le premier vaccin, et Simond, en 1898, le rôle de la puce du rat dans la transmission de la maladie, donc les premiers moyens efficaces de lutte. De maléfique, la peste est devenue un objet scientifique, ce qui n’empêche pas les fanstasmes de couver sous la cendre. D’ailleurs, on fait constamment référence au vieux monstre terrifiant. On dit d’une mauvaise langue qu’«elle fait plus de mal que la peste et le choléra». On se méfie de quelqu’un «comme de la peste». On qualifie une femme insupportable de «petite peste». On parle d’«odeur pestilentielle».
Aujourd’hui, avec la dératisation, l’hygiène et les antibiotiques, la peste est-elle devenue une menace caduque? Au vu du nombre dérisoire de morts annuelles dues au fléau, on tendrait à le croire. Seulement, aux Etats-Unis, on relève six morts par an, mais dans les campagnes, le réservoir d’animaux sauvages contaminés augmente régulièrement. Comme quoi le monstre ne dort que d’un œil. Il vient de se réveiller pour semer la terreur en Algérie.