La guerre contre le tabac bientôt déclarée au Maroc

Le Maroc n’est pas encore le paradis des non-fumeurs. Selon une enquête d’Altadis, 34 % des hommes sont accros à la cigarette contre 3,3 % des femmes.
Plus inquiétant, le tabagisme des mineurs. Il ressort d’un sondage
effectué par le ministère de la Santé que
42 % d’élèves de 14 ans fument.
Une seule loi antitabac, la loi n° 15-91, est insuffisante, indulgente
et peu appliquée. Une convention de l’OMS renforcera ses effets
si elle est ratifiée par le gouvernement.

Le paisible siège de l’Association des enseignants des sciences de la vie et de la terre (AESVT), à Casablanca, ressemble à une fourmilière où l’on s’affaire, à longueur de journée, pour trouver le slogan le plus percutant, l’illustration saisissante, l’argument le plus frappant, destinés à faire prendre conscience à l’opinion publique des ravages du tabac. L’association, à vocation écologique, a changé son fusil d’épaule depuis la rencontre de ses membres, en 2004, avec Mohamed Bartal, président de l’Association marocaine de prévention et d’éducation pour la santé (AMAPES Stop-Tabac). Ce croisé au long cours de la lutte antitabac a pu, sans difficulté, faire partager à l’AESVT ses convictions et son sens de l’alerte. Et c’est flamberge au vent que celle-ci, avec ses vingt-sept sections et ses 3 000 adhérents, s’est jetée dans le combat. Cette ardeur est superbement incarnée par Aïcha Naini, enseignante de sciences naturelles au lycée Al Kindy et épine dorsale de l’AESVT. Aux yeux de cette prosélyte, chaque individu est un futur couverti. Il suffit de se montrer persuasif.

Un fumeur sur deux meurt avant 69 ans
Et l’on est vite persuadé, lorsque Aïcha Naini étale la moisson de chiffres cueillis dans différentes études et enquêtes sur le tabagisme au Maroc. Des chiffres qui donnent froid dans le dos. La cigarette tue prématurément un fumeur sur quatre, auquel elle fait perdre en moyenne huit ans d’espérance de vie. Un fumeur sur deux décède avant l’âge de 69 ans. Selon le ministère de la Santé publique, la cigarette est à l’origine de 90 % des cancers du poumon, 80 % des cancers ORL, 70 % des maladies cardio-vasculaires, 45 % des inflammations de la vessie, outre les pannes sexuelles et autres affections qui, sans être mortelles, constituent de grands désagréments. Les spécialistes sont aujourd’hui formels : le tabac est le principal responsable de nombreuses maladies évitables. A l’échelle de la planète, chaque année meurent près de 5 millions d’accros, estime l’Organisation mondiale de la santé (OMS), qui ajoute que, si rien n’est fait d’ici 2030, le tabac tuera alors 10 millions de personnes par an, dont
70 % dans les pays en développement.

Malgré les périls encourus, les fumeurs ne sont pas près d’écraser leurs mégots. Par inconscience, ignorance ou forte dépendance ? Ce qui est établi par les tabacologues, c’est que pour l’immense majorité des individus fumeurs, l’agrément procuré par l’effet psychotrope du tabac tend à l’emporter sur les préoccupations relatives aux risques à long terme pour la santé. Et ils sont légion à faire le beurre de l’industrie de la fumée nocive. D’une enquête menée par la société Altadis, en décembre 2004, il résulte que 34 % de Marocains adultes sont atteints de tabagisme aigu. Piètre consolation, leurs homologues féminins représentent «seulement» 3,3%. Ce qui n’est guère consolant, c’est l’irrésistible attrait qu’exerce la clope sur les mineurs. Interrogés dans le cadre d’un sondage réalisé en octobre 2005 par le ministère de la Santé publique, 42 % d’élèves, dont l’âge moyen ne dépasse pas 14 ans, avouent leur penchant pour le tabac. Il y a le feu au lac, comme qui dirait, surtout que, confrontée à des législations de plus en plus restrictives dans les pays riches, l’industrie du tabac se tourne vers les pays en développement. Sur 1,1 milliard de fumeurs, 880 millions, soit les 4/5e, vivent dans le tiers-monde. L’Atlas mondial du tabac, dressé par l’OMS, indique que la consommation en Afrique a augmenté de 38,4 % entre 1995 et 2000. Les projections prévoient une hausse d’ici 2008, contre une diminution de 8% en Europe occidentale. Face au péril, les ONG marocaines, l’Ampes Stop-tabac et l’AESVT Maroc en première ligne, font feu de tout bois, multipliant campagnes et alertes. Souvent des coups d’épée dans l’eau, tant elles sont contrebalancées par l’indifférence navrante des médias et l’atermoiement honteux des pouvoirs publics.

Le Maroc tarde à ratifier la convention de l’OMS, les ONG pour la santé se mobilisent
De cette tendance des gouvernants à lambiner, on en possède l’illustration par leur réticence non avouée à entériner la convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac (CCLAT). Conçue, sinon pour éradiquer l’hydre du tabagisme, du moins pour l’atténuer sensiblement, la CCLAT, adoptée par l’OMS, le 16 avril 2004, a été signée par la plupart des pays, dont le Maroc, le 16 avril 2004. Il ne reste plus qu’à la ratifier pour franchir le pas qui sépare le rôle de simple observateur de celui de partie prenante et engagée. Une première échéance est fixée au 15 octobre 2005. Cinquante pays, Chine comprise – où sévissent un tiers des fumeurs dans le monde -, l’ont honorée. Les autres, dont le Maroc, ne s’y résolvent pas encore. L’OMS consent alors à proroger le délai jusqu’au 8 novembre. C’est-à-dire demain. Or, on ne voit toujours rien venir. Ce dont s’émeut l’AESVT, qui, après avoir plaidé, manifestement en vain, en faveur de la ratification auprès des ministères de la Santé, de l’Enseignement, des Affaires étrangères, sans oublier le Parlement, se tourne vers les médias, dans l’espoir de se faire entendre.

La cause n’est pas définitivement perdue. Si l’on en croit le docteur Noureddine Chaouki, un des contributeurs à l’élaboration de la CCLAT, la seule sanction qui guette les retardataires, c’est d’être écartés de l’inaugurale mais décisive conférence des parties, qui aura lieu en février 2006. La ratification n’étant, en fait, soumise à aucun délai, le Maroc pourrait, à tout moment, rattraper le coup.
L’unique loi antitabac en vigueur pèche par sa mollesse et ses insuffisances. S’inspirant de la loi française Evin, avec ses coins fumeurs et non-fumeurs, le gouvernement dépose une proposition de loi visant à exclure la cigarette dans les lieux publics, les transports en commun et les salles de spectacles, et à mettre au ban la publicité en faveur du tabac. Votée en 1991, cette disposition n’aura les honneurs du Bulletin officiel que le 2 août 1995, et elle sera mise en œuvre à partir du 3 février 1996. Avec des résultats inégaux. Dans les avions, les autobus, les autocars et les taxis collectifs, la loi n° 15-91 est strictement respectée. Dans les trains, elle l’est partiellement puisque fumer est interdit dans les compartiments mais toléré dans les couloirs. Les petits taxis, quant à eux, ont beau arborer l’affichette d’interdiction, leurs conducteurs accros n’en font pas toujours cas, encourageant ainsi leurs passagers à faire de même.

Les lieux publics sont à ce cahotique avenant. Si personne ne s’avise d’en griller une dans un hôpital ou dans une administration, le comportement du fumeur dépendant varie selon le lieu où il se trouve : quand celui-ci affiche des panneaux d’interdiction de fumer, il ravale son envie; à défaut, il se fait un devoir de remplir les cendriers qu’on a oublié de retirer.
Conclusion : à l’épreuve, la loi n° 15-91 s’est avérée peu dissuasive, ne serait-ce qu’en raison de la modicité de l’amende encourue par le contrevenant (10 à 50 DH); sans effets tangibles parce que non accompagnée d’un réel dispositif juridique. On ne peut compter sur elle pour voir un jour le nuage de fumée dissipé.

La convention-cadre de l’OMS pour la lutte antitabac vient à point nommé pour passer à un stade plus sérieux tant les mesures qu’elle préconise semblent de nature à porter un coup fatal au tabagisme. L’une d’elles prend pour cible les cigarettiers et, par ricochet, les fumeurs. Car, quand les premiers subissent une augmentation de la taxe, comme il est recommandé, ils la compensent inmanquablement par une majoration des prix. Constituer celle-ci en levier de lutte contre le tabagisme paraît, à première vue, judicieux. Mais il ne faut pas se leurrer, les incidences ne sont pas souvent heureuses. On peut observer qu’en dépit des cinq hausses brutales de prix, seuls les fumeurs les moins dépendants ont sauté sur cette aubaine pour se défaire de leur manie encombrante. Les incurables, eux, ont continué de se saigner aux quatre veines à seule fin de consumer leur santé dans leur marque favorite, ou se sont rabattus sur ses succédanés plus abordables. Pour sûr, il y en a, dans cette catégorie, qui, échaudés par le tribut payé à leur péché mignon, décident d’arrêter les frais. Sauf qu’après un an d’abandon de la clope, en moyenne 80 % d’entre eux rechutent, ainsi qu’une légion d’études médicales le soulignent. Tout porte à croire que le prix du tabac est rarement une forte motivation pour l’abstinence. En fait, ceux qui réussissent à se défaire de l’emprise de la cigarette n’en sont redevables le plus souvent qu’à leur seule volonté.

Sapress, seule entreprise à interdir la cigarette sur le lieu de travail
Si l’on en croit les chiffres des tabacologues, il y a de moins en moins de fumeurs marocains heureux. Perçus négativement par l’opinion publique qui les traite de pollueurs, de velléitaires et de semeurs de mort, ils rabaissent leur caquet. On ne rencontre plus d’individus se pavanant cigarette au bec, à la manière de Marlon Brando ou de Paul Newman, mais plutôt des fumeurs qui font profil bas, abîmés qu’ils sont dans un sentiment de culpabilité. Ce qui ne les dissuade guère de continuer à s’intoxiquer volontairement. Libre à eux de compromettre leur santé, pourvu qu’ils ne contaminent pas ceux qui ne veulent pas être victimes du tabac, s’écrie Aïcha Naini. Laquelle souscrit parfaitement à la disposition de la CCLAT selon laquelle la cigarette devrait être bannie sur les lieux de travail. Chose légitime. La toxicité du tabagisme passif, pour les personnes qui, sur les lieux de travail, subissent la fumée des voisins, n’est plus à démontrer. De nombreuses études médicales ont souligné que des non-fumeurs pouvaient être victimes d’un cancer du poumon pour avoir, pendant des années, inhalé la fumée de leur entourage. D’ailleurs, conscients du danger couru par les non-fumeurs au contact des fumeurs, beaucoup de pays occidentaux n’ont pas attendu la convention de l’OMS pour proscrire la liberté de fumer dans les entreprises. Au Maroc, fumer sur le lieu de travail demeure un geste fort répandu. Il déchaîne de plus en plus la colère de ceux qui en pâtissent. Aussi, certaines sociétés prévoient-elles des fumoirs pour les amateurs de ronds de fumée, d’autres isolent les fumeurs des non-fumeurs, rares sont celles qui interdisent franchement la cigarette. La Sapress en est l’exemple isolé.

La prohibition du tabac dans les lieux collectifs pourrait s’étendre aux cafés, bars et restaurants. Normal, s’exclament en chœur nos croisés de la lutte antitabac, si l’on interdit la clope dans les entreprises, au nom de la santé publique, il n’y a aucune raison que les salariés des lieux de convivialité n’en bénéficient pas. Pas seulement le personnel mais aussi les consommateurs qui mènent une vie sans fumée. L’argumentaire des prohibitionnistes est imparable. Reste à convaincre l’individu habitué à siroter son café tout en tirant une bouffée ou à faire passer son repas à l’aide d’une bonne cigarette. Sans compter les tenanciers qui penseraient qu’ils n’ont plus qu’à déposer enseigne. Ou encore les politiques, soucieux de ménager l’électorat cafetier-restaurateur. Ces résistances éventuelles ne réfrènent pas l’ardeur des ONG pour la santé. Elles s’y préparent, sans s’estimer vaincues.

Fumer dans les lieux publics est déjà interdit en Norvège, Suède Irlande, et Italie
L’interdiction de fumer dans les lieux publics est inévitable. La preuve par la Norvège, l’Irlande, la Suède, l’Italie, où les fumeurs ont appris à écraser leurs mégots à la porte des cafés, des restaurants, des hôtels, des discothèques, des administrations, des entreprises, des commerces, etc. Grâce à une autodiscipline louable encouragée par un barème sévère de sanctions.
Au fond, la réussite ou l’échec d’une loi dépendent du degré de détermination des pouvoirs publics. Il est vrai que l’Etat se trouve entre le marteau et l’enclume : s’il lutte contre le tabagisme pour préserver la santé des citoyens et ses propres deniers, il empoche par ailleurs les taxes qui représentent 66% du prix payé par les consommateurs. Est-il prêt à se passer d’une telle manne ? Là est toute la question.