La France a perdu le pari de l’intégration de ses immigrés

Dans un rapport de 600 pages, la Cour des comptes française pointe l’incurie de l’Etat en matière d’intégration de ses migrants.
Dans certaines cités, le taux de chômage des jeunes de l’immigration tutoie les 50% chez les 15-30 ans.
2/3 des habitants des barres, tours et «cages à poules» sont des immigrés.
Les politiciens, en fermant les yeux, ont laissé se développer des ateliers d’esclaves dans les caves.

Dans son es-
sai, Eloge de la France immobile (François Bourin), le sociologue Frédéric Ferney tenait que le métier de la France était de «donner autant que de recevoir» et de si bien absorber la diversité qu’elle en tirait des «modèles pour tous». A l’époque – nous étions à l’aube des années quatre-vingt-dix – on avait encore quelques illusions sur la force d’intégration de la France. Au discours délétère de Le Pen, on opposait une rhétorique du bien. A long terme, se rassurait-on, l’intégration de trois ou quatre millions d’étrangers se ferait malgré toutes les difficultés, comme elle s’est faite par le passé. Avec les Polonais, les Italiens, les Espagnols, les Portugais… A cela, un obstacle surmontable, le racisme, qu’il faut combattre par de grandes manifestations de solidarité, celle de la «Marche pour l’égalité», de 1985, celles de SOS Racisme, celles des chanteurs, des comédiens et des intellectuels. Contre les purs et durs de l’exclusion, on a déployé l’étendard de la soft-morale et toute une jeunesse a suivi dans un déluge de décibels. Ce fut œuvre utile : sans cette protestation à spectacle, on aurait pu croire à un moment que la France allait glisser vers l’intolérance.

L’optimisme qui sous-tend le vieux discours antiraciste ne suffit plus
Désenchantement. Très vite on a constaté que les bons sentiments ne suffisent pas. Aujourd’hui, l’optimisme qui sous-tend le vieux discours antiraciste n’est plus de mise. La France a définitivement raté l’intégration. A qui imputer cet échec ? Jean Daniel, dans un éditorial (Nouvel Observateur du 20 janvier 2005), montre du doigt les étrangers eux-mêmes : «Aujourd’hui, l’intégration est en procès. L’emploi même de ce mot est jugé suspect. Et la référence à son principe vous rejette dans les archaïsmes de la laïcité jacobine. Les immigrés, porteurs d’une culture qui leur est propre, n’auraient pas à s’intégrer dans une société qui a existé avant eux. Nés chez nous, ils seraient les éléments constitutifs d’une société qu’ils peuvent, comme tous les citoyens, faire évoluer. Ce serait la disparition d’une certaine France…»
Cette assertion, d’où sourd une forte inquiétude, appelle deux remarques : il s’en dégage, en creux, que c’est en raison de leur attachement à leur culture que les immigrés ne sont pas intégrables. Or, il n’est pas indispensable de renier son identité pour vivre en harmonie avec le pays d’accueil, à condition d’en respecter les valeurs. Preuve en est faite par Jamel Debbouze, Zineddine Zidane, Abdelatif Benazzi, et tant et tant d’enfants d’immigrés, qu’on présente comme des modèles. Dans le même numéro du Nouvel Observateur, l’ancien leader de l’équipe de France de rugby, dont le père est marocain, la mère algérienne, la femme chrétienne alors qu’il est musulman, soutient qu’il n’est pas déchiré entre toutes ces cultures : «Partagé, enrichi, mais pas déchiré. Mon grand-père me disait : “Là où tu trouves ton bien-être et ton pain, là est ton pays.” Je n’ai jamais renié mes origines et j’ai toujours fait cohabiter les cultures. J’ai ainsi participé à toutes les troisièmes mi-temps sans jamais boire une goutte d’alcool !».
La seconde remarque porte sur la tendance de Jean Daniel à faire endosser aux seuls immigrés la responsabilité de leur déficit d’intégration. Erreur rectifiée par un rapport de la Cour des comptes française, rendu public le 24 novembre dernier.
Qu’affirment, en substance, les magistrats dans ce pavé dans la mare de l’Etat français, de 600 pages, portant le titre: L’accueil des immigrants et l’intégration des populations issues de l’immigration ? Que les pouvoirs publics n’ont jamais abordé frontalement les problèmes. Que, en dépit des signaux d’alarme, ils ont estimé que l’intégration allait s’imposer, sans qu’il soit nécessaire de lui donner un coup de pouce. Que les partis démocratiques, tout en affichant leur sollicitude, ont toujours fait peu de cas des immigrés et de leurs problèmes d’intégration. Que les politiciens, en fermant les yeux sur l’immigration irrégulière, ont laissé prospérer de véritables ateliers d’esclaves dans les caves. Enfin, que c’est cette manie de se voiler la face qui a engendré la discrimination collective.
Tout cela par peur de dramatiser, par souci de ne pas indisposer les «Français de souche», par crainte de heurter l’opinion à laquelle le Front national tendait les bras. Le résultat est là : les immigrés sont happés vers le bas. Des zones de pauvreté et de non-droit se sont enkystées, évoquant en réduction les vastes ghettos noirs ou portoricains des mégalopoles américaines; des banlieues ont totalement décroché d’une vie sociale normale et dérivent doucement vers la jungle américaine ; les immigrés sont de plus en plus enclins à la communautarisation ; ils rejettent le modèle du pays d’accueil ; leurs logements se dégradent; leurs enfants sont voués à l’échec scolaire. Pour la Cour des comptes, l’intégration souffre aujourd’hui d’une double hypothèque : «la concentration des migrants et le poids de l’immigration irrégulière».

Nombre des étrangers évalué à 3,2 millions alors qu’ils étaient déjà 4 millions en 1990…
A force de ne pas voir pour ne pas avoir à en débattre, l’Etat oublie de compter juste. D’abord, combien d’étrangers en France ? Nul ne saurait le dire avec précision, faute de statistiques plausibles. A peine avance-t-on quelques estimations. C’est ainsi qu’on «estime» entre 100 000 et 150 000 le flux annuel des entrées régulières en France et qu’on dénombre 3,2 millions d’étrangers. Or, en 1990, ils étaient déjà 4 millions. Autrement dit, les chiffres brandis ne valent pas un bouton. Le mystère s’épaissit encore et encore quand on s’avise de recenser les entrées clandestines. Cette fois-ci, il serait injuste de s’en prendre à l’administration tant celles-ci lui échappent par la force des choses. La Cour des comptes rapporte quelques estimations cueillies par-ci par-là, dont on appréciera les grands écarts : le flux des entrées irrégulières oscillerait entre 13 000 et 30 000 par an pour les plus optimistes, mais dépasserait les 140 000 pour les plus alarmistes ; le nombre minimum de clandestins ne pourrait être en deçà de 135 000, mais la réalité avoisinerait les 400 000; la majorité des étrangers en situation irrégulière sont des demandeurs d’asile. Il en viendrait 50 000 selon le mal nommé ministère de l’Intégration. Or, même déboutés de leur requête, ils demeurent sur le territoire français : soit quelque 250 000 personnes, dont 85 % travailleraient au noir.

Faute de formation des immigrés, l’intégration par le travail reste un slogan
Dans le domaine de l’emploi, et c’est la Cour des comptes qui s’en plaint, «l’information est d’une pauvreté préoccupante», excepté quelques données, un peu datées, fournies par l’INSEE. D’où il ressort que les immigrés démarrent fatalement au bas de l’échelle. Un salarié sur deux travaille dans le BTP ou les services, secteurs demandeurs en main-d’œuvre peu qualifiée. Au total, les ouvriers représentent 78,8 % de l’ensemble de la main-d’œuvre étrangère. Résumons-nous : les immigrés constituent la principale main-d’œuvre du bâtiment, de l’hôtellerie, de la restauration, de la confection, des déchetteries, des emplois domestiques. Tous ces secteurs, indispensables à l’économie française, ne fonctionneraient pas sans cette main-d’œuvre payée chichement. Ils s’en contentent quand les nuages ne s’amoncellent pas à leur horizon. De fait, l’intégration des immigrés par le travail bute sur un problème épineux : presque toutes les branches de l’industrie française se sont débarassées par centaines de milliers de leurs cols bleus les moins qualifiés. Et les immigrés ont trinqué d’autant plus que les entreprises n’avaient rien fait pour les former. Elles ont purement et simplement jeté ces ouvriers à la casse, sans chercher à les réadapter à la nouvelle donne économique.
Et ce sont les enfants de ces immigrés déclassés, rejetés, qui en font les frais. Amal, «Française de papiers» et Marocaine par ses parents, n’est pas près de se débarrasser des galères professionnelles. Le racisme, elle le subit. «Combien de fois j’ai trouvé un boulot par téléphone ! Et quand je me présentais, nickel jusqu’au bout des ongles, on me disait que la place était prise…» Bref, conclut Amal, «je n’ai jamais été embauchée plus de trois mois d’affilée et je ne trouve que des boulots “merdiques” par intérim». La France compte des dizaines de milliers d’Amal, jeunes immigrés ou enfants d’immigrés en mal d’emploi, de qualification professionnelle et de reconnaissance sociale, et qui sont l’objet d’une discrimination crue.
Aux “clandestins” sont dévolus travail au noir, salaire de misère, dépendance à l’égard du patron, esclavagisme… Avec les risques de «désordres» qu’ils font courir, involontairement, à la collectivité tout entière. «Disponibles, peu coûteux et dans l’incapacité de réclamer leurs droits, ils sont des salariés “très avantageux” pour leur employeurs», note François Brun, chercheur au Centre d’étude de l’emploi dans Libération (6 décembre 2004). «Cet état de fait n’est pas seulement inacceptable et indigne des principes que la France prône, souligne la Cour des comptes. Il est à l’orgine de perturbations sur le marché de l’emploi, de défaut de recettes pour les institutions sociales et, plus généralement, de troubles graves pour l’ordre public».
Troubles graves pour l’ordre public ? Il s’agit là d’un contresens dont il faut se débarrasser, selon lequel le péril viendrait des «clandestins». Faute d’une politique cohérente, on désigne cet épouvantail à l’opinion et on brandit l’épée de bois d’un contrôle aux frontières impossible à mettre en œuvre. Or les «clandestins» travaillent chez des Français et rentrent chez eux exténués en rasant les murs. Ceux qui font du bruit, ceux qui chahutent au pied de tours de HLM, qui volent les autoradios ou arrachent les sacs à main, ce ne sont pas des zombies du travail au noir. Ce sont des beurs que le chômage, la pauvreté, l’école de la sélection et l’incertitude culturelle rejettent dans la rue.

Un enfant maghrébin sur cinq quitte l’enseignement sans diplôme
Toutes les études l’ont montré : à catégorie sociale égale, les enfants d’immigrés réussissent aussi bien à l’école que les autres. Pourtant, les statistiques de l’Education nationale française sont édifiantes. Fortement scolarisés, les élèves de nationalité étrangère représentent 8,8 % de l’effectif global des établissement scolaires. Mais ils ne sont que 4,2 % dans le second cycle long et général. Et surtout ils sont surreprésentés dans les «filières de relégation», les voies de garage, sections d’éducation spécialisée, classes ateliers, etc. (18,9 %).
D’après le rapport de la Cour des comptes, un enfant maghrébin sur cinq quitte le système scolaire sans diplôme. Pis : à diplôme égale, une personne d’origine maghrébine a deux fois moins de chances qu’un Français de souche de devenir cadre, cinq fois moins si elle est d’origine africaine. Dans ces zones, le taux de chômage culminait à 35,3 % en 1999, soit trois fois plus que le taux national français; 23% des jeunes des quartiers issus de l’immigration ont un parcours professionnel chaotique et 40% sont à la recherche d’un emploi. Selon une étude plus récente, ce chiffre tutoie, dans certaines cités, les 50% chez les 15-30 ans.
Intégration dans l’échec, donc. Les enfants de migrants semblent voués aux écoles ghettos comme aux cités ghettos. Ghettoïsés, les immigrés? Le terme révulse la Cour des comptes, qui préfère parler de «concentration». Un doux euphémisme, si l’on regarde la réalité en face. «L’objectif initial des dispersions des immigrés dans le parc immobilier a été démenti par les faits dès les années 80», s’insurge la Cour des comptes. Preuve par Sarcelles (Val d’Oise), où la Caisse des dépôts et consignations, le grand argentier de l’Etat français, possède 80 % des logements locatifs. Première ville nouvelle de France, Sarcelles, dont la construction a débuté en 1955, accueillait des rapatriés de Tunisie et d’Algérie, des petits fonctionnaires parisiens, des ouvriers de Citroën, dont nombre de migrants. La crise terrassa la ville. Rapatriés et fonctionnaires sont partis ailleurs. Restèrent les immigrés qui, en difficulté, s’enfermèrent dans les tours et les barres, devenus de véritables ghettos urbains et ethniques. Sarcelles n’est pas un exemple isolé. Dès les années 80, les immigrés ont été contenus dans quelques régions (Ile-de-France, Rhône-Alpes, Provence-Alpes – Côte d’Azur) et dans ces régions, parqués dans des quartiers ou dans des cités déterminées, s’accommodant de logements vétustes, dégradés, décrépits. Les 2/3 d’entre eux habitent des HLM construits avant 1975, autrement dit, des barres, des tours et autres «cages à poules». Souvent repliés sur eux-mêmes, vivant en famille selon les coutumes de leur pays d’origine, voire de leur village d’origine, s’entassant dans quelques mètres carrés, partageant souvent le même lit.
Logement, travail, école, tous les indicateurs de l’intégration virent au rouge, à cause, principalement, de l’incurie de l’Etat français. La France a perdu le grand pari du siècle : réussir à intégrer les étrangers vivant sur son sol .

Pour la Cour des comptes française, l’intégration souffre aujourd’hui d’une double hypothèque : la concentration des migrants et le poids de l’immigration irrégulière.

L’intégration des immigrés par le travail bute sur un problème épineux : presque toutes les branches de l’industrie française se sont débarrassées par centaines de milliers de leurs cols-bleus les moins qualifiés. Et les immigrés ont trinqué d’autant plus que les entreprises n’avaient rien fait pour les former. Elles ont purement et simplement jeté ces ouvriers à la casse, sans chercher à les réadapter à la nouvelle donne économique.

Les enfants d’immigrés ne sont que 4,2 % dans le second cycle long et général. Pourtant, à catégorie sociale égale, ils réussissent aussi bien à l’école que les autres ; l’intégration par l’école est donc un échec.