«Khtaba» et «delala» : marieuses et intermédiaires disparues de nos jours…

• Des femmes, sages et respectées, ont, durant le siècle dernier, fait des unions et conclu des transactions dans la plus haute discrétion.
• Hajja Zahra, Khtaba et delala, revient sur cette tranche de sa vie dans l’ancienne Médina de Casablanca…

Hajja Zahra replonge, trois heures durant, dans sa vie d’avant: «Avant que les temps ne changent, que la société ne change et que le monde se modernise, nous vivions autrement… Avant c’était la simplicité, pas de téléphone, pas d’ordinateur, rien, il n’y avait que le contact direct, humain et chaleureux…». Avant remonte, pour Hajja Zahra, aux années 50 et 60 et même, dira-t-elle, jusqu’aux années 70. Période durant laquelle, résidant dans le quartier Bab Marrakech, à proximité du célèbre marché de cette place, elle était «Khtabba et Delala». Deux activités qui n’existent plus aujourd’hui et que les jeunes générations ne connaissent pas du tout.
Femme au foyer, mère de six enfants et épouse du boucher du quartier, Hajja Zahra était connue et respectée par les autres femmes de son quartier et des environs. Elle était sollicitée par plusieurs familles pour trouver un époux ou une épouse à leurs enfants et aussi à trouver acheteur pour des vêtements (en particulier des caftans) et des bijoux. «Dans le temps, ce type d’activités était normal et courant, parce que, tout d’abord, les jeunes, en particulier les filles, ne sortaient pas beaucoup, donc il y avait peu d’opportunités de rencontres. Ensuite, les femmes qui, pour une raison ou une autre, se trouvaient dans le besoin n’osaient pas vendre leurs affaires et leurs bijoux. Elles voulaient rester dans l’anonymat et chargeaient la Delala de faire la transaction pour leur compte», explique Hajja Zahra tout en précisant que «cela se faisait dans la plus haute discrétion. On ne faisait pas du porte-à-porte mais les missions étaient accomplies dans le cadre de réunions familiales ou entre voisins et de façon très subtile et fine».
Ainsi, pour la Khtaba, la recherche d’une épouse est un long processus. «Il y a deux cas de figure, si la mère du jeune homme a déjà une piste, je devais rendre plusieurs visites pour des prétextes différents à la famille de la jeune fille, me rapprocher d’elle pour observer la jeune fille et savoir s’il n’y a pas un ou d’autres prétendants. Mais je devais aussi connaître la famille, la situation financière des parents et enquêter sur la réputation de la famille et surtout sur la situation des autres sœurs, s’il y en a. Une sœur divorcée ou vieille fille, un frère chômeur et consommateur d’alcool ou de kif dévalorisent la mariée aux yeux de la mère de l’époux…Les jeunes filles de maintenant doivent s’estimer heureuses, car les contraintes sont plus légères actuellement», dit Hajja Zahra, qui se rattrape rapidement «mais, aujourd’hui, elles ont d’autres contraintes, parce que les familles recherchent une épouse qui a un emploi, un bon salaire et pourquoi pas un logement. Sans compter qu’avoir en plus des parents riches serait un atout de taille !».

Les mutations de la société prennent le dessus
Et de rectifier qu’«avant les familles étaient également soucieuses de la situation financière des futurs conjoints de leurs enfants, mais l’accent était beaucoup plus mis sur la réputation de la famille, des rapports entre les parents, l’éducation et lahdaga de la jeune fille qui doit être une parfaite maîtresse de maison». Après les visites répétitives, la khtaba parle à la mère de la jeune fille du prétendant, présente sa famille et attend un retour. Dans le cas où la famille du jeune homme n’a pas de future épouse en vue, la Khtaba doit leur faire des propositions. Et photos à l’appui pour vanter la beauté des futures épouses. L’échange de photos était essentiel, car les jeunes ne pouvaient pas se voir et sortir ensemble, donc ils prenaient leur décision sur la base de la photo ! Et la Khtaba d’ajouter : «Parfois, la mère choisissait pour son fils, si la fille lui plait, elle passe outre l’avis de son fils. Au-delà de son statut de « marieuse», Hajja Zahra avait une autre casquette : delala. Il faut comprendre intermédiaire… Elle avait alors, cette fois, pour charge de vendre des vêtements ou des bijoux pour le compte d’autrui. «A l’époque, vendre ses anciens vêtements ou ses bijoux, peu importe la raison, était hchouma et il fallait procéder discrètement. Donc, je prenais les marchandises à vendre chez moi, la propriétaire m’en donnait le prix d’achat et le prix qu’elle souhaitait en obtenir. Les delalates ne rajoutaient pas de marge et une fois la vente conclue, les propriétaires donnaient une petite récompense qui n’était pas négociée et très rarement contestée par la dalala qui se contentait du don qui lui est fait. Cela diffère, actuellement, de l’intermédiaire qui lui fixe sa marge et l’encaisse directement», explique Hajja Zahra qui tient à préciser que «l’intervention de la delala n’avait pas une connotation commerciale, c’était plutôt un service rendu discrètement à une amie, une voisine, ou une femme de la famille». Pour la khtaba, il n’y avait pas non plus d’intéressement financier. Une fois le mariage arrangé, les deux familles offraient un cadeau, notamment un tissu ou une paire de babouche (cherbil), une jellaba ou un haïk. Et la khtaba était impliquée dans tout le processus des préparatifs du mariage et invitée à tous les événements festifs de la famille. Du nombre d’unions qu’elle a scellées, Hajja Zahra ne se rappelle plus: «Beaucoup, parce que j’ai été sollicitée par un grand nombre de familles avec qui je suis toujours en contact. J’ai assisté au fil du temps aux mariages des enfants et même actuellement encore, et malgré mes 88 ans, aux mariages des petits-enfants de certains couples que j’ai mariés au cours des années 50 et 60».
Peut-elle encore être marieuse et delala ? «Non, les temps ont changé, aujourd’hui tout est difficile», répond Hajja Zahra qui, faut-il le noter, est très au fait des nouvelles lois, du développement des réseaux sociaux qui, s’ils existaient avant, auraient, dit-elle amusée, «facilité notre tâche. Les mariés auraient pu se parler et se voir…». Les mutations de la société marocaine lui font-elles regretter les pratiques de son époque ? «Oui, dans le sens où les gens étaient proches les uns des autres et la simplicité était de mise. Aujourd’hui, on est plus renfermé sur soi, on se méfie de tout et de rien. Et ce virus n’a pas arrangé les choses !», réplique Hajja Zahra qui s’est faite vaccinée non sans crainte. «Mes enfants m’ont conseillé de le faire pour reprendre une vie normale. Mais, depuis, je suis à l’écoute de mon corps, j’ai peur des effets secondaires que j’ignore d’ailleurs (rires)… Allah ihfad !!!», conclut-elle.