Jamais sans mes vacances et… jamais sans mon Ramadan

Ramadan coïncide cette année avec le mois d’août. Facteur cultuel oblige, peu de Marocains voyageront pendant le mois sacré.
Les plus chanceux prendront leurs vacances à  partir de la mi-juillet pour profiter de la mer et des loisirs.
Baisse de la demande des voyages organisés de 50 à  70% pendant la deuxième moitié du mois d’août.

L’été vient de commencer. Qui dit été dit vacances, repos, voyages, plage et farniente. Du moins pour ceux qui ont les moyens. Sauf que cette année une partie de la saison estivale propice aux vacances coïncide avec Ramadan. Plus courte d’environ onze jours que celle du calendrier grégorien, l’année du calendrier musulman (hégirien) fait coïncider cette année Ramadan avec trois semaines du mois d’août, celui des congés par excellence, aussi bien dans le secteur public que privé.
Le mois sacré débutera donc le 12 août. Cette nouvelle donne aura-t-elle des répercussions sur les habitudes vacancières des Marocains ? Les vacanciers mettront-ils leur maillot de bain pour se ruer sur les plages comme d’habitude ? Voyageront-ils ou préféreront-ils rester chez-eux ? A chacun ses vacances pendant ce Ramadan estival. Tout dépend, d’après les témoignages recueillis, de la classe sociale à laquelle appartient le vacancier, et donc des moyens ; de la manière dont on perçoit Ramadan et du degré de religiosité de chacun. Car Ramadan, outre qu’il soit une obligation religieuse, est le seul parmi les cinq piliers de l’Islam à receler une charge sociale très forte. Des millions de Marocains se passent de la prière, mais non de Ramadan, pilier plus respecté que tous les autres : nombreux ne se reconnaissent en effet musulmans que par le jeûne.
Comme le dit si bien le sociologue Noureddine Zahi, «par rapport aux autres rites religieux, Ramadan est un rite collectif qui puise sa force d’une conscience collective, à l’inverse de la prière qui est une pratique individuelle. C’est une contrainte sociale, sociologiquement parlant, qui s’impose à toute la collectivité musulmane, même à ceux qui, pour une raison ou une autre, ne veulent pas s’y résoudre».
Hassan B., 40 ans, cadre bancaire, deux enfants de huit et dix ans. Musulman non pratiquant, un tantinet fêtard qui prend sa dose d’alcool régulièrement pendant toute l’année, mais Ramadan, pour lui, est une occasion, vacances ou pas, pour se rapprocher de Dieu et expier ses péchés antérieurs. Passer les vacances, en famille, au bord de la mer, est sa passion. Il ne dérogera pas à la règle cette année encore. «Le Maroc est le plus beau pays du monde», telle semble être sa devise, pourvu, précise-t-il, qu’on ait les moyens de profiter confortablement des beautés naturelles. Partir en Turquie ou en Espagne pour bronzer, non, ça ne le tente pas. «Nous avons 3 500 kilomètres de côtes pour le faire chez nous. Partir en voyage organisé en Thaïlande, en Chine ou en Egypte, pour découvrir les civilisations et les monuments d’autres peuples, oui, à la rigueur», dit-il.

Veiller jusqu’au shour à jouer aux cartes, et se réveiller à quatorze heures

Cette année, Ramadan ne l’empêchera pas de penser à deux semaines au bord de la mer, «à Azemmour, Mohammédia ou Bouznika». Au contraire, deux raisons fondamentales l’y encouragent: «Le loyer, estime-t-il, ne sera pas aussi cher puisque les gens n’aiment pas trop se déplacer pendant Ramadan et préfèrent généralement le passer chez eux, et donc la demande sera moins forte. Je louerai un cabanon à
8 000 DH à tout casser pour un mois. Deux semaines pour ma famille et les deux autres pour un autre couple. Une façon de partager les frais de location». Deuxième raison, liée à la première : la plage sera peu fréquentée et donc ça lui permettra d’en profiter au maximum. «Ça sera le repos total : pêche à la canne, lecture pendant la journée. Je fuirai la ville et ses contraintes, les amis qui frappent à tout bout de champ à la porte pour m’inviter à des parties de cartes. Ces deux semaines, pendant Ramadan, seront pour moi le moment idéal pour mettre un peu d’ordre dans ma tête, de bouquiner, de se reposer et de consacrer le maximum de temps à ma petite famille».
Il est peu probable, en effet, que les plages marocaines en ce mois de piété soient totalement désertes, mais leur fréquentation sera considérablement réduite. La gente féminine n’y aura en tout cas pas droit : se balader sur la plage en maillot de bain, à moitié nu, passerait pour de la provocation. «Même en temps normal, sans Ramadan, je ne m’aventurerai pas dans mon pays en maillot, devant le regard concupiscent des hommes. Plus est, pendant Ramadan, on me lynchera. La plage au Maroc, c’est fait pour les hommes, Ramadan ou pas», se plaint Siham, la trentaine, directrice d’une agence de voyages, habituée à partir à l’étranger pendant les vacances avec son mari.
Ce couple ne dérogera pas, non plus, à cette habitude. Au contraire, pour la première fois de sa vie, il se réjouit déjà à l’idée de profiter de ses libertés individuelles sans limites, sans la censure de la société. «Nous ne jeûnons pas, mais nous sommes obligés de nous en cacher. Cette fois-ci, nous pourrons manger en public. Les vacances sont la seule occasion où l’on s’éclate, pourquoi se priver d’aller, par exemple, en Espagne, pour le faire ?», s’interroge le mari.
Des fêtards, en effet, rechignent à l’idée de rester dans un pays où restaurants et boîtes de nuit sont fermés, où les plages sont l’apanage des hommes, «épiés par le regard inquisiteur de quelques fanatiques», se désole Mehdi, un MRE vivant en France, marié, avec deux enfants de 21 et 18 ans. Tous les ans, il est au mois d’août dans son pays. Mais pas cette année. Il avancera cette fois-ci son séjour «qui sera le plus court possible», soit dix jours, les derniers du mois de juillet.
Cette famille ira au bord de la mer dans un cabanon à Tamaris, station balnétaire située à quelques kilomètres de Casablanca, prêté par des amis à eux. «Beaucoup de jeunes MRE, habitués à l’ambiance de fête chez eux au Maroc pendant leurs vacances, ne viendront pas cette année, sinon avant Ramadan», confirme ce directeur d’hôtel et de cabaret à Casablanca.
D’habitude, en août, une bonne partie de sa clientèle est constituée de jeunes émigrés marocains. «Ils mangent, boivent et dépensent sans compter, et la recette est la meilleure de l’année. Ils viendront peut-être cette année au mois de juillet», espère-t-il. Mais il ne craint rien, son cabaret situé à Aïn Diab ne désemplit pas pendant Ramadan. Le soir, après la rupture du jeûne, il est pris d’assaut (comme toute la côte casablancaise d’ailleurs) par une autre clientèle, et sur réservation. La soirée y est tous les jours animée par un orchestre de musique chaâbi jusqu’à l’aube. Aux antipodes de leurs juniors, des MRE plus avancés dans l’âge, qui, eux, observent, scrupuleusement, les rites ramadanesques, aimeront au contraire se fondre dans l’ambiance familiale. Pour une fois que le mois sacré coïncide avec leur congé, pourquoi s’en priver ?

Une baisse de la demande des voyages organisés pendant Ramadan

A chacun ses vacances donc pendant ce Ramadan. Beaucoup préfèrent ne pas bouger, rester dans leur ville, chez eux. Saïd, la quarantaine, fonctionnaire, a l’habitude pendant les vacances de mettre le cap sur son bled, Taounate, une façon de se ressourcer et d’emmener ses trois enfants découvrir leurs racines. «L’été, il y fait très chaud, se plaint-il. Avec le jeûne, ça sera pour nous encore plus difficile d’emprunter le même itinéraire cette année». Notre fonctionnaire ne partira nulle part donc, mais il ne s’ennuiera pas. Pour lui, la journée sera remplie. Elle commencera à 14 heures, l’heure où il se réveille. «J’irai faire les courses et je rentrerai après m’installer devant mon téléviseur», dit-il.
Des émissions, pendant ce mois sacré, il y en a de tous les genres, sur toutes les chaînes, locales ou satellitaires. Il n’aura donc que l’embarras du choix. Rite sacré pour lui pendant Ramadan, vacances ou pas : aider sa femme dans la préparation du repas de la rupture du jeûne. «Après le ftour, j’irai à la mosquée pour la prière des taraouihe, et ensuite je vais au café pour jouer au rami avec les copains. D’ordinaire, quand je travaille pendant Ramadan, j’y restais jusqu’à une heure du matin. Cette année, avec les vacances, j’allongerai jusqu’au shour».
Interrogés, plusieurs jeunes feront de même : veiller jusqu’au shour. «Avec la chaleur du mois d’août, autant veiller la nuit et se réveiller tard, le jeûne sera moins éprouvant. Mais voyager pendant Ramadan, non, c’est impossible», tranche, Issam, un étudiant de 23 ans.
Enfin, il y a aussi ceux, très nombreux, qui tenteront de concilier aspect social du Ramadan et nécessité de prendre des vacances. A l’exemple de Salim, plusieurs couples ont décidé de profiter des dix premiers jours d’août pour voyager à l’étranger et rentrer chez eux, avant le début du mois sacré.
«Ma femme ne peut prendre de congé en juillet. Ce sera donc le mois d’août et nous allons faire en sorte d’en tirer le maximum. Les dix premiers jours seront consacrés à un voyage à l’étranger, probablement en Espagne, pour ne pas perdre trop de temps en route. Là-bas, nous pourrons profiter des plages avec les enfants, faire du tourisme, se promener et moi je pourrais siroter une bière ou prendre un verre de vin, quand j’en aurais envie. Pour moi, des vacances sans plage, sans sorties nocturnes, sans promenades en  short et sandales, ne sont pas des vacances. Ce sera donc vacances pendant dix jours, puis repos pendant le Ramadan». Avec cette combinaison, Salim pense avoir trouvé le bon compromis. Il estime même qu’en quelque sorte l’avènement du Ramadan en plein mois d’août lui permettra de réaliser ce qu’il repousse toujours pendant ses vacances : faire du rangement chez lui. «Il y a plein de papiers à classer, de bricolage à faire. Toutes ces petites nécessités que l’on se promet de réaliser un jour, mais que l’on oublie pendant les vacances, car on se dit qu’on n’a pas travaillé toute l’année pour rester chez soi. Ce n’est donc pas plus mal».
De manière globale, les Marocains vont rester chez eux au cours du mois sacré, ils se voient mal voyager, ne serait-ce qu’à l’intérieur du pays. Il y a donc ceux qui auront sacrifié les vacances et ceux qui en prendront dès le mois de juillet et travailleront en août, sachant que leur productivité sera faible au cours de cette période. «En somme, ce sera des vacances déguisées, ironise Jamal, cadre bancaire. Pendant deux mois successifs, l’économie marocaine tournera au ralenti».
Ralenti ou pas, les Marocains tiennent à leur vacances. Les adeptes des voyages organisés, ne voulant à aucun prix rater leur congé, ont réservé leur ticket avant l’arrivée de Ramadan.
Les agences de voyages notent en effet une demande soutenue pour les séjours se situant entre la mi-juillet et les dix premiers jours du mois d’août, pour des destinations habituelles comme l’Egypte, la Turquie, la Thaïlande ou encore la Malaisie. Une légère augmentation de la demande pour cette période par rapport à l’année dernière, mais sans plus. Néanmoins, remarque Jamal Chérif Alami, responsable des voyages organisés à Atlas Voyages, il y a une nette baisse de la demande (de 50 à 70% par rapport à l’année 2009) pour la période de la deuxième moitié du mois d’août, à cause justement du mois sacré. En une phrase, le mot d’ordre semble être : jamais sans mes vacances et …jamais sans mon Ramadan non plus.