Jamais sans ma série turque !

Les fictions turques et les magazines de faits divers monopolisent les chaînes nationales. Plus de la moitié des téléspectateurs regardent les chaînes étrangères. Les critiques de l’audiovisuel dénoncent l’improvisation et le manque de créativité de la production nationale…

Rien ne ferait rater à Khadija, femme au foyer, sa série turque Samhini. Toute sa journée est organisée en fonction de l’heure de diffusion de son feuilleton préféré. «C’est une histoire d’amour qui me fait rêver et les réalisateurs marocains ne font pas des films de cette qualité», dit-elle. Mais elle reconnaîtra quand même qu’en matière de téléréalité et d’émissions sociales, ils savent faire. «Le samedi soir, je ne rate jamais Lalla Laarossa. Je ne rate pas non plus Lahbiba Oumi, Maa Nass et Moudawala», raconte Khadija qui, sondée sur les chaînes étrangères, n’en citera aucune. Khadija est-elle le portrait type du téléspectateur marocain ?

Les critiques de l’audiovisuel craignent que ce soit le cas malheureusement. Même si, selon les études de Marocmétrie, les téléspectateurs marocains préfèrent les chaînes étrangères -ils sont d’ailleurs 57% à bouder les chaînes nationales- la tendance révèle que globalement les 43% qui regardent les télés nationales préfèrent les fictions turques et les émissions de faits divers.

Selon les récents indicateurs de la médiamétrie, les  deux chaînes nationales, Al Oula et 2M, rassemblent respectivement 9 983 000 et 13929000 de téléspectateurs en moyenne sur une journée. Que regardent-ils ?

Ils sont férus des histoires turques à l’eau de rose, des téléréalités et autres magazines de faits de société. Et ce sont ces programmes qui sauvent l’honneur des chaînes nationales face à la concurrence étrangère. Ce qui est largement prouvé lorsque l’on se penche sur le top 20 des programmes d’Al Oula et de la chaîne d’Ain-Sebaa. Caracolant en tête avec un taux d’audience de 29,5% en journée et de 26% en prime time (20h50 à 22h30), 2M voit son taux d’audience essentiellement porté par les séries turques, notamment Samhini et Tamane El Hob. Et c’est Samhini qui arrive en tête avec un taux d’audience atteignant 69,8%, réunissant ainsi 6734000 de téléspectateurs. Le deuxième feuilleton enregistre un taux de 66,7%.

En dehors des séries à l’eau de rose, les émissions de divertissement comme Jazirat El kenz (Fort Boyard), Rachid Show sont également au cœur de la programmation de 2M. Preuve en est leur taux d’audience respectif qui est de 61,8 et 61,4%.

Le téléspectateur n’a-t-il que la télévision qu’il mérite ?

Mais les fidèles de 2M se délectent aussi des émissions sociales de faits divers. Ainsi, Lahbiba Oumi a un taux d’audience de 61,1% et est regardée par 6 296 000 de personnes. Pour Al Oula, c’est la téléréalité, Lalla Laarossa, qui arrive en tête avec un taux d’audience de 64,2% et 6729000 de téléspectateurs. Suivie par les fictions marocaines (Dar Ghozlane, Waadi) regardées respectivement par 5,7 et 4,2 millions de téléspectateurs. Les soirées musicales du samedi soir font également partie des programmes préférés d’Al Oula avec un taux d’audience qui atteint les 40%. Et sur 2M, la soirée de fin d’année enregistre un taux d’audience de 62%.

Faut-il alors réduire les choix télévisuels des Marocains aux fictions turques, soirées de divertissement et magazines de faits divers ? «Il faut croire que oui, si l’on considère les conclusions des études et des mesures d’audience. Et les chaînes de télé semblent se contenter de cela et continuent à servir des programmes d’une médiocrité décevante…», lancent des membres de l’association des critiques de l’audiovisuel. Du côté des chaînes de télévision, on répond que «les programmes diffusés répondent aux attentes des téléspectateurs». Et il faut judicieusement savoir faire la part des choses et distinguer les catégories de téléspectateurs. Il est certain que pour ceux appartenant à la CSP A et B, les attentes sont différentes et sont plus exigeantes. C’est peut-être cette catégorie qui est plutôt adepte des chaînes étrangères et en particulier les télévisions françaises. Abondant dans ce même sens, des responsables de 2M soulignent que «les études de médiamétrie nous renseignent sur les choix des téléspectateurs et leurs préférences et nous adaptons nos programmes en fonction de ces données. De plus il faut aussi spécifier que la chaîne est généraliste et s’adresse aux CSP populaire et moyenne. Elle s’adresse aussi à toutes les tranches d’âge, ce qui explique la diversité des programmes. Sans compter que, pour des considérations financières, les recettes de la chaîne proviennent à 95% de la publicité, nous maintenons les programmes qui réalisent les plus forts taux d’audience afin de vendre les espaces publicitaires». Du côté d’Al Oula, on précise brièvement «que les programmes répondent aux attentes des téléspectateurs…». Le verdict est tombé : le téléspectateur marocain n’a que la télé qu’il mérite…

Pour les critiques de l’audiovisuel, «c’est un raccourci que prennent les chaînes nationales pour justifier peut-être la qualité de leurs programmes et aussi le choix de leurs grilles qui se caractérisent par une production médiocre et insuffisante». Les critiques dénoncent sévèrement l’improvisation et l’absence de visibilité et de choix télévisuel au niveau des chaînes. Celles-ci, poursuivent-ils, «ne réagissent même pas aux critiques des téléspectateurs lorsque ceux-ci remettent en cause la pertinence et la qualité d’une émission. Ce qui est en soi un manque de respect vis-à-vis du téléspectateur qui paie la taxe de promotion du paysage audiovisuel !». Ils n’hésitent pas à citer le cas de Rachid Show : «Le taux d’audience est étonnant vu la qualité qui laisse à désirer…Peut-être faudrait-il revoir le concept ou peut-être répondre aux vœux des téléspectateurs signataires de la pétition pour sa suppression…», dit-on à l’association des critiques.

Le Ramadan réconcilie-t-il le téléspectateur avec les chaînes nationales ?

Et d’ajouter, «les téléspectateurs marocains aiment les émissions de débat, les reportages et les émissions culturelles ainsi que les fictions programmées par les chaînes internationales». Ce constat est valable pour une certaine catégorie de téléspectateurs qualifiés «d’occidentalisés préférant les chaînes européennes et françaises en particulier». Les critiques  invitent les chaînes marocaines à s’aligner sur la qualité de ces programmes et à faire dans l’innovation et la créativité. Ils appellent aussi à la mise en place d’une stratégie gouvernementale pour l’amélioration de l’offre télévisuelle.

N’est-on pas trop sévère avec nos télévisions ?

Plusieurs spécialistes de la question répondent positivement. Ils regrettent certes le niveau et la qualité de certains programmes, toutefois ils tiennent à préciser que «l’offre des télés étrangères n’est pas toujours bonne. Il y a de la qualité mais il y a aussi des émissions qui ne méritent pas d’être suivies… Il y a beaucoup de redondances dans les thèmes, la présence continue des mêmes intervenants sur plusieurs chaînes. Sans compter que sur des sujets internationaux les émissions sont souvent orientées. Alors on ne peut parler de qualité acquise. Ce qui par contre peut éblouir les téléspectateurs marocains ce sont la qualité technique, la liberté d’expression sur certains sujets et la disponibilité de l’information aussi bien politique, économique que sociale. Ce qui fait souvent défaut chez nous et empêche la réalisation d’émissions de qualité».

Outre les chaînes occidentales, les chaînes arabes sont aussi suivies par les Marocains, notamment pour les débats et les reportages dans certaines régions en conflits politiques ainsi que sur des thèmes sociaux. Même si le traitement n’est pas toujours objectif, dit-on à l’association des critiques, ces émissions apportent un éclairage intéressant aux téléspectateurs. Ceux-ci regardent également, il faut le noter, les chaînes arabes pour les fictions dramatiques ou séries historiques et aussi pour les émissions de divertissements et culinaires. Arab Idol, The Voice… sont autant d’émissions très suivies au Maroc dont un grand nombre de jeunes y ont participé ou en sont parfois même les gagnants. Autre centre d’intérêt des téléspectateurs nationaux: les émissions religieuses et culinaires sont prisées et en particulier par les femmes. Il s’agit de chaînes spécialisées qui permettent, selon une étude réalisée par un groupe d’étudiants de l’ISJC de Rabat, «une ouverture sur les traditions et les habitudes des pays arabes. Le sondage que nous avons mené auprès d’un échantillon de femmes âgées de 25-45 ans révèle que ces programmes répondent à des attentes précises des téléspectatrices surtout en matière de religion. L’audience de ces émissions enregistre un pic durant Ramadan».

Durant le mois sacré, l’audience enregistre un pic durant le prime time (le ftour). Ce qui est tout à fait compréhensible puisqu’à ce moment la famille est réunie pour le ftour et consomme de la programmation marocaine. Un moment qui permet aux télévisions de réaliser un très bon chiffre d’affaires publicitaire, mais qui ne réconcilie pas forcément, de l’avis de l’association des critiques de l’audiovisuel, les téléspectateurs avec leurs chaînes nationales. Selon l’étude précitée, «regarder les chaînes marocaines fait partie des rituels du Ramadan. On consomme marocain pendant ce mois même si la qualité n’est pas toujours au rendez-vous». Et les critiques de souligner que «la qualité fait défaut et souvent les programmes sont improvisés à la veille du mois sacré et la production nationale revient toujours aux mêmes boîtes de production. Donc pas d’émulation entre plusieurs opérateurs qui pourrait aboutir à l’amélioration des programmes», disent les critiques qui concluent que le téléspectateur marocain est exigeant, recherche de la qualité mais n’a pas trop le choix. Il se contente de ce que l’on propose…

Selon Marocmétrie, la durée d’audience quotidienne de la télévision est en moyenne de 6h 58 minutes par foyer. Elle est de 3h et 12 minutes en moyenne par individu. Ce qui veut dire qu’il y a en moyenne par jour et par foyer au moins un téléviseur allumé pendant 6h et 58 minutes. On notera que dans le milieu rural, la télévision est regardée 2h 53 minutes par jour. Durant Ramadan, la durée moyenne par foyer augmente de près de 47 minutes pour se situer à 7h 45 minutes. Et ce sont les femmes qui regardent le plus la télévision pendant Ramadan : 4h 27 minutes contre 3h20 minutes pour les hommes. Selon un spécialiste de la télévision, cette augmentation est justifiée car les femmes, après le ftour, sortent moins que les hommes, et donc suivent les films marocains et étrangers mais surtout les émissions culinaires. Dans le milieu rural, les programmes regardés sont essentiellement les films marocains, les séries turques et les émissions de faits divers comme Moudawala sur Al Oula, Lahbiba Oumi ou encore Khayt Labied.

Selon les études de Marocmétrie, 57% des téléspectateurs préfèrent regarder les chaînes étrangères. L’on pourrait ainsi penser qu’ils boudent les chaines nationales. Cet indicateur d’audience est très souvent avancé par les critiques de l’audiovisuel qui l’expliquent par «l’absence d’une production nationale de qualité et le manque de créativité et d’innovation». Mais pour des spécialistes de l’audiovisuel, «il faut relativiser et mettre ces mesures d’audience dans leur contexte. Il faut une lecture intelligente des chiffres». Poursuivant leur analyses, ces spécialistes de la télé estiment que les taux d’audience enregistrés par les deux chaines nationales, 29,7% pour 2M et 18,3% pour Al Oula sont une bonne performance compte tenu de la concurrence des 3 500 chaînes étrangères spécialisées et généralistes. Dotées de gros moyens, ces chaines offrent une palette de programmes diversifiés notamment des émissions politiques, culturelles et religieuses, le cinéma, l’histoire, la géographie, l’art culinaire et même le s’hour. Ce qui explique que les téléspectateurs y trouvent leur compte et suivent, en fonction de leurs centres d’intérêt, le programme souhaité sur les chaines étrangères. Un phénomène qui n’existe, de l’avis de nos spécialistes, qu’au Maroc et dans certains pays arabes. Les télévisions nationales, avec les moyens qui sont les leurs, ne peuvent faire, il faut le reconnaître, face à cette concurrence. «Ce ne sont pas les idées qui manquent ou encore de compétences techniques mais c’est le financement qui fait défaut !», avancent les spécialistes du dossier. Ils ajoutent «qu’un gros effort est effectué pour la grille du Ramadan où la production nationale de fiction et autres programmes est présente dans les grilles des deux chaines, mais on ne peut faire du Ramadan sur toute l’année…».