Issaguen, une niche touristique prometteuse livrée à  son sort

A 157 kilomètres de Fès, dans la province d’El Hoceima, se dresse Tidghine, la plus haute montagne du Rif occidental, à  2456 m. Couverte de neige pendant l’hiver, elle est fréquentée par les randonneurs au printemps et en été. Le tourisme de montagne y est peu développé. Comme toute la région de Ketama, le kif est l’activité économique principale.

Un nuage de poussière se répand dans l’air, des camionnettes de transport se croisent frénétiquement sur une route étroite, certaines font demi tour au prix de mille manœuvres, d’autres stationnent sans crier gare. Des chalands retardataires se précipitent pour s’approvisionner en fruits et légumes, l’achalandage exposé à même le sol sous des tentes de fortune est varié et attrayant. C’est la fin d’une journée printanière bien ensoleillée, des marchands bradent les prix et se hâtent de regagner leurs douars. Sur le bas-côté, à quelques mètres de la route, se dresse une bâtisse de deux étages flambant neuve, ornée d’une toiture en tuile ocre rouge, qui contraste avec les constructions anarchiques et fort modestes bâties aux alentours. C’est l’hôtel Tidghine, faisant face au Jbel du même nom, une montagne haute de 2 500 mètres d’altitude.

On est à Issaguen, le nouveau nom dont hérite ce patelin (qui s’appelait avant Ketama tout court) de quelque 600 âmes, accroché au flanc de la montagne. C’est jeudi 1er mai, les montagnards, ici, tiennent leur marché hebdomadaire, qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il neige, fête du travail ou pas, défiant ainsi les lois et les échanges commerciaux codifiés des villes modernes. On n’est pas là, à Issaguen, pour le souk ni pour l’achat ou la consommation du cannabis, activité économique principale des habitants de Ketama. On est ici pour escalader la cime Tidghine, cible des mordus des randonnées pédestres dans la région. Après avoir parcouru 460 km depuis Casablanca, dont une partie à partir de Fès sur la nationale 2 et la route de l’Unité (Al wahda), serpentant entre les montagnes de Taounate et du bourg Tlat Ketama, une seule idée nous hantait: regagner l’hôtel, déguster le tagine aux légumes que nous avions commandé, et se reposer pour être prêts le lendemain à l’assaut de la montagne. Hamid, le gérant, un septuagénaire maniant un français impeccable, nous attend à la réception. Le bonhomme est étranger à Ketama. Natif d’Alger, il a séjourné quelque temps à Paris. Il prend un jour de 1990 un charter pour Marrakech. Ce qui devait être un séjour de quatre semaines se prolongea jusqu’à nos jours, avec une parenthèse de six ans passés à Tunis après son expulsion du Maroc en 1994, suite aux attentats terroristes de l’hôtel Asni de Marrakech. «J’ai souvent habité Casablanca et travaillé dans l’industrie, sauf qu’en 2008, une opportunité s’offre à moi pour venir travailler dans cet hôtel, l’année même de son inauguration. Je n’ai pas hésité un instant. J’avais alors 66 ans et j’avais vraiment besoin d’un air pur, du calme et d’une compagnie moins méchante. Je les ai trouvés ici, à Issaguen», confie-t-il. Ce bel hôtel, classé quatre étoiles depuis qu’on lui en a retiré une, suite à la suppression du bar, est en fait plus ancien. Construit à la fin des années soixante, c’est Maroc Touriste qui en était le propriétaire. Faute d’entretien, il n’a pas résisté à l’usure du temps, il allait tomber en ruines quand une richissime famille de propriétaires terriens ktamis pure souche, du nom de Toulout, descendant d’un caïd propriétaire terrien de renommée dans la région, en fait l’acquisition en 2003. «Il nous a fallu 5 MDH pour le transformer en l’état actuel. Pour ne rien gagner en retour, le taux de remplissage au plus fort de la haute saison ne dépasse pas 60 %, alors que nous avons quarante salariés à payer chaque fin de mois», se plaint Karim Toulout, le neveu du patron en charge de l’hôtel.

Il faut attendre le mois de juillet pour voir les tiges du cannabis s’épanouir, grandir et fleurir

Mais le résultat est plutôt réjouissant : 65 chambres, 12 bungalows, une grande piscine, un court de tennis, et, surtout, un personnel aux petits soins. Avec un prix, en plus, convenable : 400DH par personne et par jour en demi-pension. De quoi séduire une clientèle qui afflue notamment en été, faite surtout d’Espagnols et de Marocains du Rif résidant à l’étranger. Des randonneurs pédestres marocains à l’hôtel? Le personnel n’en voit pas, ou très peu. N’empêche que Hamid met à notre disposition un guide. Zidane, un charmant jeune homme de 33 ans.

Vendredi 2 mai, 10 heures. Zizou, comme il aime se faire appeler, et la Mercedes 207 nous attendent devant le portail de l’hôtel. Direction Azela, un douar au pied de la montagne, point de départ des randonneurs. Difficile de ne pas succomber au charme du paysage qui s’offre à nous, une forêt de cèdres s’étendant à perte de vue jusqu’au sommet de la montagne, quelques-uns au tronc massif, d’autres arrachés sous l’effet des intempéries, inclinés au sol. Le cannabis, récemment cultivé, pousse à peine, il faut attendre le mois de juillet pour voir ses tiges fleurir. Les moissons n’ont lieu qu’au mois d’août. Mais certains paysans labourent encore leurs terres en ce mois de mai. Sur les hauts plateaux des montagnes de Ketama, on attend la fin de l’hiver et la fonte des neiges pour semer, car le cannabis ne supporte pas le froid. Et s’il ne pleut pas ? «La nappe ici  regorge d’eau, il y a des puits et des sources partout. S’il ne pleut pas, les paysans se débrouillent pour arroser leurs terres par tous les moyens», répond, mi-amusé mi-sérieux Hussein, le chauffeur de la camionnette qui nous transportait de l’hôtel à Azela. Corpulent, yeux clairs et regard perçant, Hussein a la charge d’une famille de huit enfants, issus de deux épouses, l’une installée à Khénifra au Moyen-Atlas et l’autre à Issaguen. «Que voulez-vous, la majorité, ici, ne possède pas plus de 100 à 150 mètres de terre, et tous ont une famille nombreuse à nourrir. On ne gagne pas grand-chose au final, les plus chanceux se font entre 30 et 40 000 DH l’année. Ceux qui gagnent bien, ce sont les grossistes», continue Hussein, tout en dévalant avec aisance la piste cahoteuse. Qui sont-ils, ces barons ? D’Issaguen ou d’ailleurs ? Nous avons posé la question à notre chauffeur. Il resta muet, tout en nous jetant un regard malicieux. Les gens ici sont sur leurs gardes, tout le monde se méfie de tout le monde. La culture du cannabis dans cette région de Ketama est en principe «licite». 90 000 personnes (chiffre officiel du ministère de l’intérieur) en vivraient, avec un revenu moyen annuel estimé à 40 000 DH, mais les agriculteurs et exploitants n’en demeurent pas moins traités comme des «bandits», en «liberté provisoire», dans le collimateur des gendarmes qui peuvent sévir à la moindre bavure. Les intermédiaires et les barons qui s’emparent de l’essentiel de la manne, eux, ne montrent jamais leur richesse sur place, à Ketama. Ils vont ailleurs, à Fès, Tétouan, Meknès, Casablanca pour investir dans le bâtiment et l’achat de terrains. D’autres, partent pour vivre en Europe, où la plus grande partie du cannabis qui est écoulée coûte dix fois plus son prix initial. C’est pour cette raison que la région n’a pas connu le développement urbain et touristique qu’elle mérite. Que des bourgs comme Tlat Ketama, Bnifrah, Targhist, Issaguen, pour ne citer que ceux-là, sont restés négligés, livrés à leur sort: une pauvreté choquante, des décharges partout, peu d’hôtels et autres infrastructures touristiques. «Même pas une station de ski qui attirerait les mordus de ce sport d’hiver. Ifrane en a, pourquoi pas Issaguen et Jbel Tidghine?», se demandent tous ceux que nous avons rencontrés. Mais personne ne tend la main pour mendier, les gens de la région, et c’est un trait de caractère des gens de Ketama, ont la fierté chevillée au corps.

Mais revenons à notre échange avec Hussein: «C’est vrai, soupire-t-il, nous ne travaillons pas plus de cinq mois par an, ici, et pour joindre les deux bouts il faut se débrouiller ailleurs que dans l’exploitation du kif. D’ailleurs, j’ai acheté cette camionnette, qui m’a coûté 140000DH. J’y transporte voyageurs et marchandises le reste de l’année, ça me permet de nourrir mes gosses».

Le sentier au milieu de la forêt est balisé, les randonneurs ne risquent pas de se perdre, mais ne il faudra pas moins de trois heures de marche, avec quelques enjambées sur la neige glacée qui résiste encore à la chaleur du printemps, pour atteindre le sommet. Zizou, notre guide sympathique, visage émacié, sourire éternel, méfiant au début, ne tarira plus d’explications une fois mis en confiance. Lors de chaque pause, il extirpe de sa poche du papier à tabac, roule avec dextérité son joint, et se met à aspirer avec délectation. La plupart des jeunes comme lui quittent tôt l’école à la recherche d’un travail, souvent dans la culture du kif, parfois dans le tourisme, ou émigrent à l’étranger.

Il faut trois heures de marche pour arriver au sommet de la montagne

Lui, le troisième d’une fratrie, l’a quittée à l’âge de 13 ans. Très tôt, à force de servir de guide aux randonneurs et de côtoyer les touristes européens, il apprend l’anglais et l’espagnol. Comme la plupart des paysans dans la région de Ketama, il possède un lopin de terre qu’il cultive. «Il n’y a pas de travail ici en dehors du kif. J’allais partir moi aussi à Madrid, comme mon grand frère, mais qui s’occupera de mes petits frères et de notre mère après le décès de notre père ?», lâche-t-il, chagriné. Madrid vient plusieurs fois sur sa bouche, et le Real Madrid, son équipe fétiche où avait évolué la star du football Zineddine Zidane.

Après deux heures et demie de marche, nous entamons la ligne droite de notre voyage vers le sommet Tidghine. Avec l’altitude le souffle devient saccadé, et il fallait mobiliser toutes ses forces pour gagner coûte que coûte le sommet. On y est arrivé  après trois heures de marche. Un paysage à couper le souffle -ce qui en reste du moins- se présente à nous. En haut, les montagnes de Ketama s’étendent à perte de vue. Au loin, Issaguen n’est plus qu’un minuscule point au milieu des champs. Là-haut, il n’y a pas âme qui vive, que des corbeaux et autres oiseaux volant dans le ciel à l’affût d’une proie ou d’une charogne. Et çà et là, des plaques de neige glacée qui fonderont bientôt sous le soleil et iront alimenter la nappe phréatique et l’oued Ouergha.