Internet à  la maison, un vrai casse-tête pour les parents

240 000 foyers étaient raccordés à Internet à fin 2005.
Deux facteurs d’inquiétude pour les parents : la fréquentation
de sites malsains (pornographie, violence…) et la perte de temps engendrée
par le «chat».
Débranchement du modem, persuasion, interdiction, limitation du temps
d’usage… chaque famille y va de sa recette.

Les parents ne savent plus à quel saint se vouer. Les raisons de leurs inquiétudes ? Après la prolifération des cybercafés, qui proposent désormais une navigation sur le Net à des prix dérisoires (5 DH l’heure), la Toile envahit inexorablement les chaumières et les parents sont hantés par la crainte qu’Internet, désormais à la portée de leurs enfants, ne détourne ces derniers de leurs études, et ne les attire vers des sites de débauche. En même temps, ils tiennent, en bons pères de famille modernes, à ne pas priver leurs enfants de l’accès aux nouvelles technologies. Parce qu’ils sont conscients que c’est un outil de travail qui ouvre des perspectives innombrables dont il faut tirer le meilleur profit. L’équation est difficile à résoudre et chacun essaie de gérer le paradoxe à sa manière.

Salah est père de l’un de ces
240 000 foyers abonnés à Internet. Cadre, père de quatre enfants, âgés de 12 à 19 ans, il a, depuis longtemps, un ordinateur à la maison, mais il n’a jamais voulu de connexion Internet (puisqu’il en dispose déjà au travail). Devant l’insistance de ses enfants, il finit par céder. Il vaut mieux, pense-t-il, que les enfants naviguent sous son contrôle plutôt que de le faire dans un cybercafé. Un autre avantage, convient ce père au bout d’une année d’expérience, est que les enfants communiquent désormais par messagerie instantanée avec leurs copains ou leur famille, au Maroc et à l’étranger. Equipés de caméras et de casques, ils peuvent même les voir et dialoguer avec eux.

Il emporte le modem de connexion dans son cartable…
Rien de méchant, tout compte fait. Laisse-t-il la Toile à leur disposition toute la journée et 7j/7 ? «Non, uniquement le week-end, accessoirement deux ou trois fois au cours de la semaine», répond-il. Le modem de connexion, il l’emporte toujours avec lui dans son cartable. Mais il n’est pas rassuré pour autant. On ne sait jamais, s’inquiète-t-il : par le biais d’Internet, le monde est certes grand ouvert devant eux, vaste et tout proche. Mais ce monde ne recèle pas que de la documentation et des sites d’une haute teneur pédagogique et culturelle. D’un simple clic, ils peuvent malheureusement aussi accéder à des sites où règnent en maîtres la pornographie, la violence, la pédophilie … C’est tout cela qui fait peur aux parents.

Autre source d’inquiétude pour Salah : Internet risque de détourner ses enfants de la lecture. Ces derniers, quand ils en ont la liberté, passent des heures à chater avec leurs amis. Or le livre, dit-il, est «irremplaçable pour la culture, mais aussi pour le développement de l’imagination. Cela dit, j’ai l’impression que mes enfants sont plus éveillés que nous, plus informés sur tout ce qui touche à leurs passions : jeux, chansons, stars de foot…».

Salah a donc cédé à la pression de ses enfants et introduit Internet à la maison, tout en essayant d’en contrôler l’usage. D’autres, aussi inquiets que lui, refusent catégoriquement de le faire. «Déjà, avec la parabole, commente une mère de trois enfants, on ne peut savoir ce que regardent nos enfants sur satellite en notre absence. Si on leur offre aussi le surf sur Internet, on n’est pas sorti de l’auberge».

Mais jusqu’où peut-on résister à la pression ?
Mohamed, professeur universitaire de son état, père de deux filles de 16 et de 18 ans, a suivi l’exemple de Salah. Connexion, oui, mais avec parcimonie. Depuis cinq ans il est abonné à Internet chez lui. Au début, raconte-t-il, les enfants étaient tellement excités de pouvoir enfin se connecter à tout bout de champ. Sa femme et lui étaient très angoissés. Ils craignaient que leurs filles n’abusent de l’outil et n’oublient leur travail scolaire. Pour maîtriser la situation, ils ont choisi de réduire le temps de connexion. «Comme j’ai le système wifi (connexion sans fil), il me permet de fermer le robinet quand je veux, et donc de contrôler l’accès. En accord avec mes enfants, je le branche une fois par jour pendant une heure et demie. Je leur laisse la liberté totale d’en faire ce que bon leur semble. Ils arguent la recherche scolaire, mais je sais qu’ils l’utilisent pour autre chose aussi. A mesure que le temps passe, j’ai constaté que la demande n’est plus aussi forte qu’au début. Finalement, elle s’est régulée d’elle-même, si bien je ne le branche plus que trois fois par semaine. Mais la difficulté majeure, c’est que je ne peux pas contrôler mes enfants à l’extérieur de la maison. Les cybercafés sont partout.» Pour banaliser la chose, et éviter cette histoire de connexion à l’extérieur, il a pris la décision d’ouvrir «le robinet» à l’intérieur quand les enfants le désirent. «Je n’aimerais pas que mes enfants soient frustrés, ça ne fera qu’augmenter leur désir de se connecter», reconnaît, à juste titre, ce professeur.

On pourra contrôler et limiter le temps d’utilisation d’Internet à la maison, mais comment contrôler et limiter le choix des sites, dont le nombre est incalculable, et de qualité de plus ou moins douteuse, se demande un parent ? «Je n’ai pas à jouer l’espion», ajoute-t-il.

La protection des enfants incombe aussi au gouvernement
En France, par exemple, le gouvernement a réagi : le ministre chargé de la Famille a demandé, en 2005, aux fournisseurs d’accès de proposer aux internautes des logiciels de contrôle parental gratuits. En avril 2006, les fournisseurs ont répondu à cette demande et les logiciels sont prêts et proposés aux utilisateurs. Le même ministre annonce en ce mois de mai une campagne de communication sur les risques potentiels de la navigation sur Internet pour les enfants français. Dix courts métrages seront diffusés à la télévision. Objectif: une utilisation responsable du Net. C’est dire que le contrôle n’est pas une affaire exclusivement parentale. «La protection des enfants incombe également au gouvernement, qui doit prévoir les mesures législatives nécessaires contre la cybercriminalité et l’exploitation des enfants par le biais d’Internet. Mais aussi par des mesures de sensibilisation des familles et des enfants», explique Hicham Aït Mansour, consultant en développement et droits de l’enfant (voir entretien ci-contre).

Autre source d’inquiétude : que les enfants restent scotchés devant leur micro au détriment de leurs études. Sur la première crainte, le sociologue Ahmed Moutamassik tempère : «Vis-à-vis du sexe, les parents ont tendance à exagérer, car ce n’est pas ce qui attire en premier lieu les enfants. Je dirai même que les adultes sont plus friands des sites pornographiques que les petits». Il n’y a pas d’enquête poussée pour connaître les sujets de prédilection des enfants marocains sur le Net. Selon quelques propriétaires de cybercafés, les sites pornographiques sont recherchés, mais pas aussi couramment qu’on le prétend. C’est plutôt le mot-clé «amour» (c’est différent !) «qui est le plus fréquemment utilisé sur le moteur de recherche Google par les internautes à Rabat, Tunis ou Alger», si l’on en croit une livraison récente du quotidien américain International Herald Tribune (rapportée par le site www.emarrakech.info). Selon les quelques témoignages recueillis, c’est le volet ludique (jeux, coloriage…) qui est le plus attirant pour les enfants de 6 à 10 ans. Alors que pour les adolescents, l’Internet est un moyen de s’informer de tout ce qui entre dans leur champ d’intérêt : films, restaurants, chansons, mode… Finalement, la plus grande inquiétude réside dans le chat, et ce sont les adolescents qui y sont le plus accros.

Côté études, il serait aussi exagéré de s’angoisser, selon le sociologue. Le grand danger d’Internet est d’inciter les enfants à la paresse intellectuelle. Au lieu de faire des recherches personnalisées et construites avec l’aide de la Toile, ils se contentent de copier et de coller un document. «Or, ce n’est pas à eux qu’il faut jeter la pierre, mais à leurs maîtres qui ne sont pas formés pour enseigner à l’élève comment utiliser Internet au lieu d’être utilisé par lui», dénonce le sociologue.

Autre inquiétude des parents : Internet risque de tuer chez l’enfant le goût de la lecture ? Là encore, il faut nuancer, met en garde M. Moutamassik. «Il ne faut pas confondre le livre et le support du livre. S’il y a une inquiétude à se faire, c’est pour l’industrie du livre et de l’édition et non pour la lecture», nuance-t-il.

Les parents ont chacun sa recette pour contrôler l’utilisation de l’internet par leurs enfants. Mais en dehors de la maison, c’est quartier libre grâce aux cybers !

Zoom
Quatre millions d’internautes

Au31 mars 2006, l’ANRT, (Agence nationale de réglementation des télécommunications) a estimé à 315 884 le nombre total des abonnés à Internet (entreprises et particuliers), alors qu’ils étaient 262 326 à fin 2005, soit une augmentation de près de 349% depuis mars 2004. Viennent en tête les abonnés ADSL, connexion à haut débit, dont le nombre a connu une augmentation fulgurante : de 94 240 abonnés ADSL en mars 2005, le chiffre est passé à 302 422 en mars 2006. C’est justement cette formule ADSL, ajoutée à la tarification très abordable (la dernière offre de Maroc Télecom pour un abonnement commence à 79 DH TTC), qui a incité les ménages à se doter du service Internet à domicile. L’Agence, dans sa récente enquête, a estimé à 240 000 le nombre de foyers raccordés à Internet à fin 2005 (il était
de 120 000 en 2004). «L’Internet, révèle l’enquête, qui arrivait en cinquième position des principaux usages de l’ordinateur en 2004, (avec 23,2 %), enregistre une forte hausse à 50,8 % pour 2005. L’ordinateur, outre les usages classiques de bureautique et de loisirs/jeux est donc désormais de plus en plus utilisé pour se connecter à internet». Mais il serait réducteur de ne compter que les abonnés. Le nombre d’internautes qui naviguent sur la Toile est estimé au Maroc à 4 millions de personnes (soit 15 % de la population), ce qui n’est pas insignifiant dans un pays où plus de la moitié de la population est analphabète.

Deux questions
Protéger les enfants sans les priver du Net, c’est possible

Quel danger représente Internet pour les enfants ?
Tout d’abord, mettons-nous d’accord que chaque enfant a droit à l’accès aux informations par tous les moyens disponibles (télévision, journaux et magazines pour enfants, et, bien évidemment, les nouvelles technologies, à savoir Internet, devenu de nos jours de plus en plus accessible). Ceci est stipulé clairement dans l’article 13 de la convention des Nations Unies relative aux droits de l’enfant, ratifiée par le gouvernement du Maroc en 1993.
Par ailleurs, la mise en œuvre du droit de l’enfant d’accéder à l’information doit être accompagnée de certaines mesures, je ne dirai pas de contrôle, mais de protection. Ainsi, chaque enfant utilisant l’Internet devrait être protégé contre tout matériel pouvant porter atteinte à son développement physique et psychologique. Je cite notamment les sites pornographiques, les réseaux de pédophilie exploitant l’internet, des images ou des idées qui peuvent inciter les enfants à la débauche, à la consommation de certaines substances nocives comme les drogues et autres psychotropes, ou alors véhiculant des idées pessimistes, comme ces sites qui encouragent les internautes à se suicider, etc.

Justement quelles sont les mesures de protection ?
Les mesures de protection des enfants contre tout matériel nocif relèvent des parents en premier lieu. Ils doivent surveiller de près l’usage d’Internet par leurs enfants. Cette surveillance devrait néanmoins être flexible, prenant en compte l’âge de l’enfant, qui devrait avoir une marge de liberté. La responsabilité de la protection des enfants incombe également au gouvernement, qui doit prévoir les mesures législatives nécessaires contre la cybercriminalité et l’exploitation des enfants par le biais d’Internet, mais aussi par des mesures de sensibilisation des familles et des enfants. Si les éléments susmentionnés sont pris en compte, l’Internet à la maison ne peut être qu’un atout eu égard aux possibilités aussi bien ludiques que pédagogiques qu’il offre aux enfants. En tout état de cause, cet outil est désormais pratiquement incontournable dans ce monde devenu un petit village grâce à cette révolution des moyens de communication.