Incivisme au Maroc : Avis d’Ahmed Al Moutamassik, Sociologue

« Les discours moralisants sur le respect de l’espace public ont des limites, seule une démarche participative est payante »

La Vie éco : Quel est votre point de vue sur l’incivisme qui sévit au sein de la société ?

Le danger qui heurte le sociologue dans son interprétation de l’incivisme est de tomber dans une démarche purement normative, or il est interpellé pour l’expliquer et l’analyser. Le phénomène de l’incivilité s’inscrit dans la dynamique de la société, on peut dire que c’est un dysfonctionnement. Et c’est un dysfonctionnement qui ne se manifeste pas uniquement dans des comportements quotidiens inciviques des gens ordinaires, mais il faut dire aussi que c’est un dysfonctionnement institutionnel. L’incivisme se manifeste par la corruption qui gangrène les administrations, par le retard dans les prestations de services, par le louvoiement de fonctionnaires qui ne font pas correctement leur travail…

Quelles sont les causes à votre avis ?

D’abord les comportements inciviques ne sont pas l’apanage du Maroc ni des pays du Tiers-monde, mais on les trouve aussi dans les pays développés : là aussi on y grille le feu rouge, on laisse son chien jeter sa crotte dans les rues, et les larcins dans les magasins sont monnaie courante. La différence est dans l’ampleur : chez nous il devient presque général, institutionnel, dans ces pays il y a des gardes- fou, la culture et les mentalités y sont différentes. Au Maroc, quand des adultes jettent les ordures dans la rue et urinent n’importe où, des élèves saccagent les murs et les tables de leur école, il y a un sentiment de non-appartenance de ce que l’on est en train d’abîmer. Quand on ne possède pas une chose, on est tenté de la détruire ou la saccager, c’est une espèce d’autodéfense. Quand des mineurs à la sortie d’un stade s’en prennent à des bus, des voitures et saccagent les devantures des magasins, c’est un message que l’on est en train d’envoyer.

Quelle est la solution ?

Il faut donner l’exemple. Je me rappelle quand je m’occupais de quelques agrégations à l’ENS, nous avions une bibliothèque riche de quelque 10 000 livres, un vrai bijou. Les étudiants prenaient un malin plaisir à les abîmer. A un moment l’administration a constaté une diminution de leur nombre sans parler de leur dégradation. Je me suis dit qu’il y a une seule solution : faire en sorte de faire sentir à ces étudiants que cette bibliothèque est la leur, et il n’y avait qu’un seul moyen, qu’ils prennent eux-mêmes la responsabilité de la gérer comme ils l’entendent. Pacte conclu : un responsable parmi eux est désigné, et on lui donne les clés de la bibliothèque. Le résultat ne s’est pas fait attendre, la bibliothèque devient leur espace, ils font tout pour la préserver.
Même chose pour les jardins publics. Les discours moralisants sur le respect de l’espace public ont des limites, seule une démarche participative dans la gestion des biens publics peut être payante, et il faut rétablir la confiance dans le système scolaire.