Ils ont grandi dans les Villages SOS et sont devenus autonomes. Ils racontent.

Les Villages SOS d’Aït Ourir et Imzouren sortent leur première promotion, 77 adultes autonomes.
En septembre 2006, les mamans SOS obtiennent enfin le statut d’assistantes
maternelles avec les droits y afférents.
Un enfant coûte en moyenne 1 700 dirhams par mois. La prise en charge,
avant l’acquisition de l’autonomie, peut durer 25 ans.

L’Association marocaine des Villages d’enfants SOS (AMVESOS) a de quoi être fière. Vingt-deux ans après la création, en 1985, du premier village pour enfants abandonnés ou en détresse, celui d’Aït Ourir dans la région de Marrakech, elle sort sa première promotion d’adultes autonomes, qui se fraient, avec confiance et en toute indépendance, leur chemin dans la vie.

S.B. en fait partie. Une jeune femme de 23 ans, qui, «vu la mentalité d’une société qui ne pardonne pas, selon elle, aux enfants abandonnés», préfère ne pas décliner son identité car elle n’aimerait pas que son entourage sache son passé. De sa jeune existence dans le village d’Aït Ourir, elle se souvient avec nostalgie. Elle a à peine deux ans quand, en 1986, elle intègre ce village et elle ne sait pas, à ce jour encore, dans quelles circonstances. Venait-elle de la maternité d’un hôpital, ou d’un orphelinat ? Elle n’en a aucune idée. Toujours est-il qu’elle a grandi entre quatre sœurs et six frères. Rabéa, la mère SOS qui prenait soin d’eux, «a été d’un dévouement total», se rappelle S.B. Après son Bac, décroché en 2002, S.B. a suivi des études d’électronique et réseaux de communication dans une école supérieure privée, à Casablanca. Aujourd’hui, elle est cadre dans une entreprise à l’âge de 23 ans, tout à fait autonome, responsable et, surtout, très reconnaissante pour tous les soins qu’elle a reçus de l’Association des villages d’enfants depuis qu’elle était enfant. A tel point qu’elle ne se pose même plus de questions existentielles sur ses origines et sur ses parents biologiques. «A quoi bon réveiller des démons puisque je suis heureuse comme ça ?», explique-t-elle.

Samira Taoud, elle, n’a aucun scrupule à révéler son identité, ni à voir sa photo publiée dans un journal. Elle avait tout juste trois jours quand, en 1985, elle a été prise en charge par le même Village SOS d’Aït Ourir. Elle y a grandi avec huit frères et sœurs. Après 14 ans passés dans ce village, et quelques années dans un foyer de jeunes, elle est envoyée à Benslimane pour suivre une formation en hôtellerie au Centre de qualification professionnelle. Samira a maintenant 22 ans. Serveuse dans un hôtel d’El Jadida, elle est aujourd’hui autonome. La jeune fille, épanouie et mûre, entrevoit avec optimisme son avenir.

D’autres enfants élevés dans ce village sont sur le chemin de l’autonomie. Parmi eux Najiba Zoulou, âgée elle aussi de 22 ans. Toute son enfance, et jusqu’à l’âge de 14 ans, elle a vécu comme les deux autres jeunes filles dans le village d’Aït Ourir. Née de parents inconnus, Najiba avait été abandonnée dans un hôpital de Marrakech, puis remise entre les mains de l’AMVESOS. A défaut d’une mère naturelle qu’elle n’a jamais connue, elle est élevée avec deux frères (adoptés aussi) par Aïcha, sa maman SOS, une femme maintenant à la retraite. Son enfance dans ce village ? «Tout à fait normale. Je n’ai ressenti aucun manque. Au contraire, j’ai eu l’immense chance d’être accueillie par cette association, d’avoir eu une famille et d’avoir pu aller à l’école». Ecole primaire à Marrakech, secondaire comme interne au lycée militaire d’Ifrane, Najiba n’a pas perdu son temps puisqu’elle est bachelière à 18 ans et, à 22 ans, elle est en quatrième année en management et communication dans une école supérieure privée de Casablanca. Jeune fille épanouie, elle est encore pour l’instant, comme tous les enfants qui n’ont pas encore acquis leur autonomie financière, prise en charge par l’Association des villages d’enfants SOS. En ce mois de février 2007, elle partage un appartement avec quatre autres étudiantes, toutes élevées dans ces villages, et reçoit mensuellement de quoi subvenir à ses besoins, soit 1 200 DH virés sur son compte en banque. Ses parents biologiques ? A ce jour, elle ne les a jamais connus. «Je suis très bien comme ça, et je n’éprouve aucune envie de les connaître. Ma vraie famille est celle où j’ai grandi, et ma vraie mère est Aïcha, celle qui m’a élevée et entourée de son affection, elle le restera pour toujours. Et mes vrais frères sont ceux avec qui j’ai vécu dans le village», reconnaît Najiba.

Un cinquième village d’enfants SOS ouvrira ses portes à Agadir en 2008
Hermann Gmeiner, l’homme à qui revient le mérite d’avoir créé la première Association des villages d’enfants SOS dans le monde (c’était en 1949, en Autriche), ne peut qu’être satisfait de son concept et des résultats de son travail (voir encadré). C’est d’ailleurs lui-même qui a introduit ce produit au Maroc et assisté personnellement à l’inauguration du premier Village SOS marocain, celui d’Aït Ourir. Depuis, trois autres ont vu le jour : celui de Dar Bouazza, dans la région de Casablanca, d’Imzouren, près d’Al Hoceima, et d’El Jadida, inauguré en 2006. Un cinquième village ouvrira ses portes à Agadir en 2008.

De 1985 à nos jours, 750 enfants sont passés par ces quatre villages marocains. 77 parmi eux ont intégré la vie active et sont devenus autonomes (voir tableau) : ils travaillent dans l’hôtellerie, l’armée, la marine, l’éducation, la pêche… Certaines jeunes femmes, très influencées par leurs mères SOS, ont choisi de leur emboîter le pas. Dur métier où la mère SOS est, tout au long de son parcours dans le village, déchirée par le sentiment d’éduquer des enfants qui ne sont pas les siens, qui vont partir un jour lorsqu’ils seront autonomes et qui, devenus adolescents, se poseront certainement des questions sur leurs familles biologiques.

Béatrice Beloubad, directrice du bureau national de l’Association marocaine des Villages d’enfants SOS, en est tout à fait consciente : «Je connais très bien les enfants que nous prenons en charge. Chacun d’eux porte en lui des souffrances qu’il est bien difficile de guérir. C’est un effort immense de reconstruction des enfants qui est demandé aux mamans SOS. Un engagement de tous les instants, une compréhension globale de leurs problèmes et beaucoup d’amour pour des enfants qui, après tout, ne sont pas les leurs». Mais il y a une satisfaction que ces mères ne cachent pas et qui est partagée avec fierté par l’association qui les embauche: depuis le 21 septembre 2006, ces mamans SOS ont obtenu, après une longue bataille, le statut d’assistantes maternelles, c’est-à-dire une profession à part entière et juridiquement reconnue par l’Etat. Tout le staff de l’Association SOS villages (en tout 212 personnes – 50 mamans, des éducateurs, instituteurs, animateurs et administratifs) a choisi le 1er mars courant pour fêter cette reconnaissance comme l’une des plus grandes victoires dans son parcours. Il va sans dire que ces mamans SOS, pilier du système, jouissent des mêmes droits que tous les autres salariés : elles sont déclarées à la CNSS, elles jouissent d’une assurance maladie et même d’une retraite complémentaire à la CIMR.

Qu’en est-il des relations entre les enfants partis des villages pour faire leur vie et leur famille adoptive ? La question semble bizarre pour ces enfants maintenant adultes et autonomes. «Bien sûr que nous gardons des liens avec notre mère SOS et avec notre fratrie. C’est notre famille, sachez-le», répondent, catégoriques, les trois filles qui ont accepté de livrer leur témoignage. Et leur famille biologique ? Dès l’adolescence, de nombreux enfants abandonnés dans des orphelinats ou maternités des hôpitaux se posent des questions sur leur origine. «C’est humain et même souhaitable qu’ils aient une idée sur leur famille biologique. Il y va de leur équilibre psychologique», commente Béatrice Beloubad, elle-même psychologue de formation. L’association qu’elle dirige depuis 1998 a même confié à une assistante sociale la tâche de mener des recherches pour essayer de trouver trace, sinon de la mère biologique, du moins d’un membre de sa famille. «Mais on constate, ajoute Béatrice Beloubad, que les liens des enfants avec leurs familles biologiques, quand on les découvre un peu tard (après l’âge de 14 ou 15 ans), ne sont pas toujours spontanés puisqu’ils sont, finalement, des inconnus les uns pour les autres. Certains de ces enfants ont rencontré une seule fois leur famille, mais c’était suffisant pour répondre aux questions qu’ils se posaient».

Combien coûte un enfant à l’AMVESOS avant de devenir autonome ?
La coordinatrice nationale de l’association est avare d’informations dès qu’on aborde le volet argent. Mais un enfant coûte en moyenne 1 700 DH par mois. Pour assurer cette somme, il faut trouver au moins 17 parrains pour chaque enfant, assurer l’habillement, l’hygiène, la nourriture, les frais scolaires, en plus des charges sociales relatives aux salaires et à l’entretien des villages. Faites votre calcul en multipliant par 750 et par 12 ce montant pour avoir une idée du budget annuel de l’association (plus de 15 MDH). D’où viennent ces fonds ? En plus des contributions d’ONG internationales, du parrainage, qui est une source sûre si le parrain s’engage à contribuer par 100 ou 150 DH à long terme, il y a les entreprises (Total, Accor, McDo, Nivéa…) qui mettent aussi la main à la poche. Ces dernières ne sont pas uniquement des pourvoyeuses de fonds, mais elles contribuent efficacement à la réinsertion sociale et professionnelle de nombre de jeunes de ces villages pour les mettre sur la voie de l’autonomie. Quant à l’Etat, le grand absent, il s’est enfin manifesté avec l’arrivée de l’INDH il y a deux ans. Les initiateurs de l’Association villages SOS d’enfants en espèrent davantage.

Histoire
457 Villages SOS dans 133 pays depuis 1949
L’idée de suivre une troisième voie, en dehors des orphelinats et des centres d’accueil, est plus coûteuse, certes, mais plus valorisante pour l’enfant. Elle est fondée sur quatre principes : une maison, dans un village, une mère SOS pour l’entretenir, et une fratrie.

La première expérience a commencé en Autriche. Son initiateur est Herman Gmeiner, un fils de paysans qui, très jeune, a perdu sa mère. Ayant connu les horreurs de la Seconde guerre mondiale, et constaté la détresse des enfants sans foyer au lendemain de la guerre, il entreprit le grand projet de fonder la première Association des villages d’enfants SOS, alors qu’il n’avait pas plus de 40 dollars en poche. Il abandonne alors ses études de médecine pour se consacrer entièrement à ce travail. Le concept des villages pour enfants abandonnés est né. Il se propage peu de temps après dans de nombreux pays européens et franchit à partir des années 1960 les frontières du continent européen. En 1985, on dénombre 233 Villages dans 85 pays. 22 ans après, en 2007, ils sont 457 villages dans 133 pays.
C’est en 1985 que le concept est adopté au Maroc, avec le lancement du premier village à Aït Ourir, dans la région de Marrakech. Un deuxième verra le jour à Imzouren, près d’Al Hoceima, puis un troisième, en mars 2000, à Dar Bouazza, près de Casablanca. Un quatrième est implanté en 2006 à El-Jadida. Le cinquième est en construction à Agadir. Il ouvrira ses portes en 2008. En sus des quatre villages, l’association SOS village a à son actif dix foyers de jeunes dont le premier a ouvert ses portes en 1993. Ces derniers accueillent les enfants des villages qui poursuivent des études supérieures ou suivent une formation professionnelle.