Ils ont 35 ans et plus et vivent encore chez leurs parents

Ils sont de plus ne plus nombreux à  rester sous le toit familial alors même qu’ils ont un travail.
Manque de courage, obéissance à  des parents trop possessifs, poids des traditions expliquent cela. Mais la raison financière est prédominante.
L’à¢ge adulte n’est plus déterminé par le nombre années, mais par le travail, le logement et le mariage.

Ils ont entre 30 et 40 ans, et parfois même plus, ils vivent encore chez leurs parents quand ce n’est pas à leurs crochets. On ferait erreur si l’on accusait uniquement les femmes, à cause d’une société foncièrement conservatrice, de loger chez papa et maman tant qu’elles sont célibataires, sachant que l’âge moyen du premier mariage se situe déjà à 27 ans pour ces dernières. Il est, en moyenne de 32 ans pour les hommes. Des hommes aussi, et ils sont de plus en plus nombreux, n’arrivent pas, une fois rattrapés par l’âge adulte, à couper le cordon ombilical et voler de leurs propres ailes. Manque de courage ? Peur d’habiter seul et de ne trouver personne pour ranger ses affaires, préparer ses repas et le réveiller le matin pour aller au travail ? Ou tout simplement ce sont des femmes et des hommes, qui, par manque de moyens financiers, s’accrochent malgré eux au nid familial, au lieu de chercher un chez-soi et d’assumer pleinement leur vie en toute indépendance ?
Sakina S. est mère de deux enfants, Mehdi et Nabil, âgés respectivement de 28 et 30 ans. Après avoir terminé leurs études, ils ont pu trouver chacun un job. «Ce n’est pas du travail stable à 100%, je l’admets, mais ils gagnent quand même de l’argent. Cela dit, à aucun moment ils n’ont pensé aller chercher ailleurs où habiter. Si ce n’est pas de l’égoïsme ça y ressemble beaucoup», confie cette mère de 61 ans, retraitée depuis quelques mois. Son époux est également retraité. Les deux pensions que ce couple perçoit, c’est vrai, sont assez suffisantes pour nourrir tout le monde. D’autant que la villa où ils habitent est assez spacieuse. Mais quand même ! Interrogés, les deux enfants-adultes avancent comme argument l’instabilité de leur travail. «Qui sait, un jour, on peut me renvoyer du boulot, et, souvent, d’ailleurs, je ne travaille qu’avec des CDD. Comment acheter ou louer un appartement ? De quoi le payer une fois au chômage ?», se défend Nabil, l’aîné. Il est ingénieur et a fait ses études en Espagne (aux frais de ses parents). De retour au pays en 2006, il a eu du mal au début à trouver un job, et même une fois qu’il a travaillé, l’idée de quitter le toit parental ne l’a jamais effleuré. «Normal, dit le père, il a toujours sa chambre à la maison, les repas lui sont toujours servis, il y a la bonne qui fait le ménage, il est libre de rentrer et de sortir quant il veut, et il invite même ses copines, pourquoi ira-t’il chercher ailleurs ? Ceci dit, je ne vais quand même pas le chasser de la maison, ça ne se fait pas». Même chose pour Mehdi, le cadet. Il n’a pas de travail stable, c’est vrai, estime sa mère, «mais il doit au moins participer aux dépenses quotidiennes, et il doit aussi ranger ses affaires. Souvent dans sa chambre c’est la pagaille».

Certains parents ont du mal à se séparer de leur progéniture

Pas facile de quitter le nid familial quand on y est choyé, quand on n’y est privé de rien, et quand, (en plus), l’argent qu’on gagne ne profite qu’à celui qui l’engrange. Le père avoue qu’à 18 ans, lui, était étudiant dans une autre ville, loin de ses parents, et donnait la moitié de sa bourse à ces derniers. «C’est le monde à l’envers», lâche-t-il, désabusé.
A qui la faute ? Aux enfants qui en profitent ? Aux parents qui au fond d’eux-mêmes ont du mal à se séparer de leur progéniture ? Ou à la société qui n’arrive pas à assurer le travail à ces millions de jeunes adultes pour qu’ils puissent avoir leur propre vie loin de leurs parents ? La responsabilité est partagée, mais celle des parents qui n’ont pas su inculquer à leurs enfants le sens de l’indépendance est plus grande. Leur rôle est en effet de «faire en sorte que leurs enfants gagnent cette capacité à voler de leurs propres ailes. Toute personne adulte dispose en théorie de ce libre arbitre, encore faut-il qu’elle en ait conscience et que l’exercice de ce libre arbitre ne soit pas entravé», estime Mohssine Benzakour, psychosociologue. Le grand désavantage de nos jeunes actuels, à la différence des générations précédentes, analyse Mohamed El Aouad, professeur de sociologie à la Faculté de droit de Salé, est qu’«ils n’entrent pas de plain-pied dans la vie active juste après l’adolescence. La période des études devient très longue, la formation n’est pas adaptée au marché de l’emploi. Résultat : pas de travail, pas de logement et pas de mariage, les trois conditions essentielles pour accéder réellement à l’âge adulte».
Ce sont donc des considérations financières, en premier lieu, qui entravent l’exercice de ce «libre arbitre» dont parle M. Benzakour. En France, on les appelle la génération «kangourou», celle d’adultes âgés de 20 à 30 ans, habitués au confort de leur lit d’enfant et qui ont du mal à dormir ailleurs. «Simple illusion d’optique», rétorque Cécile Van de Velde, auteure de Devenir adulte, sociologie comparée de la jeunesse en Europe (PUF, 2008). «La dépendance des jeunes est due à une contrainte économique plus qu’à un confort affectif», tranche-t-elle. Raison économique, oui, sûrement. L’écrasante majorité des jeunes adultes qui continuent de vivre sous le toit de leurs parents le font par manque de moyens pour se payer leur propre logement. Celui qui ne trouve pas du travail, où va-t-il habiter sinon chez ses parents ? Encore faut-il que ces derniers aient les moyens et la force pour prendre leurs enfants adultes en charge ? On pourrait même avancer que c’est la règle générale pour les adultes célibataires, pour les femmes en particulier, de continuer à partager le toit parental. Et leur nombre ne cesse d’augmenter : 39% de la population adulte marocaine était célibataire, selon le dernier recensement de 2004, l’un des taux les plus élevés dans le monde arabe. Il touche les hommes, mais le célibat féminin n’est pas moins important que le célibat masculin puisqu’il atteint le taux de 33%. L’aspect financier est donc primordial, «le taux de chômage pour cette tranche d’âge est assez fort, le loyer est à des prix exorbitants, le pouvoir d’achat par rapport au coût de la vie est très inférieur», confirme M. Benzakour.
Un tour du côté des diplômés chômeurs, qui se comptent par milliers au Maroc, confirme ce constat. Sanae H. fait partie de ces milliers de jeunes ayant obtenu un diplôme, mais qui ne trouvent pas preneur sur le marché du travail. Elle a 41 ans et a décroché en 1992 son diplôme de technicienne en informatique. Elle a eu plusieurs boulots, mais aucun n’a duré bien longtemps. Et avec les préjugés sociaux, il n’est pas question pour elle, femme célibataire, d’habiter ailleurs que chez ses parents.
«A supposer même que j’aie un jour les moyens, pourrais-je jamais habiter seule ? Mes parents ne me laisseront pas, autrement je serais une “mauvaise” fille aux yeux de la société», se désole-t-elle. Après un mariage qui a tourné court et une vie à deux dans un appart qui n’a pas duré plus d’une année, Sanae est retournée chez ses parents, avec en plus une petite fille dans les bras, dans l’attente de jours meilleurs.
Dans leur écrasante majorité, cette population de diplômés chômeurs vit encore sous le toit parental. Abdallah El Majdi, président de l’Association nationale des diplômés en chômage, déplore cette situation ubuesque : «Les parents fondaient un grand espoir dans leurs enfants en les voyant faire des études supérieures réussies. Ils déchantent maintenant de les voir à l’âge de 30-40 ans attendre un travail, et continuer d’habiter chez eux».

Les femmes célibataires ont plus de mal que les hommes à habiter seules

Ces diplômés chômeurs viennent ainsi s’entasser dans ce qu’appelle Mohammed El Aouad un «parking de jeunes qui attendent le travail, donc l’accès au monde adulte. Malgré l’avancée dans l’âge, ils continuent de rester des jeunes dont on s’occupe».
Cela dit, l’allongement des études, la précarité économique et le chômage y sont pour beaucoup. Mais cela n’explique pas tout. Habiter avec ses parents à 30 et 40 ans, tant qu’on n’est pas marié, n’est pas stigmatisé outre mesure dans la société marocaine. Car «il y a l’idée persistante et qui trouve ses sources dans notre culture, enchaîne M. Benzakour. Tant qu’on est célibataire (zoufri) on n’a pas le droit de vivre séparé de ses parents». C’est vrai pour les hommes, ça l’est encore plus pour les femmes célibataires. Encore que nombre de ces dernières aient, malgré la stigmatisation sociale, volé de leurs propres ailes.
La raison économique et la raison culturelle ne sont pas seules à expliquer le prolongement de cette cohabitation des enfants adultes avec leurs parents. Comme Mehdi et Nabil, il y en a qui travaillent, mais qui restent chez leurs parents n’osant pas franchir le pas. A cause d’un manque de confiance, mais aussi à cause de parents trop possessifs, surtout les mères, estime M. Benzakour. «C’est psychologique chez les parents. On constate que beaucoup de mères n’ont pas d’autres raisons de vivre que leur progéniture. Or, on ne lâche pas sa raison de vivre, sinon on meurt!». (Voir entretien ci-dessus).