Il faudrait une meilleure approche contre la violence dans les stades

La violence envahit de plus en plus les stades de football. Le 19 octobre, la pelouse du stade du FUS à  Rabat s’est transformée en arène. Des supposés ultras, souvent jeunes, non encadrés par les clubs, sont mis en cause. Ils n’hésitent plus à  s’en prendre aux forces de l’ordre. Leur violence a atteint les réseaux sociaux. Des lois répressives existent, mais l’approche sécuritaire, à  elle seule, ne peut mettre fin à  ce fléau.

Un spectacle affligeant qui devient, hélas, récurrent : des stades de football se transforment en arène avec des combats entre supporteurs venant encourager leurs clubs, et où désormais les forces de l’ordre ne sont plus épargnées. Dimanche 19 octobre, à Rabat, à l’occasion d’un match opposant l’équipe de l’Association sportive des forces armées royales (ASFAR) au Difaâ Hassani d’El Jadidia (DHJ), le dérapage a atteint son comble. Le soir même, on a pu suivre sur Internet les images d’une pelouse envahie en plein match par des dizaines de supporteurs, certains torse nu, d’autres cagoulés, courant dans toutes les directions. Des éléments des Forces auxiliaires, gourdin à la main, descendus maintenir l’ordre, sont pourchassés, plusieurs d’entre eux sont roués de coups, l’un d’eux carrément mis par terre et écrasé sous les bottes d’un supporter enragé. Le match est suspendu pour une demi-heure, alors que les visiteurs menaient par un but à zéro, le temps que l’ordre soit rétabli. Le bilan des affrontements fait état d’une vingtaine de blessés dans les rangs des Forces auxiliaires, et l’interpellation d’une trentaine de «hooligans» du club militaire. Mais les dégâts sont déjà énormes, le plus grand est ce sentiment d’insécurité qui n’épargne ni les spectateurs, ni cette fois-ci, et depuis déjà quelques années, les forces de l’ordre, et la première victime dans tout cela est le sport lui-même.

La veille de cette rencontre, à 300 kilomètres de la capitale, à Marrakech, un autre spectacle : lors du match opposant le Kawkab de Marrakech au Wydad de Casablanca, des supporters venus de Casablanca étaient munis d’armes blanches (poignards et longues épées). Une fois le match terminé, ils se dispersent dans la ville ocre et sèment la terreur parmi les passants. 32 personnes ont été arrêtées, 10 conduites devant le procureur du Roi.

Ces deux événements ne sont pas sans nous rappeler d’autres du même genre, dont le plus grave est celui du 11 avril 2013. A l’occasion du match opposant les FAR de Rabat à l’équipe locale du Raja de Casablanca, des scènes de violence urbaine avaient éclaté avant même le début du match dans les grandes artères de la ville blanche. Agressions, destructions de biens publics et privés, vols… Quelque 150 personnes ont été déférées devant les tribunaux.

Pour revenir au match au stade du FUS du 19 octobre, 48 heures après, la commission de discipline de la Fédération royale marocaine de football (FRMF) rend son verdict : l’ASFAR a été condamnée à jouer quatre matches à huis-clos, dont les demi-finales de la Coupe du Trône, et au paiement d’une amende de 30000 DH. Sanctions jugées insuffisantes eu égard aux événements de ce dimanche 19 octobre. Mais les supporteurs du club des FAR ne le voient pas ainsi. Ils publient sur leur page facebook Ultras Askary un communiqué où ils déclinent toute responsabilité dans ces faits, et accusent les Forces auxiliaires qu’ils appellent «Lemroud»,  d’avoir «agressé sans raison le public du club des FAR, après l’avoir provoqué en essayant de lui retirer la bâche». Ce même communiqué pointe du doigt un autre responsable de ce qui s’est passé : les autorités locales. Ce sont elles, accuse le communiqué, «qui avaient chargé les forces auxiliaires d’assurer la sécurité dans les gradins du stade au lieu d’envoyer pour cette tâche des agents de sécurité». Et de conclure : «Les fils de la capitale n’ont pas à être encadrés par ces forces auxiliaires». Comprenez : ces “forces auxiliaires”, on ne les aime pas, on a eu raison de faire ce qu’on a fait.

Le club n’est plus le premier souci de ces fauteurs de troubles

Des forces de l’ordre mal encadrées ou provocatrices peuvent en effet attiser le feu. Comme le dit Abderrahmane Rachik, sociologue (auteur d’une étude sur les mouvements sociaux au Maroc à paraître bientôt) : «Le manque d’encadrement par la police encourage les casseurs. La mauvaise gestion policière de la foule (quand la police cède à la provocation) peut également être à l’origine d’événements tragiques. La colère des supporters, l’absence ou l’insuffisance des forces de l’ordre poussent la foule excitée à des actes de violence».
Plusieurs questions se posent: Qui sont ces ultras turbulents de ces clubs sportifs qu’on accuse de ces violences dans les stades et aux alentours ? A qui incombe la tâche, de par la loi, d’assurer la discipline et la sécurité dans les stades ? Selon un spécialiste averti du football, Patrick Mignon, auteur d’un livre intitulé La passion du football, il faut distinguer entre trois types de supporteurs : il y a d’abord les Ultras, des gens organisés en associations, qui veulent développer un soutien à leur équipe et une animation dans le stade. Il y a ensuite les hooligans, ceux qui créent des désordres dans les stades (dans les années 1970 en Angleterre, par exemple). Pour ces derniers, le match est une occasion de confrontation pour se mesurer au public adverse. Souvent une bataille éclate entre deux groupes de hooligans pendant ou à l’issue du match, chacun d’eux cherche à avoir la suprématie dans la confrontation. La troisième catégorie de supporteurs, selon ce chercheur, concerne «les indépendants». Ceux-là refusent l’idée même de se constituer en association.

Si la première catégorie est plus ou moins organisée et veille à la discipline au sein des stades, et participe même à la désignation des dirigeants de son club fétiche, les deux autres catégories ne sont pas aussi disciplinées et ce sont elles qui «sèmeraient le désordre dans les stades». Dans quelle catégorie on pourrait ranger ces supporteurs turbulents dans les stades marocains ? Il faut dire d’abord que les  frontières entre ces groupes ne sont pas vraiment nettes. «Dans certains cas il y a mélange des genres et on ne sait pas qui a commis ou n’a pas commis le désordre», remarque ce commissaire des matches (celui qui représente la Fédération royale marocaine de football et le Groupement national de football d’élite [GNFE] au stade). Mais l’on remarque au Maroc ce que Mohamed Bouzfour, président de la division sportive à la DGSN, a appelé lors de l’émission L’match diffusée sur Medi1TV le soir même du 19 octobre, l’existence de trois groupuscules: «Les Ultras, les houltras et les hooligans». Parmi ces deux derniers, «il y a un noyau sur lequel n’est exercé aucun contrôle de la part du club. Il s’agit d’individus repliés sur eux-mêmes qui ne répondent à aucune consigne», pour qui le club qu’ils prétendent défendre «n’est plus leur première préoccupation. Alors que les vrais Ultras vénèrent leur club et lui manifestent leur amour de plusieurs manières : banderoles, drapeaux, animation, cortège…, comme cela existe dans d’autres pays».
Mais le plus dommageable à l’heure actuelle est que cette violence est passée des stades aux réseaux sociaux. Ces groupes, remarque M. Bouzfour, «recourent maintenant à ces plateformes comme facebook et tweeter, en utilisant un vocabulaire bas de gamme à l’égard d’autres équipes et d’ultras adverses, tellement que cela s’est transformé en guerres tribales…».

Maintenant à qui incombe la tâche d’encadrement de ces jeunes ? «Aux clubs», répond M. Bouzfour. L’homme sait de quoi il parle. Doté d’une riche expérience comme organisateur des grandes manifestations sportives, dans les normes de la FIFA, il avait notamment assuré la sécurité des clubs participant au dernier Mondial des clubs champions à Marrakech et Agadir. Lors de la même émission, il considère que ces actes de violence commis par ces groupes ne sont plus qu’épisodiques et «se focalisent surtout sur le rayon Rabat-Casablanca». Rien à craindre vraiment ? Pas si sûr. Depuis quatre ans que le championnat marocain première division s’est professionnalisé, sans parler des autres années d’amateurisme, il n’y a pas une saison où ces actes de violence n’aient pas émaillé plusieurs matches, avec les conséquences que l’on sait: destruction des équipements, violences verbales et physiques, agression contre les forces de l’ordre… (voir encadré), et maintenant la violence verbale qui atteint les réseaux sociaux. Et la grande responsabilité, accusent les professionnels du sport, incombe aux clubs qui n’arrivent pas à encadrer leurs supporteurs, ni à assurer les conditions d’un bon déroulement des matchs dans les stades. C’est le club, de par la loi 09-09 entrée en vigueur en septembre 2011, qui est en effet chargé de cette discipline. S’il y a des casseurs qui sèment le désordre dans le stade lors d’une compétition sportive, il écope en tant qu’organisateur de cette compétition, au même titre que les fauteurs de troubles, de lourdes sanctions.

Un travail de sensibilisation est incontournable

Cette loi est venue compléter le code pénal en la matière, en durcissant les peines d’abord à l’égard des instigateurs des troubles dans les stades. La punition va de «l’emprisonnement de 1 à 5 ans et d’une amende de 1 000 à 20000 DH, quiconque participe à des actes de violence lors ou à l’occasion de compétitions ou de manifestations sportives ou de leur retransmission en public, au cours desquels ont été commis des faits ayant entraîné la mort…». Les responsables de l’organisation des activités sportives (à savoir le club chez qui la compétition se déroule), «qui ne prennent pas les mesures prévues par la loi…pour empêcher les violences lors des compétitions ou manifestations sportives», sont punis, eux, de 5 000 à 100000 DH. Mais que pourront toutes ces sanctions contre une culture de violence et de vandalisme qui se développe chez ces jeunes sans accompagnement, livrés à eux-mêmes ? D’autant plus que, souvent, il s’agit de mineurs. C’est le club donc qui doit contrôler ces jeunes, et empêcher ceux qui ont moins de 16 ans, non accompagnés, d’accéder aux stades, comme le stipule une note (jamais appliquée d’ailleurs) de la FRMF. Sur ce point les observateurs sportifs sont unanimes: faute de moyens, le club ne peut ni refouler ces jeunes non accompagnés, ni encadrer ses supporters, ni, par conséquent, imposer la discipline nécessaire dans le stade. Que faire alors ? L’approche sécuritaire seule, clament des voix, ne résoudrait rien. Le phénomène est d’ordre social, psychologique, culturel et éducatif. Il est structurel et ne peut être résolu par les seules mesures répressives, remarque ce membre de la commission  statuts et règlements au sein du GNFE. Selon lui, un travail de sensibilisation «est incontournable, aussi, il faut éclairer l’opinion publique sur le fait que c’est le sport qui perd de son aura avec de tels actes, d’autant que le sport, particulièrement le football, est maintenant un vecteur de développement économique et social extraordinaire».