IER : viols, enlèvements, la litanie des exactions subies par les régions

Les auditions à Figuig, Errachidia et Khénifra ont mis au-devant de la scène des régions traumatisées et jusque-là marginalisées.
La spécificité de ces régions, c’est que la punition, et donc le traumatisme, y ont été collectifs.
«Un mode de gouvernement visant à ancrer la peur dans la conscience collective», une «destructuration identitaire», des conséquences sociétales très graves…

Ontrouvera toujours mille et une raison de critiquer les auditions publiques initiées depuis décembre 2004 par l’Instance équité et réconciliation (IER). Absence des noms des tortionnaires, simulacre de réconciliation, choix des témoins… On a beaucoup dit et écrit, mais il est indéniable que les 41 témoignages sur une époque sombre de l’histoire du Maroc, entamés le 21 décembre à Rabat et achevés à Figuig le 7 février dernier (pour une première série de ces auditions), ont remué quelque chose dans le cœur de millions de Marocains.
Des langues se sont déliées. Elles étaient résignées au mutisme pendant parfois quatre décennies. Aujourd’hui, elles racontent l’innommable, l’insoutenable, le tu. «L’un des moments les plus forts du nouveau règne», commente-t-on. A raison, d’autant que l’IER a innové en investissant l’espace public dans des zones éloignées du centre : Figuig, Errachidia et Khénifra. Quelques premières conclusions sont déjà tirées. Brahim Boutaleb, historien, professeur à l’Université Mohammed V, a, alors qu’il présidait les auditions de Figuig, qualifié ces témoignages de «pages à inscrire dans la mémoire politique et humanitaire du Maroc». Il s’agit, selon lui, d’une «mémorisation» des violations des droits de l’homme qu’a connues le Maroc, une étape d’un projet national puisque l’histoire, a-t-il noté, «est composée d’actions individuelles dans l’espace et dans le temps».

Son crime ? Etre l’épouse d’une personne impliquée dans les événements de Moulay Bouazza
Hassan Rachik, professeur à l’Université Hassan II de Casablanca, et l’un des quinze chercheurs qui accompagnent l’instance dans son travail d’écoute et d’investigation pour une relecture de l’histoire du Maroc, parle, à juste titre, d’une quadruple marginalisation subie par les populations de ces régions. Déjà méprisées à cause de leur ruralité et de leur berbérité, elles ont été l’objet «privilégié» de tortures et d’exactions innommables. « Toutes les discriminations du monde se sont abattues sur elles», conclut-il. Le fait est là : dans des régions connues pour leur extrême pudeur, des femmes, confinées depuis des lustres dans une infériorité infâmante, investissent de plain-pied l’espace public pour exprimer, dans leur langue maternelle, leurs souffrances en tant que torturées et, souvent, victimes de viols collectifs.
Le 30 janvier, à Figuig , le témoignage de Khadija El Malki, fille de Ahmed El Malki, qui s’était réfugié en Algérie en raison de ses activités au sein de l’Union nationale des forces populaires (UNFP), a ému l’auditoire. «Notre maison, a-t-elle déclaré, a été prise d’assaut, de nuit, par de nombreuses personnes et s’est transformée en un véritable camp. Elle fut exposée à une lumière telle que l’on aurait dit qu’il faisait jour (…). Ils m’ont menacée en braquant leurs armes sur moi et ont fouillé toute la maison de fond en comble, tout en m’interrogeant et en m’insultant. (…). Le fait que ma mère était enceinte ne les a pas dissuadés. Ils l’ont torturée et ont écrasé des cigarettes sur son corps. Au commissariat central d’Oujda (…), ils m’ont battue avec des barres de fer et réduit mes vêtements en lambeaux tout en pressant un chiffon sale contre mon visage et en urinant sur moi». Pudeur oblige, elle respecte une pause avant d’ajouter : «Ils m’ont soumise à des pratiques qu’il m’est difficile de rapporter…».
A Errachidia, ensuite, un autre visage, sillonné de rides et ravagé moins par les années que par les sept mois passés dans les geôles humides de Goulmima, en 1973, celui de Merrou Hammi, âgée de 75 ans. Elle n’a trempé dans aucun «complot». Son seul tort était d’être l’épouse de Zayed Bassou, impliqué dans les événements de Moulay Bouâzza, en mars 1973. «Je souffre encore. Je ne peux pas marcher. Ils nous ont beaucoup torturés. Nous pleurions tout le temps. Cela a duré sept mois et demi», a-t-elle raconté, avec un étranglement de la voix.
A Khénifra, le 6 février, M. Bouikba, condamné par contumace, le 30 août 1973, à la peine capitale par le tribunal militaire permanent, a parlé, en plus des tortures infligées à des familles entières, de démolitions de maisons, de saisies de biens et d’arrestations d’innocents pour de longs mois.

Enceinte, elle résiste au viol et succombe à un coup de pied dans le ventre
Dans la même ville, Fatéma Ameziane, embastillée avec ses enfants à Khénifra, à Moulay Bouazza et à Fès, a, elle aussi, raconté son martyre. «J’ai subi toutes les formes de torture corporelle et psychique, y compris la menace de mort avec un pistolet», accuse-t-elle.
Mais le témoignage de Driss Souhail, ce même 6 février, est encore plus bouleversant. Durant sa détention, a-t-il raconté, des scènes de torture insoutenable et de viols collectifs se passaient sous ses yeux. Viol exercé notamment sur une fillette de neuf ans dans une caserne de Khénifra, fillette qui décéda, après cette épreuve abominable, quelques jours après sa relaxe. Il a évoqué aussi l’histoire de cette femme enceinte, qui, refusant de se soumettre aux abus d’agents d’autorité qui voulaient la violer, reçut au ventre un coup de pied asséné par un soldat, avant de succomber.
Quel sens, quelles leçons tirer de ces auditions ? S’agit-il de lamentations collectives et d’exhibitions fictives qui n’avancent en rien la recherche de la vérité, comme l’affirment certains ? Seul l’avenir permettra de répondre à cette question, rétorquent les initiateurs de ce déballage. Une chose est sûre : la réhabilitation est le maître mot. Réhabilitation sociale, personnelle et psychologique des victimes. Pendant des années, ces témoins étaient fuis comme des pestiférés et l’entourage les mettait carrément en quarantaine. Les voilà maintenant propulsés au-devant de la scène et s’exprimant, publiquement, sur les tourments qu’ils ont endurés.
Omar Bettas, l’un des psychiatres qui accompagnent les membres de l’IER dans leur «tournée», parle d’une «reconnaissance» de la souffrance de ces hommes et de ces femmes, plutôt que de leur capacité à évacuer les séquelles des tortures physiques et psychologiques qu’ils ont endurées. «Et l’une des traces de torture qui saute aux yeux, explique-t-il, est le fait qu’on les sent encore habités par leurs tortionnaires et par l’image et la voix d’hommes brutaux, sans foi ni loi. Dévoiler cela en public leur permet en quelque sorte d’extirper les démons qui les habitent. C’est un travail de réconciliation avec soi, avec son corps et c’est un prélude à la réconciliation avec la société. Cela doit en principe se faire dans un travail de psychothérapie, mais dans leur écrasante majorité, ces victimes ne ressentent pas le besoin de le faire puisqu’ils ne se considèrent pas comme des malades mentaux».
Tout ce qu’on n’avait pas osé dire, commentent les sociologues. Les langues se délient, pour raconter en public, dans leur globalité et leur infime détail, des événements lourds à garder enfouis dans les replis d’une mémoire meurtrie, et qu’on avait envie de partager pour se soulager. Pour Ahmed Moutamassik, professeur de philosophie à l’Ecole normale supérieure de Casablanca, «c’est une libération de la parole, pour raconter des histoires des plus intimes, des plus révoltantes». Quelques questions turlupinent les jeunes qui ont, médusés, suivi ces auditions : pourquoi en était-on arrivé à ce degré d’injustice contre les accusés ? Et pourquoi s’en était-on pris à leurs familles, à tout un village, à toute une collectivité? Et enfin, pourquoi a-t-on laissé commettre ces atrocités ? Les psychiatres disent que la torture est un travail destructeur de l’individu mais aussi de la collectivité. A travers un détenu, les tortionnaires ne visent pas uniquement son identité culturelle et son appartenance politique, mais aussi la collectivité à laquelle il appartient. «C’est un phénomène que beaucoup de Marocains ont vécu, soutient Omar Bettas, car cela a ancré une peur, et c’est l’une des conséquences les plus graves sur une société. A travers un individu, on provoque une déculturation, une destruction identitaire qui entraîne des conséquences sociétales très graves». Alors, pourquoi s’en prenait-on à des innocents comme Merrou Hammi, Khadija El Malki, Fatéma Ameziane ? Pourquoi le viol collectif de cette fillette de neuf ans et la violence sauvage contre cette femme enceinte qui avait résisté aux instincts bestiaux d’agents d’autorité ?
Ce qu’on a découvert, dimanche 6 février, dans le Moyen-Atlas (à Moulay Bouazza, Khénifra…), c’est que toute une région a subi une déculturation et une destruction identitaire. «Le traumatisme n’est plus individuel, il est collectif», analyse M. Bettas. Preuve en est que des centaines de personnes ont pris d’assaut les locaux, certes exigus pour un tel événement, afin de témoigner, eux aussi : le traumatisme est réellement collectif. «Les auditions, c’était palpable à Khénifra, constituent une étape historique pour libérer toute une collectivité des séquelles de l’horreur que la région a vécue», poursuit le psychiatre.
Le fait d’enlever toute une collectivité, sans discernement, dans des rafles, de lui faire subir le martyre sous prétexte qu’un mari, un cousin, un voisin ou un proche est impliqué dans des affaires politiques, est le summum de l’arbitraire, soulignent les défenseurs des droits de l’homme. Hassan Rachik parle d’un «mode de gouvernement qui cherche à faire régner la terreur. Sous Hassan II, on l’a fait avec la famille Oufkir. Que des villageois et des familles entières subissent des exactions d’une telle sauvagerie, est un mode de gouvernement ancestral incrusté dans les habitudes du makhzen: pour un caïd rebelle ou récalcitrant, on pouvait torturer toute une population et décimer son troupeau. La punition est collective», affirme-t-il.
Ahmed Harzenni, un autre témoin des années de plomb, l’avait clamé dans son témoignage : «Moi, je suis responsable de mes actes, mais ma famille ne l’est pas !».

A Figuig ou Khénifra, les auditions ont créé un espace public qu’il faut pérenniser
L’un des points forts du travail de ces auditions qui ont choisi des régions comme Figuig, Errachidia et Khénifra, explique M. Rachik, est «l’élargissement de l’espace public et de l’espace politique.» Avec ces auditions, on est en présence de «scènes politiques» qui n’existaient pas et qui surgissent soudain. Des discours et des débats institutionnalisés et des meetings de partis politiques existaient certes dans ces régions marginalisées, qui ne sont courues épisodiquement que pour des mobiles électoralistes. Mais ces témoignages organisés par l’IER, précise le chercheur en anthropologie, «où des personnes prennent la parole en public, dans ces régions, pour raconter et exprimer les humiliations subies, même s’ils ne sont pas suivis de débats, ont pu créer un nouvel espace. Lequel espace fait cruellement défaut et n’existe ni à l’école ni à la télé, ni même dans les grandes villes.» Or, sans espace public, s’accorde-t-on à souligner, où doivent être impliqués, dans des débats nationaux d’une extrême importance, chercheurs, intellectuels, sociologues, historiens, journalistes et populations locales, il n’y aura point d’opinion publique.
Le revers de la médaille est que ces espaces sont éphémères. «Nous ne sommes pas sûrs de la pérennisation de cette culture (…). L’IER a ouvert un chantier en déplaçant les auditions du centre vers des zones éloignées et les populations de ces dernières y ont adhéré avec une spontanéité exemplaire. Pourquoi ne pas faire perdurer cet élan à propos d’autres sujets, en suscitant le débat de tout le monde», s’interroge-t-il. La création d’un espace public structuré et durable est effectivement l’une des priorités auxquelles nos acteurs politiques, intellectuels, sociologues, historiens et journalistes doivent s’atteler, de toute urgence.

«Ils m’ont menacée, braquant leurs armes sur moi et ont fouillé la maison de fond en comble(…). Ils ont torturé ma mère, enceinte, ils ont écrasé des cigarettes sur son corps. Moi, ils m’ont soumise à des pratiques qu’il m’est difficile de rapporter…»

Dans des régions connues pour leur extrême pudeur, des femmes investissent l’espace public pour exprimer, dans leur langue maternelle, la sauvagerie de la torture et des viols collectifs.