Horaire continu, qu’est-ce-qui bloque ?

Ce n’est pas l’horaire continu qui pose problème mais la restauration et les horaires des enfants scolarisés.
Même si ces questions sont réglées, il faudra que les fonctionnaires passent par une phase d’adaptation au nouveau rythme de travail.
L’horaire continu ne suffit pas et on ne rationalisera le secteur public que si, à  côté des nouveaux horaires, on inculque de nouvelles habitudes de travail fondées sur la responsabilité et l’effort.

C’est le branle-bas de combat dans les administrations publiques avec l’annonce de l’application officielle, à  partir du 4 juillet 2005, du système de l’horaire continu (HC). Il nous rappelle l’effervescence de «Intilaka», la campagne des départs volontaires, autre mesure destinée à  alléger les dépenses de l’Etat et rationaliser le fonctionnement de l’administration. Mais autant Intilaka a suscité l’enthousiasme des fonctionnaires, autant l’HC a été accueilli avec scepticisme.
Le nouvel horaire concerne quelque 800 000 fonctionnaires. Ceux des administrations publiques, collectivités locales, offices et entreprises publiques à  caractère commercial et industriel. Le pari est difficile. Mais si l’expérience réussit, elle entraà®nera, selon l’avis des spécialistes, une véritable révolution dans les mÅ“urs marocaines. Difficile, quatre semaines seulement après son entrée en vigueur, de faire une évaluation pour mesurer l’impact social et le gain économique du nouvel horaire. Plusieurs mois seront nécessaires pour cela. En lui-même, l’HC n’est pas mis en cause, d’après plusieurs fonctionnaires interrogés. Mais quelques réglages seraient indispensables . Deux grandes mesures d’accompagnement reviennent sur toutes les lèvres, conditions sine qua non pour la réussite de l’expérience : trouver une solution au problème de la restauration et mettre en adéquation horaire scolaire et horaire administratif. Deux équations à  résoudre au plus vite.

Lui est cadre, elle médecin, ils se partagent un menu à  la pizzeria du coin le midi

Pour la restauration, les fonctionnaires se débrouillent pour l’instant comme ils peuvent. C’est le cas de ce cadre de l’ERAC-centre, établissement qui emploie quelque 173 agents, dont une centaine au siège casablancais. A midi, il quitte son travail pour déjeuner à  l’extérieur avec sa femme, médecin de son état. Souvent un sandwich, vite avalé dans un snack. Parfois, ils s’attablent dans une pizzeria du coin et partagent un seul menu. Le coût moyen du déjeuner est de 50 DH. Leurs enfants, âgés de deux et quatre ans, eux, restent chez les grands-parents. La chaà®ne de solidarité continue à  fonctionner malgré tout. «On ne peut pas se permettre de s’offrir tous les deux un repas de plus de 50 DH. Et le faire tous les jours nous revient, à  la longue, très cher», se plaint ce cadre. Et les autres agents, que font-ils ? «On voit les femmes arriver chaque matin au travail, trimballant un sachet en plastic», répond-il laconiquement. Chacun se débrouille comme il peut.
Dans cet établissement comme dans d’autres, on attend que l’Association des Å“uvres sociales (AES) prenne les taureaux par les cornes. Comment ? En confiant la restauration du personnel à  un professionnel et en prenant en charge une partie du coût du ticket. Quitte à  installer le système de péréquation qui adapte le coût du ticket au salaire de chaque employé. «Ce qui est scandaleux, c’est qu’on voyait l’horaire continu venir et que l’on n’a pas bougé le petit doigt pour anticiper. Il y a des années que l’on en parle, aucune mesure d’accompagnement n’a été prise», tonne ce chef de division marketing d’un autre établissement public. Ce n’est que partie remise, si l’on en croit un responsable administratif. Maintenant que l’horaire continu est institué pour toute l’année, nombre d’établissements publics se penchent sur la façon de résoudre ce problème de restauration. Impossible de laisser les choses traà®ner. «Le système de prise en charge par l’AOS d’une partie du coût du ticket est sérieusement envisagé, confie ce directeur administratif. Mais il faudra auparavant recenser les employés qui sont d’accord, avant d’évaluer le coût».

«Si on ne quitte le travail qu’à  16h30, l’après-midi est perdu»

Même sentiment à  la Commune urbaine de Casablanca qui emploie 200 fonctionnaires. On se dit satisfait du système de l’horaire continu, pourvu que l’administration s’arrange avec un fournisseur pour livrer au personnel un déjeuner à  un prix abordable. En attendant, on a aménagé une salle o๠les employés peuvent prendre leur sandwich pendant la demi-heure de pause.
Certains fonctionnaires interrogés, outre la restauration, contestent la plage horaire adoptée : 8h30 à  16h30. C’est très long et il n’y a pas de valeur ajoutée, se plaignent-ils, s’ils ne quittent le travail qu’à  16h30 : l’après-midi est perdu. Le système 8h-15 h aurait été plus avantageux. «Au moins aurions-nous une bonne partie de l’après-midi libre pour vaquer à  d’autres préoccupations», dit cet autre fonctionnaire. Quoi par exemple ? «Faire du sport, ou chercher un boulot en parallèle pour arrondir les fins du mois», répond-il. «Ou aller au café pour tuer le temps», renchérit avec ironie un observateur. Une chose est sûre : la restauration du midi constitue la difficulté majeure de l’application du nouvel horaire du travail. On se souvient que c’était l’argument invoqué par Abderrahman Youssoufi, il y a cinq ans, du temps o๠Mohamed Khalifa était ministre de la Fonction publique, pour justifier le report de la généralisation de l’horaire continu. On avait évalué à  20 DH le coût moyen d’un repas, une charge que le budget de l’administration ne pouvait supporter, avait-on estimé.
Une autre mesure d’accompagnement à  prendre est celle des cantines scolaires. Et là , c’est une autre paire de manche. On est en pleines vacances estivales et les élèves n’y pensent même pas. Mais les fonctionnaires qui ont des enfants scolarisés pensent déjà  avec angoisse à  la rentrée de septembre. Et ce ne sont pas les propos du ministre de l’Education nationale, Habib El Malki, qui annonce la création d’une commission chargée d’examiner les moyens de synchroniser le temps scolaire avec celui administration qui va les rassurer. Quand les élèves quitteront l’école à  midi, leurs parents seront au travail. C’est un vrai casse-tête. On parle de cantines scolaires, mais à  quel prix ? On compte plus de six millions d’élèves qui pâtiront du nouvel horaire de l’administration si les écoles n’adoptent pas le même horaire.
Mais la résistance à  l’horaire continu n’est pas uniquement liée à  des questions d’ordre pratique. Selon le sociologue Ahmed Moutamassik, il existe une résistance «essentielle» à  l’horaire continu. Son raisonnement semble se justifier au vu de ce qui s’est récemment passé dans les banques. 83 % des salariés auraient contesté le nouvel horaire et suivi la grève. Ce cas est à  méditer. Malgré les avantages accordés par le Groupement professionnel des banques du Maroc (GPBM) en matière de prime de panier ou de subvention aux frais du repas pour les banques disposant de structures de restauration sur place, le bras de fer entre le GPBM et l’Union syndicale interbancaire (affiliée à  l’UMT) n’a pu être évité. Le premier a battu en retraite devant la détermination des banquiers. En attendant des jours meilleurs, il est revenu, moins de 10 jours après l’application de l’HC, à  l’ancien système : horaire continu pendant l’été avec une journée qui se termine à  15h30, et retour, à  partir du 5 septembre à  l’horaire traditionnel (journée coupée en deux). Il fallait les voir, ces banquiers : ils exultaient à  l’annonce de la décision.

Sociologiquement, le Marocain a encore besoin de rentrer chez lui à  midi

Il faut admettre, analyse M. Moutamassik, que, «sociologiquement parlant, le Marocain a encore besoin de rentrer chez lui à  midi, de manger en famille et de se reposer un peu». Une autre donnée fondamentale, poursuit-il : «Le Marocain vit encore chez lui et non pas à  l’extérieur : c’est un casanier par nature. Il ne s’agit pas de décréter une mesure si importante dans la vie des travailleurs, il faut surtout réunir les conditions matérielles et psychologiques pour sa réussite. Le gouvernement de Driss Jettou est passé à  l’acte sans rien faire préalablement pour surmonter l’obstacle invoqué par le gouvernement Youssoufi.»
Si l’HC a pour le moment tourné court chez les banquiers et entraà®né quelques grincements de dents au sein du personnel de quelques administrations (dont celui de Barid Al Mahgrib qui a réclamé, entre autres, à  l’instar des banquiers, une prime de panier), conclure à  son échec serait aller vite en besogne.
D’abord, plusieurs entreprises de grande taille, dans le public (OCP, ONE ou Douane…), et dans le privé, pratiquent l’HC avec succès, depuis belle lurette, plus par obligation que par choix, il est vrai: peut-on imaginer des usines installées dans des zones éloignées comme Aà¯n Sebaâ, Aà¯n Harrouda, Zenata, Mohammédia ou Sidi Maârouf, assurer le transport de leurs employés en milieu de journée? La gestion du temps leur impose de déjeuner sur place.
Mais il n’y a pas que ce type d’établissement à  adopter l’HC. D’autres, de moindre envergure, ont emboà®té le pas au public. C’est le cas de cette entreprise de négoce de produits chimiques composée de six salariés. Le patron envisageait depuis longtemps le travail en continu, l’occasion lui en a été donnée avec les nouvelles mesures. Pour les employés de bureau, il a instauré l’horaire de 8 à  16 h. Mais, horaire continu ou pas, son établissement, dit-il, est à  pied d’Å“uvre de 8h à  20h. Il faut bien livrer la marchandise au client quand il le demande, à  n’importe quel moment de la journée. «Un industriel, dit-il, n’a pas un temps fixe de travail. Il est toujours mobilisé, du matin au soir. Parfois très tard le soir. L’HC n’est plus, à  notre époque, un choix. C’est une nécessité. Le grand problème pour les Marocains est le repas de midi. Il faut apprendre aux gens à  changer leurs habitudes culinaires : manger léger au milieu de la journée et faire du dà®ner, en famille, un repas principal. C’est ce qu’on fait dans des pays comme l’Allemagne ou la HollandeÂ…»

Quel sera l’impact du nouvel horaire sur la qualité du travail ?

Reste une question : quel sera l’impact de l’horaire continu sur la qualité du travail des fonctionnaires ? Non seulement elle est pléthorique, mais l’administration est également paresseuse, commente un observateur. Et ce n’est pas l’horaire continu qui va stimuler l’envie de bosser chez les fonctionnaires. Considérer l’HC comme l’unique levier pour rationaliser le secteur public serait faire fausse route selon Abdelilah Sefrioui, spécialiste en ressources humaines : l’HC ne peut, en soi, galvaniser la volonté des troupes. «Ni même l’assiduité. On passera plus de temps à  contrôler la gestion du temps qu’à  travailler. Donc, changer l’horaire sans inculquer de nouvelles habitudes de travail basées sur la responsabilité et l’effort pour optimiser le rendement ne suffit pas.» Il n’est pas suffisant, certes, commente un haut fonctionnaire, mais il aura au moins le mérite de déranger cette catégorie de fonctionnaires «privilégiés» qui viennent tard le matin au travail, ne rentrent l’après-midi qu’après avoir fait une sieste, et finissent leur journée à  17h30.