Hay Mohammadi : un livre et un documentaire contre l’oubli

Le travail de réparation communautaire continue à  Hay Mohammadi. Objectif : réhabiliter un quartier souillé par les années de plomb.

Jamais le quartier mythique Hay Mohammadi à Casablanca n’a connu une telle attention. La cité ouvrière, née à partir des années 20 du siècle dernier, a vécu un cauchemar par le fait d’héberger en son sein le commissariat de la honte, le centre de torture de Derb Moulay Chrif. La société civile, les pouvoirs publics et quelques vaillants militants des droits de l’homme ont juré de laver la souillure qui a éclaboussé «le Hay» et entreprennent depuis quelque temps un travail de réhabilitation communautaire du quartier, tel que recommandée par l’IER. Et d’abord une action louable : la publication prévue au cours de ce mois d’avril 2011 d’un livre qui raconte l’histoire du quartier, une compilation de témoignages des habitants, et dont l’initiative revient à l’Association initiative urbaine (AIU). Le livre porte comme titre «Cariane Central Hay Mohammadi, Mémoire et dignité», et raconte, non seulement les péripéties connues par ce quartier, mais également l’histoire contemporaine du Maroc. «Nous avons effectué une centaine d’entretiens avec la population locale. Nous avons parlé à des personnes qui ont vécu le calvaire de Derb Moulay Chrif, des habitants du Hay, ceux qui ont quitté le quartier, les jeunes et les témoins de juin 1981», explique Houda Harrer, coordinatrice du projet de la réparation communautaire de l’AIU.
Mbarka, une octogénaire, est l’une des témoins qui a passé toute sa vie dans ce quartier. Elle a connu «aâm lboune» (l’année où l’on distribuait des bons de ravitaillement). Il y a aussi Mohammed, le syndicaliste qui a combattu la résistance et s’enorgueillit d’avoir connu le résistant Brahim Roudani. Il raconte son quartier et parle du centre de détention secret de Derb Moulay Chrif. «Ce quartier est le mien. Mohammed V m’a donné un terrain pour services rendus à la nation et ce sont les services de son fils qui m’ont fait souffrir dans les caves de Derb Moulay Chrif à quelques pas de chez moi», témoigne-t-il dans le livre. Rimnaoui, lui, se rappelle de «Dakkat saligane» : «Un jour en enterrant un martyr, des soldats français, en fait des soldats, noirs de peau, qu’on appelait saligane (Sénégalais) ont surgi pas loin du cimetière et ont commencé à tirer sur nous. Ils avaient des fusils- des klatas et des bnit- des baïonnettes. Cette arme avait au bout un couteau de 50 cm. Nous, nous avions des pierres et du courage : les habitants de l’Hay étaient presque tous des résistants et des résistantes». Rachida, elle, a connu Boujmiî, l’un des piliers de la formation Nass El Ghiwane qui habitait dans la même maison où elle a grandi, alors que Saïd restitue une partie intime de sa mémoire de la répression sanglante des émeutes sociales de juin 1981. Le livre est bien plus qu’un hommage au quartier, c’est une parole qui se libère et «restitue des pans de l’histoire de ce pays que l’on ne peut pas lire encore dans les livres qui racontent l’histoire officielle contemporaine du Maroc», ajoute Saïd.
Selon les responsables de ce projet qui a été partiellement financé par la Commission européenne, ce livre va être distribué dans les écoles et les lycées marocains afin que ce travail de mémoire soit mis à la disposition d’un jeune public qui ignore beaucoup de ce quartier et de son histoire.
Rappelons que la réparation communautaire concerne 13 régions, dont Hay Mohammadi est la seule zone urbaine concernée par cette opération. Avec à la clé, outre ce livre, d’autres actions à destination de la population du quartier. Adil Essaâdani est la personne chargée des deux projets de réparation communautaire à Hay Mohammadi au sein de l’association Casa Mémoire, associée, elle aussi, à cette œuvre. En préparation, un documentaire sur Hay Mohammadi, et la réhabilitation de l’architecture du quartier. «Ce quartier est plein de trésors architecturaux que des étudiants du monde entier viennent visiter. La réparation communautaire, c’est aussi mettre en valeur ce patrimoine architectural riche et diversifié de ce quartier de Casablanca», lance M. Essaâdani. En clair, le projet «Traces d’espace» répertorie ces repères urbains qui font la particularité de ce quartier, conçu au départ pour être une cité ouvrière. «A Hay Mohammadi, il y a la trame Ecochard qui servira de base à des constructions évolutives à partir d’une cellule (2 pièces/cuisine/toilette). C’est une conception connue et reconnue et qui constitue même une sorte de mini-rupture épistémologique dans l’histoire de l’architecture. Les Carrières centrales sont une application directe de cette trame. Il y a les immeubles Semiramis et Nid d’abeille, un petit bijou architectural de traitement de la lumière, réalisées tous les deux par Georges Candilis. L’aspect architectural du Hay a été par moments révolutionnaire», explique M. Essaâdani. L’historien Rachid Taki est lui chargé d’établir une carte où l’on retrouve des vestiges architecturaux, mais aussi des bâtiments qui ont une teneur historique importante, sociale ou économique.
«Nous avons identifié une série de sites historiques à Hay Mohammadi. Nous avons entrepris la réalisation de monographies à partir de trois axes : urbanisme, résistance à la colonisation et Derb Moulay Chrif. Concernant ce dernier volet, j’ai compilé la liste de tous ceux qui sont passés par le centre de détention secret de Derb Moulay Chrif. Tout cela, En vue de réhabiliter ce quartier qui a été victime de marginalisation à tous les niveaux, surtout après l’implantation du centre de détention de Derb Moulay Chrif», développe Rachid Taki, 59 ans, chercheur et historien. Cela n’a pas été une tâche facile. L’homme a dû collectionner les autorisations afin d’accéder aux archives de tous les établissements relevant de Hay Mohammadi. Il a réalisé un travail de recherche sur l’histoire de cette cité, du point de vue architectural et sociologique. Autre axe de la réparation communautaire : des plaques signalétiques qui vont être implantées devant les principaux bâtiments historiques du quartier (comme Socica, Dar Chabab, cinéma Saâda, le centre de torture de Derb Moulay Chrif…). «Nous avons fait deux réunions avec les habitants pour déterminer vingt lieux devant lesquels on va installer ces plaques signalétiques», expose M. Essaâdani.

Rendez-vous le 20 juin

Il y a en effet dans ce quartier des lieux de mémoire sur lesquels la société civile travaille d’arrache-pied pour qu’ils ne soit pas oubliés. A l’instar du  cinéma Saada, construit en 1954, aujourd’hui à l’abandon. Cette salle a connu plusieurs manifestations sociales, politiques et syndicales et a vu défiler des hommes politiques aussi importants que Mehdi Ben Berka et Allal Fassi. Les formations musicales mythiques comme Nass El Ghiwane, Lemchaheb, Tagadda, Essiham, Mesnawa…, y ont animé plusieurs soirées. Le projet de sa réappropriation par le Conseil de la ville et sa mise sous la tutelle du ministère de la culture pour le sauvegarder comme patrimoine historique du Hay est toujours en cours, le Conseil de la ville a certes décidé son expropriation, mais encore faut-il payer le propriétaire.
L’autre monument de Hay Mohammadi est le quartier Socica, de la Société chérifienne de la cité ouvrière indigène de Casablanca, un complexe de 360 maisons (au départ, 1 600 maisons devaient être construites). Les travaux ont été interrompus à cause de la Seconde Guerre mondiale. On raconte que des prisonniers italiens ont été logés dans ces maisons lors de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, cette cité est en déperdition, et les gens de la réparation communautaire, à défaut de pouvoir faire autre chose pour son embellissement, se sont contentés d’y installer une plaque signalétique pour au moins garder au lieu sa mémoire. Autre lieux où une plaque signalétique va être installée : la place Hachad, le petit carré qui a abrité les restes des victimes des émeutes du 20 juin 1981, enterrés alors dans la hâte, dans une fosse commune, «Saka Safra»…
Enfin, action importante : la réalisation d’un documentaire qui porte le titre de «Sept semaines et demie». Encore un travail sur la mémoire élaboré à travers des témoignages et des tranches de vie. La restitution de tous ces projets se fera le 20 juin prochain. La date est bien choisie puisqu’elle correspond au trentième anniversaire des émeutes du 20 juin 1981. «Ce sera “Yaoum L’Hay”(la journée du Hay). Nous allons partager tout ce travail avec la population locale. On hésite encore sur le lieu : ça sera ou bien le cinéma Saâda ou Dar Chabab, la maison de jeunesse du quartier», raconte M. Essaâdani.
Reste le commissariat de Derb Moulay Chrif, connu à l’échelle internationale pour avoir été un des hauts lieux de la torture sous l’ère Hassan II. Son sort n’est pas encore connu malgré toutes les bonnes volontés, et les habitants misent sur le nouveau CNDH pour activer le projet déposé par Casa mémoire, lequel a été refusé par le CCDH d’Ahmed Herzenni. «Il s’agit en fait moins d’un projet ficelé que de déclarations d’intention», rectifie Essaâdani. Toujours est-il que ledit projet consistait en la transformation de ce célèbre centre de détention en musée comprenant un centre d’archives, pour conserver la mémoire du quartier, et une bibliothèque. Les cellules du fameux centre de détention seront conservées en l’état, instruments de torture compris, pour faire connaître aux générations futures ce pan de l’histoire de notre pays. Hay Mohammadi en a vraiment besoin. «Le commissariat de Derb Moulay Chrif, c’est un symbole national des années de plomb qu’il faut ouvrir aux Marocains. Il faut une concertation à l’échelle nationale pour voir ce qu’on en fait afin qu’il devienne un espace de la mémoire», conclut M. Essaâdani.