Harcèlement sexuel : mais où est passé le projet de loi ?

Un livre collectif consacré au sujet vient de sortir, reproduisant une journée d’études sur le thème : «Femmes en villes, le harcèlement sexuel».
Le harcèlement sexuel dans l’espace public alimente toute une polémique: l’habillement des femmes est-il responsable ou non de ces agissements?

Si le sujet du harcèlement sexuel dans l’espace public suscite  une abondante littérature, c’est qu’il y a inquiétude, pour ne pas dire danger en la demeure. La société civile s’en émeut plus que les politiques; plusieurs ONG, vu la recrudescence de ces actes, s’interrogent sur le sort du projet de loi (103-13) criminalisant le harcèlement sexuel préparé par Bassima Hakkaoui, ministre de la solidarité, de la femme et du développement social, en collaboration avec le ministère de la justice et des libertés.

Maintenant, qui porte la responsabilité de ces «dragues» et invites sexuelles exprimées ostensiblement et d’une manière effrontée dans la rue ? Les dragueurs sans scrupule qui dominent les rues à la recherche d’une proie facile et qui se croient maîtres de l’espace public ? Ou ce sont les femmes elles-mêmes, poitrine flottant au vent et corps moulé dans un habit collant qui narguent les hommes ? Ou serait-ce un comportement socialement ancré dans une société machiste où la rue appartient d’abord à la gent masculine? C’est à ces questions et à d’autres encore qu’essaye de répondre un nouvel ouvrage traitant des femmes dans l’espace public et du harcèlement sexuel(*). Le livre reproduit les travaux d’une journée d’études sur le sujet, tenue en avril 2014 à la Faculté des lettres d’Aïn- Chok de Casablanca, sous l’initiative du département de français, et la supervision de Abdellah El Ghazouani, professeur à la même faculté. L’intérêt du livre vient du fait que ce sont «les étudiants eux-mêmes, par leurs témoignages et leurs réflexions sur un sujet aussi sensible, qui se sont investis dans ce travail», estime M. El Ghazouani (voir entretien).

Aucun lieu n’échappe à ces «prédateurs» : la rue, les cafés et les moyens de transport sont leurs lieux de prédilection. Un aperçu éclairant et amusant de cette drague est donné par la sociologue Soumia Naâmane Guessous qui a amplement travaillé sur ce sujet. Elle la classe en trois catégories: la drague peut être «soft et s’exprimer par des compliments: azzine, manchoufoukch? (Beauté, on peut se voir ?), Les beaux yeux, le beau corps, la belle chevelure…». Elle devient abusive lorsque le dragueur suit la femme à pied ou en voiture, la traque. Elle devient progressivement agressive : «Tu te prends pour qui ?» Les compliments se transforment en insultes, en obscénités : «Pétasse, salope, grosse truie, je vais te…». Si la drague, analyse-t-elle, est liée aux frustrations sexuelles, «elle est intensifiée par le besoin de prouver sa virilité et son pouvoir sur la gent féminine».

Le dragueur pourra même passer du verbe à l’acte : toucher le corps ou le visage, glisser avec audace les mains entre les fesses, ou se frotter à une femme dans un autobus.

Les dragueurs avancent des arguments du genre, les femmes sont consentantes, elles aiment ça, l’homme n’est pas une pierre…
La panoplie de ces dragues est très large, et aucune femme, voilée ou les cheveux lâchés au vent, n’y échappe. Trois types d’arguments sont avancés par ces dragueurs pour justifier leur acte, résume Saâd Eddine Rabéa, une étudiante ayant participé à ce livre : 1-Les femmes provoquent leur harcèlement par leur habillement, 2-les femmes sont consentantes, elles aiment ça, 3- L’homme n’est pas une pierre. Avec des vêtements ultra-collants qui laissent paraître toutes les parties du corps, et un maquillage criard, les femmes invitent les hommes à les draguer.

Quand bien même l’habillement est provocateur, serait-ce une raison pour manquer de respect à des femmes qui ne demandent qu’à se promener librement dans la rue ?, s’interrogent plusieurs étudiantes.
Il faut dire que la manière dont les femmes s’habillent dans l’espace public alimente toute une polémique, qui renvoie à une opposition de conception entre conservateurs et modernistes. L’opposition n’est pas qu’idéologique et religieuse, elle traduit la vision que chacun se fait de la place de la femme dans la cité. Avec en toile de fond une sorte de confrontation  entre ceux qui défendent le voilement de la femme dans l’espace public et ceux qui soutiennent le contraire.

Cette polémique touche quasiment tout le monde musulman. En Algérie, elle est arrivée jusqu’au Parlement. Lors d’un débat autour d’une loi criminalisant les violences contre les femmes, des députés islamistes ont défendu la thèse que c’est le non-port du voile et «la nudité des femmes dans les lieux publics» qui sont la cause des harcèlements, et ont proposé une loi pénalisant les femmes accusées de s’habiller de manière «provocante». Les modernistes ont crié au scandale et se sont mobilisés pour contrecarrer cette loi.
Au Maroc, même scénario. Pour toute une frange de la population (hommes et femmes), une fille non voilée dans l’espace public est en soi une provocation pour l’homme. Et on le fait savoir sans ambages, avec cette expression malicieuse, en arabe dialectal : «kharja ki ta3rija rah bayne 3lache katkalbi».

Mais au-delà des convictions de chacun, cette expression pour justifier le harcèlement sexuel dans la rue exprime des frustrations sexuelles profondes. Dans le livre collectif dirigé par M. El Ghazouani, Tayb Zayed, un blogueur, l’exprime ainsi: «La femme par les nombreux artifices dont elle fait si savamment usage pour attirer sur elle l’attention de l’homme le plus indifférent dans le but de mettre à l’épreuve sa virilité. Une femme ainsi ne peut pas passer inaperçue. C’est une provocation à laquelle l’homme ne peut pas ne pas réagir…». Et les femmes voilées, en djellaba, ou du moins habillées pudiquement, sont-elles au moins épargnées par cet harcèlement sexuel ? Rien n’est moins sûr. Cet acte ne fait pas de différence, il toucherait toutes les femmes de toutes les catégories sociales, qu’elles soient voilées ou non voilées, âgées ou jeunes, mariées ou non. L’espace public appartient d’abord à l’homme, la femme n’y est qu’une intruse. L’activiste Zineb El Rhazoui, du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI) l’exprime en ces termes: «Le macho marocain fourbit ses armes de prédateur sexuel contre toutes celles qui passent devant sa terrasse de café, il étale ses ardeurs sur l’espace public pour empêcher les femmes de se l’approprier. Il ne valorise que bent dar -la fille de foyer- assignée à son harem moral, qui ne descend dans l’espace public que par stricte nécessité, et qui ne fait que le traverser comme une ombre furtive, le regard baissé».

«Slutwalk Morocco», une communauté créée pour sensibiliser sur le harcèlement des femmes au Maroc

Le phénomène, faut-il le reconnaître, embrasse l’ensemble du monde arabe et musulman, du Maroc à l’Egypte, de la Turquie au Pakistan. Voire au-delà.
Le spectacle effarant de harcèlements sexuels qui se sont transformés en agressions et viols sur la place Attahrir en Egypte a fait le tour du monde. Le journal Le Monde du 12 juin 2012 le décrit ainsi : «Elle est égyptienne, ou non, voilée, ou pas. Journaliste parfois, souvent militante. Elle se fraie un chemin dans la foule compacte et chamarrée en compagnie de camarades ou de collègues, comme elle, transportés par la liesse. Soudain, tout bascule. En quelques secondes, le bain de foule tourne au viol collectif. Les mains d’abord, par dizaines, s’abattent brusquement sur son corps. La femme réalise alors qu’elle est encerclée par des dizaines d’hommes qui la séparent de force de ses compagnons».

La polémique sur la question de l’habillement de la femme dans l’espace public a secoué jusqu’à un pays comme le Brésil, connu pour son libéralisme et sa tolérance. Un sondage réalisé dans ce pays, en 2014, auprès de 3810 personnes des deux sexes a accouché de résultats pour le moins inquiétants : 65,1% des personnes interrogées ont acquiescé à cette affirmation: «Les femmes portant des vêtements qui laissent voir leurs corps méritent d’être violées». 58,5% de ces personnes considèrent que «si les femmes se comportaient mieux, il y aurait moins de viols». Ce sondage relayé par la presse occidentale met le feu aux poudres, la présidente Dilma Roussef s’est elle-même exprimée sur son compte twitter pour reconnaître que «la société brésilienne a beaucoup de progrès à faire», en appelant «le gouvernement et la société à travailler ensemble contre la violence contre les femmes».

En tout état de cause, au Maroc et ailleurs, des mouvements de résistance contre le harcèlement sexuel, sur les réseaux sociaux et dans la rue, font entendre leur voix. L’un d’eux s’appelle «Slutwalk Morocco» (rebaptisé woman-Shoufouch), une communauté créée pour sensibiliser sur le harcèlement des femmes au Maroc, avec comme mot d’ordre «baraka men Psst Psst wa ma jawarah» (ça suffit de Psst Psst et tout ce qui s’y apparente»). Il a été initié par Majdouline Lyazidi, à l’instar du mouvement créé à Toronto en avril 2011 et qui s’intitule «Slut Walk» (littéralement «marche des salopes»), en protestation contre la réaction d’un policier devant l’extension du phénomène du viol. Ce policier avait déclaré que, pour diminuer les risques de subir un viol, «les femmes devraient éviter de s’habiller comme des salopes». Le viol, selon ce mouvement, ne saurait trouver sa cause dans l’habillement des femmes.

(*) «Les femmes dans l’espace public, le harcèlement sexuel», éditions Afrique Orient, 2015.