Harcèlement sexuel : les femmes dénoncent, les hommes continuent…

Sur les lieux publics, les lieux de travail, dans les écoles, les lycées et les universités, le harcèlement sexuel bat son plein.
La loi ne l’incrimine de manière explicite que lorsqu’il s’exprime sur le lieu de travail.
Le tabou culturel aussi bien que la difficulté à  apporter la preuve empêchent de lutter efficacement contre le fléau.

C’est le type B.C.B.G., la quarantaine, tempes grisonnantes. Il conduit fièrement sa Dacia. Soudain, il ralentit, braque à droite, longe le trottoir, et suit lentement une brunette qui fait la moitié de son âge. La jeune fille ignore son invite, poursuit sa marche, hâte le pas. Le conducteur se met à son niveau, baisse la vitre, et lui glisse un «bonjour, pourquoi ne montes-tu pas ?». Scène des plus banales, dans nos cités. Les hommes, jeunes et moins jeunes, riches ou pauvres, instruits ou illettrés, se considèrent en droit d’user de leur masculinité pour faire «tomber» une fille. La presse se fait souvent l’écho d’agissements d’enseignants et de directeurs d’écoles qui usent de leur autorité pour obtenir des avantages sexuels. Ce témoignage en dit long sur un phénomène qui n’épargne même pas les petites filles. S.H. a douze ans, elle est élève dans une école primaire du quartier Yacoub El Mansour de Rabat. «Le directeur, raconte-elle, m’a fait venir dans son bureau pour m’aider à arranger mes chaussures. Il a fermé la porte et les fenêtres et il a commencé à toucher mes seins et à m’embrasser sur la bouche». L’affaire suit encore son cours.
Cette fille n’est pas la première ni la seule à subir les frasques sexuelles de son directeur. D’autres filles s’en sont plaintes à leurs parents, mais seuls ceux de cette fillette ont eu le courage d’alerter la police. Le sujet reste à ce point tabou que la majorité des victimes s’abstient de porter plainte, craignant la honte et l’fdeha.
Un autre directeur d’un collège à Hay Hassani, à Casablanca, suite à plusieurs plaintes de harcèlement sexuel sur des adolescentes de son établissement, a été suspendu de ses fonctions après une enquête effectuée par une commission de l’Académie régionale.

La hantise des femmes harcelées est d’être licenciées de leur travail

Les associations de défense des droits de la femme et leurs centres d’écoute croulent sous le nombre de plaintes concernant des actes de violence, dont le harcèlement sexuel. Il s’agit souvent de femmes salariées victimes d’avances «obscènes» et de chantages de leur patron, de leur supérieur hiérarchique ou de leurs collègues. Une fois, raconte Noufissa Iben, responsable de l’Association marocaine des droits de la femme (AMDF) connue sous le nom du Centre FAMA, «nous avons reçu dans notre siège 15 femmes d’une même usine venues se plaindre d’un patron qui les harcelait. Nous avons contacté un avocat pour porter plainte. Hélas ! aucune ne s’est présentée quand ce dernier a voulu faire son travail». La raison ? Chouha et, surtout, la peur d’être licenciées. C’est la hantise des femmes harcelées dans leur travail. Certaines cèdent au chantage, d’autres résistent, mais le sentiment de culpabilité est là, «toujours présent, toujours assaillant», décrit Noufissa Iben. «Pourquoi moi et pas les autres ?», se disent toutes.
Afaf, 25 ans, était responsable commerciale dans une société de distribution d’électroménager. Elle garde un souvenir amer de cet emploi, le premier dans sa carrière. «Le patron, un homme marié ayant des enfants de mon âge, me faisait les yeux doux, me déshabillait du regard. Jusque-là, ça ne prêtait pas à conséquence. J’ai commençé à m’inquiéter et à culpabiliser quand, pour n’importe quel prétexte, il a commencé à s’isoler avec moi dans son bureau. Un jour, sous prétexte de travailler sur le dossier d’un nouveau client, il m’a demandé de rester au travail un peu tard le soir. J’étais angoissée à l’idée de rester seule avec lui, mais en même temps j’avais peur qu’un refus de ma part ne soit lourd de conséquences. Une fois en tête-à-tête avec lui, il s’est jeté sur moi». Afaf ne s’est pas laissée faire et, bien sûr, ce fut son dernier jour dans cette société.
Comme bien d’autres, l’affaire de Afaf n’a jamais été portée devant la justice, bien que le nouveau code du travail, entrée en vigueur en juin 2004, soit explicite sur le sujet : le harcèlement sexuel commis par l’employeur ou le chef d’entreprise à l’encontre du salarié est une faute grave et «est assimilé à un licenciement abusif le fait pour le salarié de quitter son travail en raison de cette faute». Le code pénal révisé en 2004 incrimine, lui aussi, le harcèlement sexuel sur le lieu du travail et sanctionne le coupable d’un à cinq ans de prison et d’une amende qui peut aller jusqu’à 50 000 DH. Ces deux lois contre le harcèlement sexuel ne pénalisent que les actes ayant lieu sur le lieu du travail et excluent ceux subis dans les lieux publics, sans dire que très peu d’affaires ont été portées devant la justice. De surcroît, l’article du code pénal est incomplet, s’insurge Samira Bikarden, présidente de l’Association démocratique des femmes du Maroc (ADFM), section Rabat. Selon elle, «l’incrimination du harcèlement sexuel est insérée dans la partie réservée aux crimes portant atteinte à l’ordre public et aux mœurs et non à la dignité de la femme. Sans parler de toutes les preuves exigées pour reconnaître ce délit en tant que tel alors qu’il se produit dans la plupart des cas à huis clos et donc ne tient pas compte de la spécificité de cette violence» (voir entretien).
C’est en fait tout le problème de l’application de la loi : les preuves ne sont pas faciles à réunir pour des affaires si sensibles qui touchent l’honneur et la moralité des gens, car les témoins, pièce maîtresse pour le juge, font souvent défaut. «Chez nous, c’est à la femme de prouver l’acte subi, alors que dans d’autres pays on fait appel au harceleur pour s’expliquer devant la barre», explique Noufissa Iben. Les annales judiciaires marocaines retiendront pourtant les cas de Souad et de Najlae, ces deux femmes harcelées sexuellement par un de leurs collègues dans un hôtel à Rabat où elles travaillent. L’affaire remonte à 2006, et il a fallu le soutien conjugué de l’UMT et du centre d’écoute et d’orientation juridique Nejma affilié à l’ADFM, voire d’un réseau contre le harcèlement sexuel composé de différents syndicats et associations, pour que le dossier arrive au prétoire. Problème de preuves, oui, mais pas uniquement. Il y a aussi un problème de définition : c’est quoi exactement un harcèlement sexuel ? Quelle différence avec la drague ? Quelles seraient les manifestations d’un harcèlement sexuel ? Faire les yeux doux à une femme ? Mots flatteurs sur sa beauté ou sa tenue vestimentaire ? Attouchement ? Déclaration d’amour ? Envoi d’un SMS à l’occasion d’un anniversaire ? Traitement de faveur ? Chantage et intimidation pour obtenir un avantage sexuel ? La panoplie est très vaste, et si l’on tient compte de tout cet éventail, d’après certaines législations comme celles des Etats-Unis et du Canada, beaucoup de Marocains se retrouveraient en prison.

Pour 33% de participants à un sondage, le harcèlement sexuel est «un comportement normal»

Le flou est même dans les esprits des Marocains. Dans une étude menée sur le harcèlement sexuel par l’ADFM, 76% des femmes affirment en souffrir mais certaines d’entre elles, explique Samira Bikarden, «le banalisent en le qualifiant de simple “bsala” ou de “dsara” (insolence). Une grande majorité croit que le harcèlement est obligatoirement lié à l’usage de la violence». Dans un autre sondage publié sur le site internet de l’ADFM, 33% des participants, essentiellement des hommes, considèrent le harcèlement sexuel comme «un comportement normal». «La moitié l’élève même au rang d’éloge fait à la femme», ajoute la responsable de l’ADFM. Question de mentalité donc, liée à une culture patriarcale et au regard des hommes sur les femmes dans une société qui considère ces dernières comme inférieures. L’étude réalisée par le Centre FAMA de l’AMDF il y a une dizaine d’années sur le harcèlement sexuel en milieu scolaire et universitaire (en collaboration avec le sociologue Majid D’khissi) reste précieuse en ce qu’elle montre en même temps l’ampleur du phénomène et son interprétation par les élèves et les étudiants. 92% des jeunes filles interrogées affirment l’existence du harcèlement sexuel dans le milieu scolaire et universitaire, 35,8% de l’échantillon affirment l’avoir subi. Mais plus de 72% des interrogés associent le harcèlement à un acte violent (agression sexuelle). En d’autres termes, écrivent les rédacteurs de cette étude (publiée aux éditions Le Fennec en 2003), « les autres formes de harcèlement, comme le comportement verbal, les attouchements ou encore les propos indécents sont perçus comme des formes bénignes de harcèlement». Les garçons interrogés, eux, voient les choses autrement, ils considèrent que le comportement des filles est l’une des principales causes du harcèlement. «La façon dont elles s’habillent éveille le désir sexuel chez les garçons», affirme l’un d’eux. «Tu vas parler à une fille à pied, elle va t’ignorer. Tu reviens avec une voiture, elle viendra avec toi. Pour elle, tu n’as aucune valeur», se plaint un autre. Le harcèlement sexuel prend ainsi la forme de représailles chez les garçons et une façon de se venger.
Les associations des droits de la femme revendiquent une législation qui va au-delà de ce qui existe actuellement dans le code du travail et le code pénal. Dans une rencontre en 2008 avec Nouzha Skalli, ministre du développement social, de la famille et de la solidarité, elles ont carrément revendiqué une loi qui pénalise le harcèlement sexuel partout, et pas uniquement sur les lieux du travail, et un travail préléminaire a même été entrepris en ce sens. Depuis, on a laissé tomber le projet. La ministre confirme cet abandon pour dire que le choix «s’est finalement porté sur un projet de loi contre la violence conjugale. Le projet a été déposé au Secrétariat général du gouvernement par le ministère, début 2010». Une chose est sûre : le code pénal en chantier entre les mains du ministère de la justice, lui, comporte des dispositions contre le harcèlement sexuel dans les lieux publics. Mais la loi, quel que soit le degré de sanction contre le harcèlement sexuel, aura t-elle quelque effet sur une pratique ancrée dans la culture et la mentalité des Marocains ? Pas sûr, si le dispositif répressif n’est pas accompagné d’une éducation sur le respect de la femme et de sa dignité dans l’espace public. Là, Nouzha Skalli met sa casquette de féministe pour confirmer. Le harcèlement sexuel, appuie-t-elle, «est une atteinte à la liberté et aux droits des femmes et aussi un obstacle au développement…Nous devons donc tous contribuer à éduquer les jeunes à un plus grand respect de la liberté des femmes aussi bien que des hommes dans l’espace public».