Habous : Senteurs et couleurs de l’artisanat et du traditionnel

Avec ses échoppes et ses cafés accueillants, le quartier des Habous offre une atmosphère détendue à ses visiteurs. Marocains et étrangers sont emportés par les couleurs et les senteurs. Habillements traditionnels et linge de maison confectionnés dans des matières nobles arrivent à tenir tête à des imitations bon marché. Les commerçants expliquent…

Air frais, matinée ensoleillée, parfumée d’odeurs de thé à la menthe, de pain grillé et de miel sur la terrasse du célèbre café Impérial du vieux quartier des Habous. Les ruelles sont encore peu animées en cette matinée dominicale si ce n’est quelques résidents du quartier revenant, panier à la main, du marché. Les commerçants arrivent, peu à peu, pour ouvrir leurs boutiques de vêtements traditionnels, de babouches ou de vaisselles. Les bazaristes sont, quant à eux, un peu plus matinaux : les échoppes ouvrent vers neuf heures du matin et les jeunes vendeurs sont déjà, sous l’œil vigilant de leurs patrons, à l’affût de touristes. «Ici, le quartier ne s’anime réellement que vers 11 heures du matin, mais les bazars commencent un peu plus tôt, car les guides sont plus matinaux et organisent des visites tôt dans la matinée, surtout pendant l’été pour éviter les chaleurs de la journée», indique Haj Brahim, qui tient, depuis un peu plus de trente ans, un commerce de djellabas et tissus pour djellabas. Comme les autres commerçants du quartier, Belaid reconnaît «une petite reprise des affaires depuis Aid El Fitr et il y a même eu un pic durant l’été grâce au retour des MRE. Ce qui a permis aux commerces de se refaire une petite santé après la crise sanitaire. Période qui a été très dure, puisque nous avons fermé pendant plusieurs semaines et certains d’entre nous n’ont jamais pu rouvrir après le confinement». Les pertes ont été importantes. Belaid ne donnera cependant pas d’estimation chiffrée, mais précisera que «les stocks de tissus et de djellabas finies ne sont pas encore écoulés. Nous avons légèrement relevé nos prix pendant l’été, mais nous avons réalisé de petites ventes comparées aux années antérieures. Et, pratique qui n’était que très rare, nous avons même consenti des facilités de paiement à nos clients habituels qui eux aussi sont sous pression». Pour ce commerçant, et ses voisins, les deux dernières années ont été difficiles pour ce quartier qui, avant la crise, avait déjà connu un essoufflement de son activité.
En effet, expose Hajja Fatima, brodeuse et gérante d’une boutique de linge de maison, «nous avons constaté un changement au niveau de la demande. Si, depuis longtemps, la demande provenait d’une clientèle avertie et connaisseuse de nos produits et exigeante au niveau de la qualité aujourd’hui, les clientes ne demandent que rarement des broderies faites à la main, elles n’exigent pas non plus des tissus fins comme «lharir douda» (la soie naturelle) ou bien encore “JIM horr” (JIM authentique, un tissu de fabrication italienne très prisé au Maroc). Elles penchent plutôt vers les imitations de ces tissus et la broderie à la machine. Et, actuellement, nous souffrons de la vive concurrence des petits ateliers qui produisent nappes, draps et autres linges de maison faits à la machine sur des tissus importés de Chine ou de Turquie. Et leurs prix peuvent être 10 fois moins chers que ce que nous proposons !». Pour faire face à cette offre, Hajja Fatima et ses consœurs ont ouvert leurs rayons à des produits faits à la machine, mais le cœur de leur business demeure composé des broderies faites de façon traditionnelle à Fès, Meknès, El Jadida ou encore Azemmour. Des pièces qui ont nécessité chacune en moyenne six mois de travail et confectionnées, indique cette brodeuse, avec du fil de qualité de France et d’Écosse et des tissus nobles importés également.

Plateaux et théières en difficultés
Des matières premières de qualité qui justifient les prix de vente. Ainsi, un service de table (nappe et douze napperons) brodé coûtera entre 8 000 dirhams pour «Tarz Ghourza» fait main et 6 500 dirhams pour le «Tarz Rbati» fait également à la main. Pour des mêmes motifs imités et brodés à la machine sur des tissus de moins bonne qualité, une nappe sera commercialisée entre 800 et 1 000 dirhams ! Pour les clientes, peu averties en matière de broderie, les arguments des brodeuses ne feront pas le poids face à cette énorme différence de prix. Mais, heureusement, précise Hajja Fatima, «que nous avons encore les clientes douwakates (ayant du goût) qui recherchent la qualité des matières premières et la finesse du travail. Et elles sont toujours prêtes à y mettre le prix. D’ailleurs, pour ces clientes nous travaillons sur commande».
A la boutique de Haj Brahim aussi, les commandes ont repris depuis Ramadan pour «mes clients avertis et exigeants. Ils n’iront jamais acheter une djellaba prêt-à-porter. Pour ces clients, j’ai mis en place un business avec des artisans couturiers de Fès et des vendeurs de tissus de Bzou et de Ouazzane pour confectionner des articles sur mesure et parfois même personnalisés». Et il ajoutera, non sans fierté, que son portefeuille clientèle compte de nombreux parlementaires qui achètent de façon assidue djellabas, seroual et babouches. Pour ces dernières, la concurrence est aussi vive. Pour les fins connaisseurs, il est inimaginable de porter autre chose qu’une paire ziwani (babouches en cuir jaune) dont le prix varie entre 500 et 1500 dirhams pour le très haut de gamme. Ces mêmes babouches version imitée (faite en Chine !!!) inondent le marché depuis plusieurs années maintenant et sont vendues entre 70 et 100 dirhams. Unisexe, la paire ziwani est aussi de plus en plus portée par les femmes. «Une tendance encouragée par les jeunes stylistes et couturières qui la recommandent avec des djellabas en lin ou en soie ou encore des seroual et tuniques», explique un commerçant. Et il soulignera, avec soulagement, que ce sont les clients avertis et connaisseurs de l’habillement traditionnel de qualité, ainsi que ces tendances mode qui sauvent aujourd’hui leurs affaires.

La crise persiste
Les vendeurs de plateaux et théières en Rayt (du nom de Richard Wright, financier et tisserand britannique qui a fabriqué, en association avec un négociant marocain, les accessoires du cérémonial du thé au Maroc), ne peuvent, quant à eux, en dire autant. La crise perdure depuis plusieurs années maintenant. Selon le propriétaire d’une boutique, «la baisse des ventes chez nous est bien antérieure à la crise sanitaire. Si la demande était florissante il y a plusieurs décennies parce que les familles pour le mariage de leurs filles achetaient tous les accessoires du thé, notamment plateaux, les boîtes à thé, à sucre et à menthe, cuillères, les bouilloires, les brûle-parfums et samovars en argent. Aujourd’hui, cette tradition s’est perdue. Les jeunes couples n’en ont que faire du cérémonial du thé, ils n’ont pas le temps. Aujourd’hui, ils sont plutôt thé noir et autres tisanes pour lesquels des théières en inox ou en verre font l’affaire. Et même dans le rural dont les riches familles étaient nos clientes, l’achat de ces articles n’est plus obligatoire pour le mariage. De nos jours, un plateau, quel que soit le matériau, fait l’affaire». Et de poursuivre : «Ces articles qui étaient très prisés pour faire des cadeaux pour un mariage ou une pendaison de crémaillère, aujourd’hui sont détrônés par des articles plus modernes ou des équipements électroménagers. De plus, les jeunes aujourd’hui offrent des voyages et des bijoux. Ces tendances sont ressenties par nos commerces qui réalisent des ventes beaucoup plus avec des touristes et parfois des architectes d’intérieur qui utilisent certains de nos articles comme décoration pour des maisons d’hôtes ou bien des riads». Et ce même commerçant tient à souligner que ce sont les ventes au souk Dlala, du même quartier Habous, de ces articles qui enregistrent une hausse remarquée. «De plus en plus de femmes viennent céder des articles en argent hérités de leurs mères ou grands-mères. Sont également cédés des vieux habits traditionnels, notamment des caftans en «khrib» ou «Tlija» qui sont demandés par des stylistes et même des neggafates». Au souk Dlala, qui se tient tous les mardis et samedis, sont vendus aux enchères des tapis, des articles en argent ou en bois, des luminaires, des «tlamets en moubra» ou «khrib», ainsi que des tableaux. Les bazaristes y font de bonnes affaires. Couleurs, matières nobles ou pas, clientèle jeune, moins jeune, marocaine et étrangère animent ce célèbre et authentique quartier casablancais parfumé par les odeurs des gâteaux marocains du four de Haj Bennis. Niché dans une des ruelles du quartier, ce four est, depuis une cinquantaine d’années, réputé pour ses cornes de gazelle et autre Ghoriba aux amandes, aux noix, fekkas et chebakia. Tous les jours à quinze heures, les fournées sont prêtes et la clientèle servie. Sa réputation faite depuis longtemps dans ce quartier casablancais, et dans toute la ville, l’enseigne s’est exportée en dehors de Casablanca, et c’est à Dar Bouazza qu’elle a ouvert, cet été, «Secrets de Famille», alliant gâteaux marocains et pâtisserie revisitée. Transportant ainsi un bout du quartier des Habous dans ces nouveaux quartiers…

 

Kmiss, seroual, niqab et bkhour…

Aux côtés de cette offre traditionnelle typiquement marocaine pour laquelle est fortement réputé le quartier des Habous, depuis plusieurs années, on a vu naître et se développer, sur toute une allée de ce souk, des échoppes de vêtements dédiés à une clientèle spécifique. Longues robes turques, niqab, Kmiss, séroul et même des sandales et autres «khoffs» (une sorte de chaussettes en cuir) importés d’Arabie Saoudite ou des Émirats Arabes Unis. Ces commerces proposent aussi des articles confectionnés localement. Il s’agit d’imitation, malheureusement maladroite, des serouals Kandrissi et Farajias traditionnels. Ils sont commercialisés à des prix allant de 50 dirhams à 300 dirhams. Pour les articles importés, il faudra payer 50 à 100 dirhams de plus.
Cette offre est, selon le gérant d’une boutique, destinée à une clientèle spécifique dont il n’est pas difficile de deviner le référentiel idéologique, qui achète régulièrement et n’est pas du tout portée sur des matières nobles (soie notamment) qui relève du superflu. Cette clientèle est également friande de parfums orientaux à base de musk (3iter) et de bkhour oriental. Des produits qui sont également vendus dans ces échoppes à un prix ne dépassant pas les 50 dirhams.