Forum entreprises-associations : 5 MDH pour financer les projets

Enclenchée dès la fin des années 1990, la collaboration entre la société civile
et les patrons marocains se consolide.
220 projets pour 20 MDH pour les trois premiers forums.
Le quatrième forum Entreprise-associations aura lieu les 12 et 13 décembre
: 51 projets sur 190 sélectionnés.
La majorité des projets financés en 2006 sont réalisés.

La collaboration entre le monde de l’entreprise et celui des associations de quartiers se poursuit: 20 MDH ont été consacrés depuis 2004 à  financer 220 projets. Certes cette collaboration a connu un certain ralentissement par rapport au Forum entreprises-associations très réussi de 2005 (qui a vu la participation de Driss Jettou, ex-Premier ministre, et a bénéficié d’une couverture médiatique sans précédent), et ce en raison du retrait, l’année dernière, d’un partenaire de taille : le Réseau des associations de quartier de Casablanca – Resaq – dont l’un des initiateurs est Abdallah Zaâzaâ (ex-président de l’association El Miter Bouchentouf pour le développement social). Mais rien ne semble freiner la dynamique de ce partenariat. Ainsi, à  quelques semaines de la tenue du IVe Forum entreprise-associations, qui aura lieu cette année les 12 et 13 décembre, les préparatifs pour le choix des meilleurs projets, menés par la commission «entreprise et proximité sociale» (CEPS) de la CGEM, avec l’appui de la Banque Mondiale (BM), vont bon train. Le 23 octobre dernier était réuni le jury de cette édition, composé de personnalités du monde des entreprises, des médias et de la société civile, pour arbitrer entre les 190 projets présentés. 51 parmi eux ont passé le cap de la sélection (5 MDH sont prévus pour leur financement). Les associations qui en sont porteuses participeront au forum de décembre prochain (voir encadré en page suivante).

Comme l’année dernière, o๠elle avait contribué pour 100 000 dollars, le soutien financier de la Banque mondiale sera déterminant. Celui du ministère du développement social, avec cette année une contribution d’un million de dirhams au Fonds commun de financement des projets, l’est tout autant (voir encadré).

Si ralentissement il y a dans le travail que mènent, main dans la main, l’entreprise et les associations depuis la fin des années 1990, «il est plutôt médiatique», nuance Karim Tazi, ex-président de la CEPS, qui l’impute au passage au second plan de deux personnalités aussi controversées que Karim Tazi et Abdellah Zaâzaâ, qui ont manifesté leur désaccord en 2006 quant à  l’orientation de ce partenariat. Le Resaq ne voulait pas entendre de partenariat avec la Banque Mondiale, considérant que celle-ci lui avait été imposée sans concertation par le CEPS. Par ailleurs, le Resaq s’opposait à  la nouvelle orientation, liée à  l’entrée en lice de la Banque Mondiale, et qui subordonnait le financement des projets aux seules activités génératrices de revenus. Une démarche inacceptable qui a offusqué les militants du Resaq, pour qui la formation et la promotion du civisme des populations des quartiers priment sur toute autre considération. Pour eux, «si un acteur est habilité à  promouvoir des activités génératrices de revenus, c’est bien l’Etat, et non les associations de quartier.»

Le divorce entre le réseau casablancais et les patrons de la CGEM est consommé
Le divorce entre les deux partenaires est consommé (jusqu’à  quand ?), mais chacun de son côté continue sur sa voie. La commission de proximité de la CGEM voulait rompre avec l’amateurisme passionné des deux premières années, pour donner au partenariat entreprises-associations un nouveau souffle, une dimension plus professionnelle. «De l’amateurisme, on est passé à  l’âge de raison. La troisième et la quatrième édition du forum sont celles de la maturité. D’abord, les associations reçoivent une solide formation en amont. Ensuite, le forum s’est ouvert à  toutes les régions du Maroc alors que son travail se limitait à  un tête-à -tête avec le Resaq. Maintenant, n’importe quelle association, quel que soit son projet peut présenter une demande et postuler à  une aide financière. Dernier point : les activités génératrices de revenus sont passées au premier plan.» Autre innovation, selon M. Tazi, par rapport aux deux premiers forums: l’existence d’un jury pour sélectionner les projets, organe indépendant qui exige désormais des promoteurs du projet rigueur et professionnalisme.

Le Resaq, de son côté, n’a pas fait relâche. Fidèle à  son orientation et faisant de la transmission des valeurs du civisme son cheval de bataille, il s’est tourné vers des bailleurs de fonds internationaux pour financer ses activités, dont Caritas filière Maroc (organisations Å“uvrant pour un monde meilleur dans plus de 200 pays et territoires), le Centre catholique contre la faim et le développement, et Solidarité socialiste (Solsoc), organisation belge. Les associations de quartier du réseau casablancais se débrouillent comme elles peuvent pour financer leurs projets, notamment par le biais de l’INDH. Mais le Resaq, indique Tahar Chaibat, responsable de projet et de formation au sein du réseau, «a établi un programme ambitieux pour 2008-2010, dans le cadre d’un réseau associatif international composé de 13 pays, et table sur une aide annuelle de 2 MDH pour financer ses projets».

56 projets sélectionnés ont été réalisés en 2007
Quid de la réalisation des 56 projets sélectionnés par le jury de la CEPS en 2006 ? Omar Slaoui, le successeur de Karim Tazi à  la tête de cette commission, ne cache pas sa satisfaction : «Mis à  part deux ou trois projets, tous les autres sont quasiment réalisés. On a mis un peu plus de temps que d’ordinaire cette année, mais un bon travail est fait par les associations qui ont obtenu le financement, ce qui nous rend optimistes.»

Naturellement, le financement des projets n’est qu’un volet de la mission, l’autre, non moins important, étant leur accompagnement. Or, le grand handicap des associations est la carence en ressources humaines et managériales pour la gestion d’un projet. «Ce que nous souhaitons, soulève M. Slaoui, c’est que les chefs d’entreprises incitent leurs collaborateurs à  aider l’association dans la réalisation des projets. En bout de chaà®ne, on fait l’évaluation et le suivi, sous-traitées par un cabinet extérieur. Il y a des projets emblématiques qui sont réalisés, qui confortent aussi bien l’entreprise que l’association. On observe alors un véritable impact sur les populations concernées.»

Nous avons enquêté sur trois de ces projets emblématiques évoqués par M. Slaoui : un projet de calèche pour transporter des enfants de leur douar à  l’école ; un projet d’élevage d’escargots ; le troisième est la création d’un site web consacré à  la ville enclavée d’Imilchil.

C’est l’association Al Wifaq pour les Å“uvres sociales et la protection de l’environnement, présidée par Hassan El Mansouri, qui a guidé le premier. L’idée était simple mais géniale : trouver le moyen de transport idéal pour emmener les élèves du douar de Drabna jusqu’à  leur école. Ce douar, situé près de Bouskoura, et peuplé de 5000 habitants – dont une grande majorité de jeunes de moins de 16 ans -, est à  quatre kilomètres de l’école.

Faisant de la lutte contre l’abandon scolaire son credo, l’association devait trouver un moyen de transport simple, efficace et fiable : l’idée d’une calèche est alors lancée. Présenté devant le jury de sélection de la commission de la CGEM en 2006, le projet de fabrication de la calèche est retenu et bénéficia de 100 000 DH. Il en fallut autant pour réaliser le projet : c’est le groupe industriel MIFA qui mit la main à  la poche. Pour M. El Mansouri, informaticien de formation qui a passé vingt ans au Canada, mettre son expérience canadienne au service du douar Drabna, o๠lui-même a construit une maison, devient une passion. Un enfant passe trois heures dans la journée, dit-il, entre sa maison et l’école. Fatigue, diminution des capacités d’apprentissage…, il ne peut plus suivre, c’est l’abandon scolaire assuré. «Nous avons fait fabriquer une calèche (tirée par deux chevaux), qui respecte les conditions minimales de sécurité en terme de robustesse, de signalisation, avec même un système électrique pour faire fonctionner une radio, un lecteur de DVD, et, pourquoi pas, plus tard, une TV qui passera en boucle des programmes éducatifs.»

Dès septembre 2007, la calèche est opérationnelle : 80 élèves sont transportés à  l’école quotidiennement, en deux voyages. «Il fallait voir le bonheur des enfants qui souffraient le martyre auparavant pour se rendre à  l’école, et la curiosité des passants s’arrêtant pour prendre la calèche en photo à  l’aide de leur portable», se félicite M. El Mansouri. D’autres parents d’élèves des douars avoisinants, séduits par l’invention, commencent à  réclamer la leur. Seul hic : aucune compagnie d’assurance n’a accepté d’assurer ce moyen de transport, insolite à  leurs yeux. «Il nous a fallu informer les parents des élèves transportés de cette lacune. Une assurance s’impose, sinon nous serions obligés d’arrêter», avertit le président de l’association.

C’est la même association Al Wifaq qui est à  l’origine du projet d’élevage d’escargots. Une idée aussi ingénieuse que celle de la calèche. Là , aussi, le projet est sélectionné en 2006 par la CEPS de la CGEM. Et c’est la CNIA qui finance : 100 000 DH. De quoi acheter 80 kilos d’escargots, les élever sous-serre en pleins champs, leur acheter une alimentation saine, et payer ceux qui s’en occupent. La première récolte aura lieu en février prochain : les 80 kilos seront multipliés par quatre et revendus sur le marché aux consommateurs par la population du même douar de Drabna qui encaissera les bénéfices. Il faut savoir que 99% de cette manne naturelle profitent aujourd’hui à  des sociétés espagnoles et portugaises: retravaillés, 100 grammes d’escargots coûtent dans les six euros sur le marché européen. «A ma connaissance, aucune entreprise marocaine n’assure ce commerce lucratif. Un seul escargot peut pondre jusqu’à  80 Å“ufs, et les Å“ufs d’escargots, c’est du caviar blanc qui coûte extrêmement cher», indique M. El Mansouri. Voilà  une activité génératrice de revenus à  partir d’une ressource naturelle dont dispose le Maroc qui n’en avait jusque-là  tiré aucune valeur ajoutée.

Le troisième projet, celui de la création d’un site web sur Imilchil, est lui aussi concrétisé (www.imilchil.adrar.org). Le portail, qui se veut un promoteur de la région et un guide du visiteur, est conçu par l’association Adrar, et la CEPS a validé le projet lors de l’édition 2006 du forum. Il a aussi bénéficié de 100 000 DH. Quoi de plus rapide et de plus efficace aujourd’hui que d’exposer son produit sur internet? Et cette région enclavée du Maroc, connue surtout pour son moussem des fiançailles, aura tout à  gagner en se vendant comme produit touristique. En faisant connaà®tre la région, la beauté de ses sites naturels, espère Omar Chiban, président de l’association Adrar, «nous allons contribuer à  la promotion du “tourisme solidaire” et à  créer plus d’opportunités de revenus pour les professionnels locaux, souvent jeunes et déscolarisés, qui se sont investis pour le développement de leur terroir au lieu de tenter d’émigrer.» Un produit, virtuel, générateur de revenus, dont les habitants d’Imilchil tireront le meilleur profit.