Forêts : on ne reboise chaque année que 8%, alors qu’il en faudrait 15%

Elles couvrent 9 millions d’hectares, soit 12,7% du territoire national et fournissent 30% de besoins du pays en bois d’Å“uvre. Pins, arganiers, chêne, cèdres, thuya, acacias…, les forêts comptent une dizaine d’espèces. Chaque année, en moyenne près de 3 000 ha sont détruits par le feu.

Le feu est l’ennemi numéro un de la forêt. Il peut être provoqué par un automobiliste qui s’arrête au bord de la route et jette par négligence un mégot au milieu des arbres. Il peut être causé par des campeurs qui auront omis  d’éteindre les braises servis à cuire leur repas. Mais il  peut également être la résultante d’actes délibérés, criminels, commis par des personnes qui convoitent des parcelles forestières pour les transformer en terres agricoles pour usage personnel, et qui n’arrivent plus à contrôler l’incendie qu’elles ont allumé. C’est notamment le cas dans le Rif, la région la plus touchée par ces actes.
«99% des incendies de forêt au Maroc sont d’origine humaine», déplore Fouad Assali, chef de service de la protection des forêts au sein du Haut commissariat aux eaux et forêts (HCEF). Le fait est là, par acte criminel ou par négligence, des milliers d’hectares partent en fumée chaque année, au grand désespoir d’une population dont les revenus dépendent justement de la forêt. Une perte qui nuit également à un patrimoine forestier national estimé à plus de 9 millions d’hectares, nécessaire à l’écosystème, jouant un rôle économique et social et offrant un gîte irremplaçable pour l’essentiel de la faune terrestre du pays. La survie de centaines d’espèces animales dépend en effet de cette végétation forestière.
Economiquement parlant, on estime à 7 millions le nombre de personnes qui tire, directement ou indirectement, ses revenus de la forêt, soit 50% de la population rurale. La richesse annuelle produite par les biens et services issus du domaine forestier est estimée à 5,45 milliards de dirhams, soit environ 2% du PIB agricole et 0,4% du PIB national (voir encadré).
La forêt, c’est 17% des besoins alimentaires du cheptel national en fourrage, mais également un important pourvoyeur de plantes médicinales et de domaines apicoles. Le HCEF mène depuis quelques années plusieurs actions génératrices de revenus, comme l’apiculture justement, pour offrir aux populations des revenus alternatifs aux ressources proprement forestières. C’est pour mieux protéger ce patrimoine de la rapacité des hommes (la forêt couvre 30% des besoins du pays en bois d’œuvre et d’industrie et participe à 18% au bilan énergétique national), des prélèvements excessifs en bois de feu (3 à 4 fois la capacité potentielle), du surpâturage (2 à 5 fois les possibilités). Sachant, estiment les responsables du HCEF, que le coût total de la dégradation des terres s’élève à près de 2,3 milliards DH par an.
Ce patrimoine est-il en danger ? Que font les pouvoirs publics pour le protéger de la perte, et de la désertification, cet autre danger qui le menace ? A combien sont estimées les superficies reboisées annuellement pour restituer celles perdues chaque année ? C’est quoi d’abord la forêt marocaine ? De quelles espèces végétales est-elle constituée ?

37% des superficies forestières constituées d’alfa

La forêt marocaine s’étend sur une superficie de 9 037 714 ha, soit un taux de couverture de 12,7% du territoire national, et un taux de boisement annuel de 8%, en deçà du taux optimal, soit 15 à 20%, nécessaire à l’équilibre écologique et environnemental. Pour connaître avec précision l’état de ce patrimoine forestier, un premier inventaire forestier national (IFN), commencé en 1990, a été réalisé en 2005. Il a permis au HCEF d’avoir entre les mains, pour la première fois, une base de données cartographique et numérique assez fiable sur la répartition géographique, la consistance et l’état général des ressources forestières.
Ainsi, apprend-on avec précision, que les forêts marocaines sont constituées à 42% de forêts naturelles d’arbres feuillus comme le chêne vert, le chêne-liège, le chêne tauzin, l’arganier, le caroubier et l’acacia… Et dans 11% de résineux  : cèdre de l’Atlas, thuya de Berbérie, pin d’Alep, pin maritime, pin noir, genévrier thurifère, genévrier rouge… 37% des superficies forestières sont des nappes alfatières, et seulement 5% sont des forêts artificielles (voir graphe). Les 5% restants sont du matoral (végétation composée de chênes de petite taille, d’oliviers et d’arbousiers). Par ailleurs, le répertoire des forêts aménagées montre, lui, que plus de 2,2 millions d’hectares de forêts naturelles et 366 000 hectares de périmètres reboisés (forêts artificielles) sont aménagés et disposent d’outils techniques pour une gestion durable. Ce riche patrimoine forestier, naturel de surcroît, est inestimable. Le préserver du danger qui le guette, prévenir et restituer les superficies dégradées ou incendiées devient une priorité des pouvoirs publics depuis la création du HCEF en 2003. Le principal danger : le feu. On est au début de l’été, et c’est la saison propice aux incendies.
Le Haut commissariat aux eaux et forêts reste cependant optimiste : l’année 2010 est jugée particulièrement clémente pour le patrimoine forestier. S’il y a une augmentation de 23% du nombre d’incendies cette année, le taux de la superficie totale touchée par le feu a connu, lui, une diminution de 53% par rapport aux cinq dernières années. «Cette diminution, relativise le dernier rapport du HCEF, concerne notamment les régions du nord du Royaume avec 1 632 ha touchés et 504 départs de feu, soit 3,2 ha par incendie». Selon les responsables des eaux et forêts, on est passé de 14 ha/incendie (1960- 1999) à 8 ha/incendie (2000– 2009) durant la dernière décennie, puis à 3,2 ha/incendie seulement en 2010. La diminution est rendue possible non seulement grâce à l’efficacité dans les interventions, basée sur une réactivité en temps réel (la maîtrise des feux des forêts dépend en effet de la vitesse d’intervention des équipes de lutte contre les incendies), mais aussi, ajoutent ces responsables, «du fait que 80% de la superficie touchée est constituée de la strate herbacée et des essences secondaires».
A noter qu’au cours des 50 dernières années (1960-2009), près de 12 912 incendies ont endommagé 149 292 ha de forêts, soit une moyenne de 2 986 ha par an, avec un maximum en 1983 (11 289 ha) et un minimum en 2002 (593 ha). Cette superficie moyenne annuelle représente 0,05% de la surface totale boisée du pays.
Il reste que le nombre d’incendies et les superficies incendiées sont jugés «relativement élevés», compte tenu du taux de boisement très faible du pays (8%), de l’aridité du climat et des contraintes rendant extrêmement difficile la reconstitution des espaces boisés (reboisement, régénération). Les dégâts sont encore plus graves quand l’incendie ravage une forêt naturelle, et il serait «très difficile d’estimer financièrement les pertes, car il y a une diversité d’espèces en flore et en faune touchées. Il y a aussi la difficulté de mesurer l’impact sur la conservation du sol et des eaux, sans parler du coût écologique et celui de restitution des pertes enregistrées. La forêt naturelle n’a pas de prix dans le contexte du sol marocain menacé par la désertification et le manque d’eau», indique M. Assali. Néanmoins, en parlant d’estimation, 1 ha de forêts artificielles de pin d’Alep perdu par le feu «coûte 25 000 DH», selon M. Assali. Et ce n’est que le prix du bois perdu, tout ce qui est dégâts en matière de conservation des eaux et des sols, coût d’intervention, de restitution, et coût écologique sont non compris dans cette estimation.

Toutes les terres incendiées ne sont pas reboisées

Qu’en est-il maintenant du programme du reboisement des superficies forestières perdues ? «Pas de danger en la demeure, et les terres calcinées sont restituées d’une manière satisfaisante», estime le HCEF. Il existe en effet, un plan directeur de reboisement (PDR) suivi depuis 1996 et qui propose un rythme d’expansion des surfaces boisées de l’ordre de 60 000 hectares par an. Le programme réorienté du reboisement exige la réalisation de 30 000 ha/an dont 75 à 80% destinés à la reforestation, 10% comme forêt de protection et le reste des forêts périurbaines ou par contractualisation avec le secteur privé. Depuis cinq ans, on a atteint 45 000 hectares de reboisement chaque année. «Un bilan largement positif, et en 2011 nous prévoyons un chiffre supérieur: 50 000 ha», se félicite Abdeladim Lhafi, Haut commissaire aux eaux et forêts.
Cela dit, toutes les terres incendiées ne sont pas reboisées, certes, ajoute le Haut commissaire. «On n’attaque que les superficies totalement dégradées, celles des espèces autochtones et nobles comme l’arganier, le cèdre de l’Atlas, le thuya… Quant à l’eucalyptus de la forêt Maâmora, par exemple, espèce agricole industrielle qui épuise la nappe phréatique et est dépourvue de sous-bois, nous préférons quand son cycle économique s’épuise, planter à sa place le chêne liège, riche en bois» (voir tableau du reboisement). Sauf qu’en matière de cédraie (133 000 ha), espèce rare, naturelle, vieille de plusieurs siècles, les écologistes, tant au Maroc qu’à l’étranger, ne cessent de tirer la sonnette d’alarme. Cette forêt est menacée de dégradation sérieuse, à cause du surpâturage et de la coupe de bois, si des mesures draconiennes ne viennent la sauver rapidement. Le HCEF est d’ailleurs sur le qui-vive : dans sa stratégie de conservation et de développement de l’écosystème cédraie, inscrite dans son plan décennal 2005-2014, il a pu régénérer quelque 8 000 ha de cette forêt, réviser et achever  des plans d’aménagement sur 146 000 ha. Arrivera-t-il un jour, comme il le le souhaite, à inscrire à l’UNESCO l’écosystème cédraie de l’Atlas en tant que patrimoine de l’humanité ?