Foot : des mesures énergiques prises pour stopper la violence

Le stade Mohammed V de Casa, autrefois jalousé pour son ambiance, subit désormais
toutes les violences
De grosses défaillances en matière de sécurité sont dénoncées.
80 000 spectateurs pour 50 000 billets vendus : resquille et marché noir fleurissent.
La FRMF et la wilaya exigent désormais des billets numérotés et l’interdiction
d’entrée aux stades des mineurs non accompagnés.

Le football galvanise les foules, déchaà®ne les passions. Patrick Mignon, l’auteur d’un livre intitulé La passion du football, a bien décrit cette passion planétaire jamais égalée dans un autre sport : «Divertissement universel, le football, avec ses stars, ses foules en liesse et ses supporters agressifs, n’est pas un monde à  part. L’évoquer, c’est aborder l’emprise de l’argent, le poids des médias, les imbrications entre sport et politique, le dopage, la corruption, les structures et les conflits sociaux, la violence des hooligans.» Mais quand cette passion du football se mue en vandalisme, avec destructions massives de biens publics et privés, il n’est plus question de jouissance devant un beau spectacle mais de désolation.
Ainsi, lors du derby du 20 octobre dernier entre les deux clubs fétiches des Casablancais, comptant pour le quart de finale de la Coupe du Trône (édition 2006-2007), l’espace de jeu s’est transformé en arène livrée à  des supporters hystériques devenus rois.

La violence commence avant même le début du match
Le bilan arrêté par les autorités de la ville vingt-quatre heures après le match a évoqué des dizaines de bus saccagés, des voitures et magasins endommagés, 27 blessés dont trois policiers, le décès d’un adolescent de 17 ans (Hamza Adil, supporter wydadi), et des dizaines d’arrestations. En outre, le complexe Mohammed V nouvellement rénové a subi une destruction en règle de ses équipements et la détérioration de ses gradins. Constat inquiétant et qui appelle des interrogations : ces actes de violence ont démarré avant même le début du match et n’ont donc a priori rien à  voir avec son résultat.
Comment qualifier ce déchaà®nement de violence ? Vandalisme de jeunes drogués qui auraient agi sous l’effet du karkoubi ? Gamins en mal de repères dont l’instinct de destruction se réveille quand ils sont noyés dans la foule ? Incivisme ? Jeunes en butte à  la misère et qui n’ont reçu aucune éducation ? Ou désespoir, comme l’estiment certains analystes, d’une jeunesse qui manifeste, en détruisant tout sur son passage, un ras-le-bol vis-à -vis d’une situation sociale invivable ?

Il faut rappeler tout d’abord que le phénomène du vandalisme lors des grands matchs de foot n’a pas toujours été une fatalité à  Casablanca. Bien au contraire, affirment les passionnés du ballon rond. Dans le passé, ils venaient de toutes les régions du Maroc au Stade d’honneur, devenu complexe Mohammed V, assister aux grandes rencontres footballistiques, sans incidents. Le témoignage d’un homme aussi averti que Saà¯d Belkhayyat, dirigeant du MAS et membre de la Confédération africaine de football (CAF), est là  pour le prouver. La violence existait peut-être dans d’autres villes comme Rabat, Kénitra, ou Mohammédia…, note-t-il, mais jamais à  Casablanca. «Le terrain idéal au Maroc pour un joueur ou un spectateur était le Stade d’honneur. On y allait en famille pour savourer le spectacle dans une atmosphère de fête. Le phénomène est apparu il y a une dizaine d’années, avec des énergumènes qui n’ont de supporters que le nom, et qui se croient autorisés à  tous les excès.»

Il serait urgent, martèle-t-il, que les autorités prennent des mesures répressives pour empêcher ces gens qui n’ont rien à  voir avec le sport d’entrer dans les stades. «Si le Raja a acquis un capital de sympathie à  travers tout le Maroc, c’est parce qu’il a mis cinquante ans pour le construire. Avec les agissements de ces casseurs, l’image du club est en train d’en prendre un sacré coup.» Rappelons qu’en 2003, à  Fès, les autorités de la ville avaient barré la route à  plusieurs milliers de supporters rajaouis qui se dirigeaient vers le stade Hassan II pour assister à  un match opposant leur équipe au MAS. «Nous sommes déterminés, avec l’ouverture prochaine du grand stade de Fès, de prendre la même mesure contre ces supposés supporters du Raja», avertit Saà¯d Belkhayyat.
Faut-il pour autant sanctionner sans discernement ? Non, assurément. Les grands fauteurs de troubles sont désormais facilement repérables grâce aux caméras à  l’intérieur du stade.
Il faut aussi renforcer

la sécurité dans certains quartiers de Casa les jours de match
Des images de ces actes répréhensibles ont été filmées et visionnées, le 24 octobre, soit quatre jours après le derby casablancais, lors d’un point de presse tenu à  la wilaya du Grand Casablanca avec quelques hauts responsables de la sécurité et M’Hamed Aouzal, président du Groupement national de football (FNF) et vice-président de la Fédération royale marocaine de football (FRMF). Ces images montraient les jeteurs de fumigènes et les auteurs de petits trafics, dealers et consommateurs de drogue, auteurs de bagarres et d’agressions diverses, quasiment tous des jeunes de moins de vingt-deux ans.

Pas de caméras en revanche à  l’extérieur du terrain pour filmer les scènes de violence qui se sont produites après le match, mais on a pu constater, témoignages à  l’appui, que l’hystérie des casseurs était à  son comble. Comme le raconte ce conducteur de voiture dont le véhicule a été pris d’assaut «par une horde de supporters dans un état second, vraisemblablement sous l’effet de la drogue, et qui ont essayé de renverser ma voiture.» Les habitants de Casablanca ont pu voir ce jour-là , éberlués, après la sortie du stade, des jeunes de moins de 18 ans en train de saccager la toiture sur laquelle ils se tenaient, d’autres briser à  coups de pierres les vitres des voitures et les devantures des magasins. Sans parler du calvaire enduré chaque jour de match par les habitants des quartiers avoisinnants et des grandes artères conduisant au stade.

Il existe d’autres «points noirs» dans la ville chaque fois que se joue le derby WAC-Raja, comme l’explique Mohamed Naciri, directeur administratif du GNF et membre de sa commission de discipline : dans certains quartiers, comme Sidi Othmane, Carrières centrales, Hay Mohammadi, Aà¯n Chok, Sidi Moumen…, il faut renforcer la sécurité le jour du match. «C’est bien de surveiller devant les portails des stades, mais il faut aussi le faire au niveau des points de départ des bus. Il faut aussi que dans chaque bus il y ait des forces de l’ordre spéciales, rémunérées par le Conseil de la ville, les représentants des clubs, les associations de supporters, la fédération. Les installations du complexe Mohammed V valent des millions de dirhams, il n’y a pas de sécurité pour les protéger, c’est inconcevable.»
Il faut reconnaà®tre que la commission de discipline du GNF a fait un travail louable durant la saison 2006-2007 pour lutter contre le vandalisme. Des réunions ont eu lieu dans plusieurs villes avec les associations de supporters, les autorités locales, les élus communaux, les représentants des clubs et la presse. Objectif : sensibiliser contre la violence. 200 000 tee-shirts ont été produits et distribués dans les stades et portant des slogans comme : «Non à  la violence, non au chaghab». Dans chaque stade ont été installées des banderoles et des panneaux incitant les supporters au civisme. La commission a même proposé la mise en place dans chaque stade d’une cellule de veille présidée par le Parquet, constituée des représentants des associations des supporters, des clubs en compétition et des représentants des parties chargées de la gestion du stade. «En cas de flagrant délit, cette cellule aura le pouvoir de dresser contre les auteurs d’actes de violence un PV sur place. On a proposé aussi que la photo du casseur soit placardée dans le stade pour qu’il y soit définitivement interdit d’accès», ajoute M. Naciri.

Des centaines de fumigènes à  100 DH pièce introduits dans les stades
Tout cela est louable, mais la gravité de la situation exige d’autres mesures. Ainsi, un stade d’une capacité de 50 000 places en accueille 80 000 : cela prouve que la resquille est monnaie courante et que le marché noir est florissant. «Un match de derby doit se jouer à  guichet fermé, quitte à  installer des écrans géants dans les différents quartiers de la ville pour ceux qui ne se déplacent pas au stade», propose Saà¯d Mehdaoui, président de la commission «statuts et règlements» au sein du Groupement national de football d’élite (GNFE).

L’on ne comprend pas non plus comment des centaines de fumigènes, interdits sur le marché national, et qui coûtent cher (100 DH l’unité) peuvent être introduits dans les stades. Cela tend à  prouver, comme le supposent les observateurs, qu’il y a une complicité entre nombre d’animateurs d’associations de supporters et les auteurs de violence. Encore plus grave : cela prouve qu’il y a des défaillances dans les stades au plan de la sécurité. On ne comprend pas par exemple l’absence au Maroc de police des stades, comme il y en a dans certains pays européens comme l’Angleterre ou la France qui ont souffert, avant le Maroc, du hooliganisme. Il faut une police bien formée et bien encadrée par la FRMF qui pourrait demander l’aide de la FIFA.

Une chose est sûre, la violence ne concerne qu’une infime partie des 80 000 spectateurs que l’on retrouve au complexe Mohammed V. Mais cette catégorie, celle des «casseurs», remarque Abderrahmane Rachik, sociologue(*) «peut entraà®ner d’autres personnes qui vont se livrer à  des actes de pillage, de vandalisme. Le manque d’encadrement par la police des foules sorties du stade encourage les casseurs à  des actions destructrices. La mauvaise gestion policière de la foule (quand la police cède à  la provocation) peut également être à  l’origine d’événements tragiques. La colère des supporters, l’absence ou l’insuffisance des forces de l’ordre poussent la foule excitée à  détruire les biens publics ou ceux d’autrui.»

Les mesures coercitives sont indispensables (voir encadré en page 53), mais sont-elles suffisantes ? Comme l’a dit
M. Mehdaoui, le phénomène est un phénomène social, psychologique, culturel et éducatif. Le problème est structurel et ne peut être résolu par les seules mesures répressives. «Un travail de sensibilisation est incontournable, aussi il faut éclairer l’opinion publique sur le fait que c’est le sport qui perd de son aura avec de tels actes, d’autant que le sport, particulièrement le football, est maintenant un vecteur de développement économique et social extraordinaire.» Il est aussi un ciment national quand la sélection marocaine sort victorieuse de compétitions internationales comme ce fut le cas quand la foule est sortie dans les rues, et sans commettre la moindre violence, pour fêter, en février 2004, la victoire sur l’Algérie en coupe d’Afrique des Nations.